La décennie noire (1990-2000) a provoqué un traumatisme politique et social en Algérie, qui s’est traduit par de multiples mouvements territoriaux. Il faut resituer ce phénomène dans le contexte du pays, qui au cours des 5 décennies précédentes avait connu une forte mobilité: exode rural lié à la phase de grande croissance économique, taux d’urbanisation passé de 25 % en 1954 à 60 % en 1998.

Cependant, on assistait depuis la décennie 1980 à un tassement de ce mouvement. Mais la décennie d’insécurité a relancé les flux migratoires internes. Fuyant les zones d’insécurité (zones montagnardes, espaces ruraux enclavés, périphéries urbaines), les populations se sont réfugiées en ville. Là, elles ont accepté n’importe quel logement précaire: cour, garage, entrepôt, écurie. Elles ont été hébergées, puis ont loué, puis ont acheté ou construit. En effet, si le flux a mis en mouvement les plus pauvres, il a compté aussi des catégories moyennes, ayant fait l’objet de racket, qui ont reporté leur bien sur la ville. L’afflux a provoqué une forte demande mobilière et immobilière et une flambée des prix.

De Tlemcen ou Oran à Tizi Ouzou ou Msila, les villes ont connu ainsi de nouvelles « tombées » des ruraux. Le Grand Alger et les villes sahariennes (Ouargla, Touggourt, Biskra), réputées sûres, l’ont connu plus encore. Hormis ces derniers cas, on constate que les migrations se sont effectuées sur une distance limitée, vers la ville de proximité, au sein d’une aire d’appartenance. On a pu essayer de chiffrer ces flux. La wilaya d’Ain Defla aurait connu le départ de 80 000 personnes (principalement des zones montagnardes du Dahra et de l’Ouarsenis), celle de Tissemsilt un mouvement de 100 000 personnes, et celle de Médéa 125000 personnes.

Ces mouvements ont-ils été définitifs? Dans le cadre de l’amélioration sécuritaire actuelle, un certain nombre de retours vers les anciens habitats ont eu lieu. Ils sont favorisés par le programme de soutien à l’habitat rural, lancé sur tout le territoire qui aide les intéressés à construire sur leur propre terre, donc en habitat dispersé (ce qui est nouveau dans les politiques d’État et correspond à une vieille aspiration des ruraux).

L’examen des derniers recensements montre que pratiquement toutes les communes rurales ont vu leurs effectifs de population gonfler. Mais une analyse plus fine permet de voir que, à l’intérieur des terroirs communaux, des poches de vidage existent, au profit des chefs-lieux ou des villes. C’est le cas dans nombre de montagnes (« triangle du risque » Alger-Blida-Larbaa, montagnes de Texenna au-dessus de Jijel), qui ne connaîtront pas de remontée. C’est là un fait grave pour la société, car c’est pour elle un nouveau « déménagement » de son territoire, un nouvel à-coup dans une histoire déjà mouvementée.

Et c’est grave pour les pouvoirs publics, car cela vient à contre-courant de la politique engagée pour fixer les populations en milieu rural.

S’il est des effets de l’économie libérale sur lesquels tous les Algériens sont d’accord pour porter un jugement positif, c’est sur les transports. Ceux-ci ont été longtemps tenus par des organismes nationaux, wilayaux ou communaux qui ont sous-tendu le démarrage de l’économie du pays, mais étaient entravés par la bureaucratie étatique. Dans le cadre de la libéralisation générale, celle des transports a été relativement rapide. Le phénomène a été particulièrement spectaculaire dans les transports en commun de voyageurs. Dans chaque ville, les organismes publics ont été remplacés par une multitude de petites entreprises privées, équipées de bus et minibus. L’organisation aux mains des municipalités a été quelquefois hésitante, mais la fluidité de la circulation y a beaucoup gagné: offre plus nombreuse, plus souple, plus adaptée aux besoins. Le transport urbain et vers la ville n’est plus un problème.

Profitant de cette fluidité, les populations ont moins hésité à dissocier lieu d’habitat et lieu de travail, donc à effectuer des mouvements pendulaires. Autour de chaque ville, grande ou petite, ils se sont multipliés dans un rayon de 10 à 50 km, provoquant le desserrement des grandes agglomérations. C’est particulièrement net autour des 4 métropoles du pays. Elles continuent à croître, mais en reportant sur leur couronne extérieure leur croît démographique, alors que la ville stricto sensu stagne et que le centre ville perd des habitants. Dans le cas d’Alger, L. Amirèche, analysant le travail dans la capitale, a dénombré 100 000 mouvements à partir de la wilaya de Blida et 110 000 à partir de celle de Tizi Ouzou; mouvements quotidiens ou hebdomadaires (voire mensuels), mais permettant aux intéressés de conserver logement et famille au point de départ. C’est là un nouveau type de rapports ville-campagne.

Par Marc Côte, géographe français spécialiste des pays du Maghreb

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