La Nation est sans doute la valeur de base à laquelle s’ordonnent toutes les autres valeurs de la Société algérienne. Toute fraction de l’élite désireuse de participer au pouvoir doit s’en réclamer sous peine de perdre immédiatement son crédit. Dans n’importe quel débat, le moyen le plus sûr de triompher est de recourir à « l’argument massue » du nationalisme.

Si l’on arrive à prouver que l’adversaire fait consciemment ou inconsciemment « le jeu de l’étranger », on est à peu près sûr de l’emporter : l’ennemi, exclu de la communauté nationale, se trouve par le fait même « hors jeu ». Ainsi, dans la compétition politique, la Nation figure-t-elle le joker que chaque partenaire doit obligatoirement produire pour avoir une main gagnante. C’est pourquoi chacun prétend l’annexer : les progressistes insisteront sur sa base rurale et prolétarienne et la trahison des classes dominantes « qui ont cherché à trouver leur place dans le système colonial », les traditionalistes sur ses fondements religieux, les antimarxistes sur son indépendance à l’égard de toute idéologie étrangère, etc.

Ces manifestations révèlent la polarisation irrésistible du citoyen envers la Nation. Celle-ci est une valeur métapolitique qui échappe à la discussion rationnelle. En ce sens le colonel Boumediene a pu justement affirmer que sa position sur la Palestine (à laquelle le peuple algérien tend à s’identifier plus peut-être qu’aucun autre peuple arabe) était « militante et non politique ». C’est que personne « n’a le droit de liquider la cause palestinienne. Elle est la cause de tout un peuple chassé de sa patrie, un peuple… qui demeure résolu à poursuivre sa marche jusqu’à Tel Aviv sans qu’il ait besoin de demander le concours des autres gouvernements arabes pour négocier en son nom avec Israël ». Une Nation ne se marchande pas.

L’examen du contenu du nationalisme algérien révèle son ambiguïté, inévitable d’ailleurs, car une notion trop stable n’aurait pas la même puissance explosive. La Nation évoque à la fois la modernisation de la société en même temps que la récupération de ses valeurs profondes. Les deux attitudes ne s’opposent pas (ou du moins pas toujours), elles se répondent. Au versant « modernisation » correspond le nationalisme économique, vivace dans toutes les couches sociales : les nationalisations, les sociétés nationales, les monopoles d’État sont éprouvés comme un progrès vers le développement rationnel de l’économie. Le développement hissera l’Algérie au rang des nations prospères et établira l’égalité entre tous ses fils. Par la médiation nationale, le citoyen perçoit la nécessité de la compétence, de la rationalité et de l’égalité. Dans la mesure où ceux qui s’opposent à la Nation ne peuvent être que des « impérialistes », il perçoit aussi, obscurément, sa solidarité avec les peuples en lutte pour leur libération : vietnamiens, cubains, mozambiquains. Sa vision, dépassant le cadre de la communauté de base l’amène à se sentir concerné par des conflits planétaires. Vision idéologique sans doute, mais qui fait éclater la gangue traditionnelle.

Au versant « récupération » correspondent les valeurs affectives du nationalisme. On ne récupère pas seulement la terre et les moyens de production, mais surtout « l’âme » du peuple, sa langue. L’arabisme est un ingrédient fondamental du nationalisme algérien : la formule du cheikh Ben Badis, « l’Islam est ma religion, l’Arabe ma langue, l’Algérie ma patrie », n’a pas à être discutée au moins dans ses deux dernières propositions. Plutôt que de réaffirmer les évidences mille fois rapsodiées sur l’impératif de l’arabisation en même temps que les difficultés techniques que rencontre sa réalisation, aussi bien dans l’enseignement que dans l’administration, on voudrait indiquer ici combien cette récupération culturelle est liée à un intense sentiment de frustration. L’arabisation n’est pas un problème technique que l’on peut résoudre avec de bonnes méthodes, elle touche à la façon dont les Algériens se situent par rapport à eux-mêmes et à leur environnement. Le nationalisme arabe révèle la crise d’identité que traverse la communauté nationale. Après la guerre des six jours, un psychiatre se demandant dans l’hebdomadaire du parti : « Un Algérien, c’est quoi ? », y répondait en faisant référence à sa réaction devant la défaite arabe :

 

« Nous avons ressenti cette agression comme si elle s’était produite sur le sol national. En analysant plus profondément, nous nous rendons compte qu’il ne s’agit pas de réaction politique. Au Moyen-Orient, c’étaient nos frères au sens charnel du terme qui étaient frappés… Nous avons accédé au nationalisme arabe »

 

Il ne s’agit pas là de l’expression passionnée d’une situation exceptionnelle ; en d’autres circonstances les formules furent aussi claires. Ecoutons Malek Haddad : « L’écrivain algérien d’expression française est donc une victime directe de l’agression coloniale. On l’a expulsé de sa langue comme on avait exproprié les fellahs de leurs terres »  ; et le marxiste Mohamed Harbi, alors proche du président Ben Bella : « Le domaine français existe mais il n’existe qu’en tant que domaine de la culture algérienne aliéné par le colonialisme, et l’objectif de la révolution est justement de lever l’aliénation coloniale ». Le nationalisme peut s’exacerber en une xénophobie qui atteint toutes les couches sociales selon les événements : dans une période d’intense humiliation nationale comme en juin 1967, l’antisémitisme populaire se révèle très vif  ; à toute époque, la réaction des intellectuels arabisants contre l’invasion occidentale est violente.

Un écrivain algérien de langue française, de surcroît président de l’Union des écrivains algériens, refuse-t-il d’être accusé de « trahison des clercs » ? Un lecteur se demande sérieusement : « M. Mammeri est-il algérien ? » ; il n’est pas jusqu’aux mariages mixtes qui ne soient périodiquement remis en cause, au nom de « la virilité, de la gloire algérienne, du caractère national arabo-islamique de notre vigoureuse jeunesse »… et bien entendu de « la lutte contre le colonialisme ». Il ne convient pas cependant de fausser les perspectives en soulignant à l’excès les tendances chauvines du nationalisme algérien : de nombreuses analyses nuancées et généreuses doivent être rappelées en regard. L’examen sommaire auquel on vient de procéder conduit à des conclusions plus générales.

Tout d’abord, les valeurs nationalistes sont partiellement contradictoires : éléments de modernisation, elles poussent à emprunter à l’Occident, au moins ses techniques, mais aussi sa rationalité organisatrice. Eléments de récupération, elles incitent à rejeter l’inauthentique. Le nationalisme ne peut donc se définir comme une doctrine cohérente, dont l’on dessinerait aisément les contours. Intellectuellement, il est concevable de dégager des idées nationalistes concurrentes ou contradictoires, un nationalisme ouvert sur les autres, progressiste et démocratique, contre un nationalisme clos, xénophobe et réactionnaire. Ainsi a-t-on pu opposer le nationalisme de l’U.G.T.A. à celui des oulémas, ou encore celui du président Ben Bella, présumé africain et internationaliste, à celui du colonel Boumédiene, plus tourné vers le monde arabe. En réalité, les oppositions ne peuvent pas être tranchées, car chacun participe à des degrés différents de la même idéologie.

C’est pourquoi celle-ci est exprimée de façon déconcertante, à travers des concepts différents qui tous reflètent la même réalité sociale : le marxiste, pour justifier l’exclusion de la langue française, fait appel à l’aliénation ou à la stratégie présumée léniniste de « la terre brûlée » ; dans le même sens, il situe la libération nationale comme première étape de la libération sociale, le technocrate parle de développement et de rationalité, le traditionaliste de pureté et de moralité. Tous parlent de la même chose (la quête de l’identité), mais en termes différents. On notera d’ailleurs, quand ils parlent vraiment de choses différentes (en matière d’éducation ou de politique économique par exemple), qu’ils s’attachent alors à employer les mêmes termes : grandeur nationale, anti-impérialisme, valeurs arabes, etc. Nouvelle preuve de la prégnance du nationalisme.

La fonction du nationalisme tend donc essentiellement à l’identification des individus les uns aux autres et à la Nation. L’école joue de ce point de vue un rôle non négligeable ; grâce à elle, l’enfant a plus que ses parents, le ­sentiment d’appartenir à une Nation, et dans les régions où l’on est plutôt tenté d’insister sur ce qui sépare les individus que sur ce qui les unit, elle s’avère un puissant instrument de cohésion. Afin de serrer de plus près cette identité il convient de la situer par rapport aux allégeances régionales ou tribales d’une part, aux divergences d’intérêt selon les couches sociales, d’autre part.

Le nationalisme ne fait pas disparaître les allégeances régionales : il suffit pour s’en convaincre d’observer certains regroupements au sein des administrations centrales. Il ne supprime pas plus que dans d’autres pays les revendications de certaines régions qui se déclarent défavorisées par la capitale. Annonçant, en octobre 1967, la création d’un nouveau mouvement d’opposition, Belkacem Krim, l’un des leaders kabyles les plus importants de l’ancien G.P.R.A., dénonçait la discrimination régionale à l’intérieur du pays, cherchant ainsi, pour se donner un semblant de programme, à jouer d’une corde sensible. Il faut cependant prendre garde à la portée de ces déclarations : elles n’encouragent pas à la rébellion contre la Nation, mais prenant appui sur l’effort insuffisant que celle-ci consent à la région, elles tendent à élargir l’assise d’un mouvement pour le rendre national. En Algérie, les oppositions passées (celle de la Kabylie ou des Aurès par exemple) ne révèlent pas des contradictions nationales mais des contradictions politiques à l’échelle de la Nation. Le colonisateur français en fit très vite l’expérience : le mythe kabyle, véhiculé par l’idéologie coloniale algérienne dans les aimées 1860 sous l’influence de Warnier, ne résista pas à l’insurrection de 1871 où la confrérie des Rhamaniya jeta la masse de ses affiliés kabyles dans le djihad pour soutenir El Moqrani, Bien sûr, l’insurrection de 1871 ne peut être considérée comme nationaliste ; mais la jonction opérée dès cette époque avec la Kabylie prouve combien les rivalités régionales cédaient aisément devant l’unité religieuse. À partir de 1930, le mouvement national recrutera assez également dans chaque région. Le M’ Zab, archétype du particularisme, donne aux élections de 1948 (à l’Assemblée Algérienne) 47 des voix au candidat nationaliste ; en 1955, il est vrai, un boycottage, entrepris à Alger, des commerçants mozabites réveille les préjugés régionalistes, mais il convainc en même temps les particularistes qu’il n’est point de salut en dehors de l’unité nationale. Ces quelques exemples montrent qu’allégeances régionales et polarisation nationale, loin de se combattre peuvent se renforcer. En 1961, un excellent observateur de la Kabylie a su noter que celle-ci…

gagnera à l’indépendance de l’Algérie, mais à deux conditions toutefois : c’est que les Kabyles la fassent tout en évitant soigneusement de mettre en avant leur petite patrie kabyle et au contraire en se montrant les promoteurs de l’idée algérienne ou même de ridée arabe. C’est à ce prix qu’ils peuvent espérer éviter de susciter dans la masse les sentiments antikabyles qui y sont toujours latents.

 

Et il soulignait que « l’Algérie kabylisée » ne transigerait jamais sur le principe pour elle primordial de l’unité. « Jamais elle n’admettra partage ou fédération ». On voit par-là combien l’identité nationale permet la différenciation régionale (on revendique pour sa région au nom de l’égalité nationale, sans crainte d’être accusé de séparatisme), et combien aussi l’intérêt régional renforce le nationalisme (on s’identifie à la Nation car seule elle permet à la région de se développer).

Les relations du nationalisme avec les solidarités économiques sont moins claires. En un sens, on ne saurait contester que le nationalisme vient masquer la « lutte des classes » (en termes marxistes) ou « l’articulation des intérêts » (en termes fonctionnantes). Historiquement, comme le note la Charte d’Alger, « les milieux les plus ouverts à l’idée d’une révolution sociale (ouvriers, intellectuels, etc.) furent parfois moins lucides sur la question de la lutte nationale que d’autres couches plus traditionalistes », et M. Lacheraf, plus polémique, en conclut que le nationalisme est utilisé par les couches dirigeantes pour servir d’exutoire au mécontentement des paysans et maintenir des privilèges féodaux. Par les valeurs d’unanimité et de solidarité mystiques qu’il mobilise, le nationalisme aurait une fonction confusionniste interdisant aux groupes de traduire en termes politiques réels leurs oppositions socio-économiques : il serait donc facteur de stagnation, sinon de déclin. Mais une telle analyse suppose que les intérêts peuvent clairement se percevoir et s’opposer : rien n’est moins sûr. En réalité, ni les bureaucraties d’État, ni les paysans « déracinés » n’ont une suffisante conscience de leur identité pour articuler leurs exigences en termes politiques. Le nationalisme leur fournit une « identité de remplacement » qui constitue une parade par le signe aux difficultés de trouver un projet collectif concret. De plus, on oublie trop que le nationalisme, agent d’une identification factice (le « fraternalisme inhibiteur » que dénonce M. Lacheraf) est gros d’une revendication d’égalité politique, culturelle mais aussi économique, et peut ainsi servir de relais à l’établissement d’une conscience de classe. Dans la période de transition que traverse la société algérienne, la polarisation nationale remplit donc une double fonction : favoriser un engagement minimum du citoyen dans le processus politique (même si l’opération se réalise à travers la fiction d’une unanimité nationale idéalisée), mais également à travers la revendication égalitaire préparer les voies d’un engagement plus profond dans des conflits d’intérêts réels.

Par Jean Leca, politologue français 

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