L’intérêt grandissant de la Chine pour l’Algérie a joué un rôle évident dans l’attribution de contrats puisque, comme nous l’avons mentionné, les entreprises chinoises en Algérie sont pour la grande majorité des entreprises d’État. Il faut rappeler que la politique algérienne de Pékin s’inscrit dans le cadre plus large de sa politique africaine : intensification des relations diplomatiques entre la Chine et les différents États du continent africain, accroissement bilatéral du commerce entre les deux régions, multiplication du nombre des entreprises chinoises en Afrique et augmentation des flux migratoires.

La pénétration chinoise en Afrique a fait l’objet de multiples publications scientifiques (Alden, 2007 ; Alden, Larage et Soares de Oliveira, 2008) qui mettent en évidence trois objectifs : l’approvisionnement en matières premières, la recherche du soutien politique des pays africains dans les instances internationales et l’accès aux marchés africains comme nouveaux débouchés pour la production chinoise. Selon F. Lafargue (2007), l’Algérie aurait une place particulière dans cette stratégie.Les relations entre les deux pays se sont d’ailleurs fortement intensifiées depuis le début des années 2000 (à partir du moment où les violences se sont apaisées) comme en atteste la fréquence des visites bilatérales (Lafargue, 2007).

Le rôle de la diplomatie chinoise dans la défense des intérêts des entreprises de BTP est manifeste en particulier à propos des problèmes de retards de livraison. Les hommes politiques, tant locaux que nationaux, menacent les entreprises chinoises à chaque retard d’où des débats véhéments entre gouvernement algérien et gouvernement chinois. À titre d’exemple, on pouvait lire dans un article intitulé « La colère du wali de Sétif », que le wali avait publiquement vilipendé l’entreprise chinoise chargée de la construction de logements sociaux dans sa Wilaya en raison du retard accumulé.

Bureaucratie algérienne et diplomatie chinoise 

Par ailleurs, Ahmed Ouyahia, premier ministre algérien, avait interdit, en 2005, aux structures administratives de conclure des contrats avec deux des groupes chinois intervenant dans les BTP, dont CSCEC (China State Construction Engineering Corporation) après le retard pris par ces entreprises dans la réalisation des logements. L’ambassadeur de Chine en Algérie était alors intervenu en soulignant la responsabilité des « contraintes bureaucratiques algériennes ».

Les retards de livraison ne sont pas seuls à être traités comme des contentieux diplomatiques. En octobre 2008, une cinquantaine travailleurs chinois, de l’entreprise CITIC‑CRCC chargée de la réalisation du tronçon autoroutier, ont entamé une marche de protestationpour dénoncer le retard de paiement de leur salaire, le transfert d’argent à leurs familles et leurs mauvaises conditions de vie. L’affaire fut gérée par les services diplomatiques de Pékin et non pas par les cadres du consortium CITIC-CRCC et un article d’El Watan mentionna que « la Chine a présenté ses excuses et a parlé d’actes d’ « anarchie». Les ouvriers ont été rapatriés en Chine.

L’attribution des contrats aux entreprises chinoises relève également de l’habilité diplomatique de Pékin qui met en avant les partenariats Sud-Sud, discours qui reçoit un écho positif en Algérie qui se réclamait autrefois du tiers-mondisme (Grimaud, 1984).

L’activisme, l’efficacité diplomatique de Pékin et la compétitivité de ses entreprises ne suffisent pas à expliquer l’importance des contrats de BTP signés avec la Chine. Il faut en outre signaler leur habileté à s’adapter au système de corruption algérien. En témoigne l’importance des scandales financiers. Selon R. Tlemçani (2008), le système algérien est marqué tant par la « grande » que par la « petite » corruption. La grande corruption, écrit-il, « est localisée dans les transactions commerciales internationales et se pratique au sommet de l’État » alors que la petite corruption touche les petits fonctionnaires et l’administration locale. L’auteur souligne les enjeux de la corruption qui permet d’intégrer les élites locales à la globalisation financière et crée une dépendance entre corrompus et corrupteurs. C. Champeyrache, dans une communication intitulée « BTP en Algérie : anticiper les risques de privatisation de la richesse publique» a mis en avant les risques de dérives criminelles susceptibles d’accompagner l’attribution des marchés publics.

Les scandales politico-financiers qui ont éclaté ces dernières années et dont la presse algérienne fait état ne font que confirmer son analyse. « En matière de marchés publics, le paiement de pots-de-vin devient un passage obligé auquel doit se soumettre l’entrepreneur isolé face à des fonctionnaires organisés pour prélever un pourcentage à chaque étape administrative », a‑t‑elle déclaré. L’un des plus grands scandales de corruption lié à l’attribution des contrats de travaux publics à des entreprises chinoises concerne l’autoroute Est-Ouest. Au départ, ce sont les entreprises chinoises qui ont été mises en examen. Ainsi, le sous‑directeur du consortium chinois CITIC-CRCC, chargé de la réalisation du tronçon traversant la wilaya de Mascara, Wo Wang Lee, a été condamné en 2008 par la cour de Mascara à une peine de prison d’une année avec sursis pour avoir remis au chef de cabinet du wali de Mascara une enveloppe contenant la somme de 50 000 Dinars algériens « pour bénéficier d’une autorisation d’accès à une carrière de sable au niveau de la région d’El Ghomri ».

La corruption concerne aussi des niveaux moins importants du processus de décision. Ainsi, plusieurs des maîtres‑d’œuvre algériens sur les chantiers chinois ont fait état de tentatives de corruption :

S’ils (les Chinois) trouvent le moyen de te corrompre, ils le font. Moi, une fois, je vous raconte ça, ce n’est pas grave vous ne travaillez pas ici, le directeur dont je vous ai parlé, m’a appelé au bureau et a commencé à parler avec moi. C’était au moment de l’Aïd el Kebir. Il m’a dit on sait que c’est l’Aïd, on veut t’aider et il m’a donné une grosse enveloppe avec que des billets de mille avec un mouton tamponné dessus. Il m’a dit Youssef on veut t’aider, on veut t’acheter le mouton (Y. B., H, 55 ans, ingénieur).

Corruption : les chinois ont compris le système 

Pourtant ces mêmes personnes qui accusent les Chinois de tentatives de corruption affirment que ces comportements sont un « signe d’adaptation » au système algérien : « Ils commencent à prendre des habitudes algériennes ; tricher comme des Algériens, magouiller et tout, ils ne sont plus aussi (elle hésite un moment) peut-être honnêtes qu’au départ. Ils ont compris le système alors ils s’intègrent » (N. C., F, 45 ans, chef d’entreprise). À en croire N. C., s’algérianiser et s’intégrer en Algérie, c’est devenir tricheur et « magouilleur ». M. B. (F., 54 ans, enseignante-chercheur) associe quant à elle l’Algérie à la corruption : « Ils ont voulu la (se référant à sa nièce, maître d’œuvre sur un chantier chinois) payer comme les Algériens. Ils ont compris le système ».

Au niveau de la grande corruption, les affaires les plus récentes mettent en avant l’implication des autorités algériennes. Selon l’ambassade de Chine, qui a protesté auprès des autorités algériennes, le groupement chinois CITIC-CRCC aurait subi des pressions pour l’obliger à verser des pots de vins.

À la suite de ces plaintes, une enquête a abouti à de nombreuses arrestations, notamment celle de Mohammed Khelladi, ex-directeur des nouveaux programmes relevant de l’Agence nationale des autoroutes (ANA). De nombreux chefs d’inculpation ont été retenus contre lui, entre autres, corruption et malversations. Selon Khelladi, le ministre des Travaux publics, Amar Ghoul, serait, lui même, impliqué dans les affaires de corruption.

Dans un rapport dont fait état El Watan, Khelladi explique que la corruption se pratique principalement par la surestimation de la quantité de matériaux de construction. Les responsables utilisent des intermédiaires, notamment des entrepreneurs sous-traitants pour obtenir d’importantes commissions en échange de facilités dans le contrôle des travaux, l’approvisionnement en remblais et matériaux de construction. Enfin, à un niveau intermédiaire, des responsables de l’Agence nationale des autoroutes sont soupçonnés d’avoir demandé des avantages personnels tels que des visas, des téléphones portables, des caméras.

Les facteurs qui expliquent l’attribution des contrats de travaux publics à des entreprises étrangères, principalement chinoises, sont très divers. Bien qu’ils s’inscrivent dans le cadre de programme de relance économique, ils n’ont pas pour objectif premier de stimuler l’économie algérienne comme en atteste le recours à des entreprises étrangères qui font appel à une main-d’œuvre étrangère. La priorité reste de faire face à la crise du logement et au déficit d’infrastructures dans les plus brefs délais.

Or, les entreprises de BTP algériennes qui sont principalement des petites et moyennes entreprises ne peuvent pas concurrencer les entreprises étrangères et notamment les consortiums publics chinois. De plus, le dynamisme diplomatique de Pékin a joué en faveur des entreprises chinoises tout autant que leur compétitivité propre. Enfin, la capacité d’adaptation au système de corruption algérien a joué, bien qu’il se soit retourné contre les corrupteurs et les corrompus à la suite de la médiatisation de scandales financiers, en particulier à propos de l’autoroute Est-Ouest.

L’actualité de ces scandales rend difficile toute analyse; cependant, leur influence sur l’attribution de grands contrats à des entreprises chinoises, ainsi que sur les relations bilatérales entre les deux pays mérite d’être posée. Notons que le nouveau plan quinquennal, lancé cette année, prévoit la préférence nationale et qu’il a été d’ores et déjà décidé que la réalisation de l’autoroute des Hauts‑Plateaux serait à 100% algérienne.

Par Farida Souiah, chercheur au Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES)

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