Une dizaine de cités d’habitations, une quarantaine d’hôtels, des cités universitaires, des bibliothèques, des agences postales, des cinémas, des maisons individuelles … « J’ai construit autant que pour une ville de cent mille habitants », aimait dire Fernand Pouillon. Plus de deux millions de mètres carrés bâtis constituent une production énorme, réalisée en grande partie en Algérie, entre 1953 et 1984 ; et pourtant cette œuvre paradigmatique reste encore peu ou mal connue.

En effet, en 1953, à la veille de la Guerre de libération, Jacques Chevallier, alors maire d’Alger, fait appel à Fernand Pouillon pour mettre en œuvre des projets d’habitat de grande envergure ; il s’agissait de construire du logement de masse pour les autochtones afin de désamorcer la crise sociopolitique ambiante.

Rappelons que l’architecte vient de réaliser les nouvelles façades du Vieux Port et la cité de la Tourette, à Marseille; ce qui lui valut sa notoriété. Il est jeune, ambitieux et anticonformiste, il ne se revendique d’aucune chapelle, et construit vite et bien ; Fernand Pouillon est l’homme de la situation, « il abattait tous les obstacles », «il est l’un des premiers à avoir compris que la véritable question qui se posait dans l’après-guerre, n’était plus celle d’un positionnement par rapport au débat de l’avant-garde, mais celle de la réalisation du logement de masse : le grand projet du Mouvement moderne ».

Ainsi, à travers la lecture des cités d’habitations construites dans les années 50 (Diar Es Saada, Diar El Mahçoul, Climat de France, la Cité Lescure, la cité El Kerma…) et celles construites dans les années 80 (la Cité Bordj El Bahri et la cité des 500 logements à Boufarik), nous essayerons de montrer comment Fernand Pouillon a répondu au problème du logement de masse en proposant des compositions qui intègrent autant des préoccupations urbaines, que des idées nouvelles en matière d’urbanité et de confort pour les habitants, contrairement à la politique de « grands ensembles » de l’époque ou aux ZHUN d’aujourd’hui.

Photo 1 : Cité de Diar El Mahçoul

Photo 1 : Cité de Diar El Mahçoul

Photo 2 : La tour de Diar Es Saada

 

Dans le contexte architectural de l’époque, où la plupart des architectes sont adeptes de la Charte d’Athènes, les cités d’habitation de Diar es Saada, Diar el Mahçoul et Climat de France furent des succès comme en témoignent les quotidiens de l’époque, mais elles provoquèrent la haine du milieu professionnel et le boycott de la presse spécialisée7. Pourtant l’Algérie des années cinquante, contrairement à la France, était un véritable laboratoire de recherche en matière d’architecture et d’urbanisme… Ainsi, non seulement Fernand Pouillon prônait des idées nouvelles mais surtout, il a réussi grâce à son talent et surtout grâce à une conjoncture politique très favorable, à mettre ses paroles en actes !

Ce fut encore le cas, même si les conditions sont différentes, après l’indépendance, quand l’architecte revient sur le sol algérien. Il explore d’autres voies : son architecture s’éloigne peu à peu du rationalisme et devient plus pittoresque. Son savoir-faire de bâtisseur, sa vaste culture, son talent de compositeur lui permettent d’employer des références architecturales pleines d’humour, voir d’ironie. Fernand Pouillon s’amuse avec l’architecture !

Des compositions urbaines originales

Fernand Pouillon parle constamment de la ville et chez lui c’est une préoccupation permanente. Par opposition aux thèses des CIAM, il revendique le rapport à l’histoire et fait faire, en 1951, à ses étudiants d’Aix-en-Provence, durant sa brève expérience d’enseignant, de nombreux relevés. « Je ne connais pas d’exemple dans la période de l’après-guerre d’un architecte qui se soit intéressé à une ville entière, dans toutes ses parties, jusqu’à faire relever tous ces monuments, mais aussi l’architecture mineure »

De plus, Diar Es Saada, Diar El Mahçoul et Climat de France ont été conçues aussi par rapport au paysage. Pouillon dessine toujours ses projets suivant différents plans verticaux, à la Cériani ? Il y a souvent une façade avant, une façade arrière et une « toile de fond » qui est le paysage. Puis, comme un sculpteur, il « ancre » littéralement ses trois cités dans leur site, comme s’il voulait leur donner des racines. Alberto Ferlenga parle de « mythe fondateur »12. Quant aux tracés de plans de masse, l’analyse morphologique des projets nous permet d’identifier le tracé viaire et les éléments bâtis et non bâtis. Elle fait apparaître ce nouveau rapport créé entre habitat et espaces urbains, témoin de l’originalité des compositions. En regardant les plans de Diar El Mahçoul ou celui de Climat de France, on remarque une organisation rationnelle du site, que trois principes régissent : l’implantation des bâtiments suivant une trame orthogonale, le remodelage de la pente en terrasses superposées et la séparation des circulations.

Evidemment, l’influence de ses maîtres est présente, celle d’Auguste Choisy dans sa manière d’appréhender l’espace architectural ou urbain, celle d’Eugène Beaudoin dans le tracé des plans de masse où des compositions axiales s’affirment, celle d’Auguste Perret dans le rationalisme de la construction des bâtiments. En effet, malgré des terrains parfois très accidentés, le maître de l’œuvre, dessine souvent une trame orthogonale pour implanter ses bâtiments, qu’il articule à l’équerre d’Alger (28° 30’ nord-est), dans un souci de continuité. De plus, la plupart des bâtiments, des rues, des placettes et des espaces horizontaux sont parallèles aux courbes de niveaux tandis que les espaces verticaux, les escaliers et les espaces verts occupent les pentes. Ce principe à l’échelle urbaine qui régit aussi la Casbah permet de bénéficier d’un maximum de vues sur la mer.

Souvent dans les compositions « pouilloniennes », des surprises, comme des clins d’œil espiègles apparaissent, parfois là on l’on s’y attend le moins. Par exemple, le couronnement d’un bâtiment à Diar es Saada est travaillé avec des carreaux de céramique et des poutres qui ressemblent à du bois, mais qui sont en béton ! De même en croyant voir une symétrie dans la façade qui encadre la porte de la mer (Diar El Mahçoul), Pouillon s’arrange en rajoutant ou en retirant un élément pour justement casser cette apparente symétrie. En fait, cette manière de composer « par touche » prouve son goût et sa maîtrise du détail.

Photo 3 : La porte de la mer (Diar El Mahçoul)

Photo 3 : La porte de la mer (Diar El Mahçoul)

 

Sur le plan typologique, c’est la Casbah d’Alger ou la ville traditionnelle d’une façon générale, qui sont la référence. A Diar El Mahçoul et Climat de France, cela correspond à la construction d’immeubles-remparts flanqués de portes urbaines, où les seuils sont là pour marquer la hiérarchie des espaces. Quant à la typologie du bâti, Fernand Pouillon propose dans la plupart de ses projets les variations suivantes : des bâtiments en forme de barres, de plots, de tours, de U, de T, de L…, des formes uniques dont le célèbre « S » sur le boulevard Ahcène Askri à Climat de France.

Ainsi, malgré la faillite, le boycott des revues spécialisées et la haine des magnats de la construction qui lui a valu un séjour en prison, Fernand Pouillon fabrique de la ville non seulement grâce à une variété typologique des volumes pleins (les bâtiments), mais surtout par la maîtrise accordée aux volumes vides : les places, les passages, les portes, les mails, les perspectives, … Il aura fallu attendre 1982, pour que les Italiens, les premiers, lors de la Biennale de Venise, rendent hommage au travail précurseur de Pouillon, en matière d’architecture urbaine.

Le pari de Pouillon : » construire plus, dans le moindre temps… »

Il est intéressant de mentionner que la réussite de certaines opérations est due certes à une conjoncture politique favorable, au talent de l’architecte, mais aussi au savoir-faire de l’architecte, grâce à la « méthode Pouillon » : construire plus, dans le moindre temps, au moindre coût. Son ambition est de faire de la promotion immobilière ; il essaye de relever tous les défis : économiques, techniques, esthétiques. A l’image des bâtisseurs du Moyen Âge, il aime le chantier. Il contrôle, encourage, conçoit, implique divers corps demétier : artisans, tailleurs de pierre, céramistes, sculpteurs, jardiniers…

Les frères Sourdive ont habillé de carreaux de céramique les façades, les passages… dans les cités Diar es Saada et Diar el Mahçoul ; Georges Amado ponctuait les parcours dans les cités avec ses sculptures, sans oublier la fameuse « tour totem ». Après l’indépendance, c’est le céramiste Mohamed Boumehdi, qui prend le relais et décorera la plupart des réalisations touristiques de Pouillon : fresques, revêtement de sol pour halls, restaurants, discothèques…, mais aussi faïence artisanale pour tour de lit ou salle de bain. Bien sûr, on a beaucoup critiqué Pouillon sur l’économie réelle de ses projets, surtout quand des cités entières étaient construites en pierre de taille en provenance de Fontvieille dans les Bouches du Rhône ! Il répondait à la controverse en expliquant que malgré les frais de transport, la pierre demeurait le matériau le plus économique et le plus rapide à mettre en œuvre (pierre banchée, mise en œuvre industrielle).

La qualité des espaces urbains

La ville, comme lieu d’émergence de l’espace public, sera au cœur de la problématique de l’architecture de Pouillon. C’est pourquoi, on ne peut pas faire l’économie d’une lecture (morphologique) de ses œuvres. En effet, les cités d’habitation réalisées par Fernand Pouillon ne sont pas la somme de volumes posés plus ou moins savamment ; mais bien au contraire, ce sont les espaces vides, « le cristal » comme il se plaisait à dire, qu’il conçoit d’abord. Ainsi, le non bâti : cour, patio, jardin, mail, esplanade… est travaillé avant le bâti. « C’est l’espace public qu’il conçoit d’abord, par l’enchaînement de séquences articulées autour desquelles il dispose ses volumes » explique Bernard Huet. Fernand Pouillon va de l’extérieur vers l’intérieur.

De sa collaboration avec Eugène Beaudoin, le maître de l’œuvre restera fidèle à une composition urbaine soignée, où les « vides » et les « pleins » s’équilibrent. La qualité des espaces obtenus réside dans sa maîtrise du détail. Dans les cités d’habitation de Diar el Mahçoul : des sculptures, des fontaines ponctuent la composition. A Diar es Saada, l’architecte réalise un jardin, en plantant des palmiers adultes sur la toiture terrasse d’un bâtiment, des passages urbains traversent les bâtiments, leurs murs sont agrémentés de céramiques colorées. Les perspectives et les parcours sont calculés, les entrées sont rarement frontales, les seuils marquent les limites et hiérarchisent les espaces.

Et si ses réalisations des années cinquante, sont plutôt empreintes d’un classicisme monumental par l’ordonnancement des façades, l’emploi de la pierre de taille et son système constructif, le monumentalisme des composants (la place de Climat de France), elles présentent aussi une certaine urbanité, inexistante dans les HLM de l’époque. Celle-ci se traduit, par la création d’équipements intégrés à l’habitat : une école, des commerces autour d’une place à Diar es Saada, un marché, une mosquée, un téléphérique à Diar el Mahçoul… « Fernand Pouillon donne une dimension sociale à ses logements en offrant plus de mètres carrés, plus de confort, mais surtout plus de plaisir, notion nouvelle et presque immorale dans les années cinquante »15 ; de même, le souci du traitement des espaces extérieurs n’est pas que parole vaine. Les places sont plantées (Diar es Saada), d’autres pavées (Diar el Mahçoul), agrémentées de portiques, de voûtes, de bassins, de fontaines… « Je ne pense pas la ville comme un aviateur, mais comme un piéton » disait-il.

Cette architecture faite de rues, ruelles, places, portes, perspectives, surprises, traitements de sols, façades… est une nouvelle vision qui s’appellera plus tard « l’architecture urbaine » ; hélas seule l’Ecole italienne à travers la « Tendenza »16 reconnaîtra en lui un précurseur.

Tous les projets présentent des espaces extérieurs forts : la place des 200 colonnes à Climat de France, la sculpture géante sur la tour totem à Diar Es Saada, l’esplanade et la marina de Sidi Fredj, la rue-escalier de l’hôtel El Mountazah à Séraïdi. Quand il s’agit de bâti, les éléments d’articulation peuvent être une tour (Diar Es Saada, hôtel El Riadh), un portique ou un passage (hôtel Mekther). Quant aux espaces extérieurs pensés comme des articulations, ils sont là pour reprendre, par exemple, les contradictions entre les contours irréguliers d’un projet et le tissu urbain. C’est le cas pour les hôtels Zianides (Tlemcen) et Mekther (Aïn Sefra).

Son architecture hôtelière 

Les premières réalisations algériennes de l’architecte sont empreintes d’un certain rationalisme comme nous l’avons expliqué ci-dessus. En effet, les cités Diar Es Saada, Diar El Mahçoul ou Climat de France présentent des axes de symétrie, des perspectives. L’ordonnancement des façades est créé entre autres, par l’alignement des ouvertures, par l’assemblage des blocs de pierre qui servent d’unité de base, même si leur mise en œuvre est plutôt moderne puisque la pierre est employée de façon industrielle ou banchée. La monumentalité des projets de l’époque est aussi une caractéristique d’un certain classicisme, qui, au fil des ans, s’estompera.

A la suite du scandale financier du CNL, Pouillon séjourna quelques mois en prison et fut radié de l’ordre des architectes en France. En novembre 1965, Jacques Chevallier, alors président de la Chambre de commerce d’Alger, fit l’intermédiaire auprès des autorités algériennes pour organiser le retour de Pouillon en Algérie. En décembre 1965, ce dernier fut nommé architecte en chef pour l’aménagement touristique de tout le territoire algérien. En mars 1966, la Charte du tourisme est publiée dans le journal officiel. A Moretti, les chantiers du village de vacances de Moretti, comprenant l’hôtel Minzah, des villas et des bungalows, démarrent.

L’architecture hôtelière de Pouillon présente des références architecturales multiculturelles mais aussi une grande richesse compositionnelle puisque le modèle est la ville méditerranéenne avec ses rues, ruelles, impasses, portes urbaines, placettes…. C’est pourquoi, on y retrouve certaines formes d’urbanité. Le choix des références reflètent bien la vaste culture de l’architecte et son sens de l’humour, voire de l’ironie. On sourit en remarquant des encorbellements métalliques (référence à la Casbah ?), des palmiers sur une toiture terrasse (à Diar Es Saada). Jean-Jacques Deluz écrit : « dans sa démarche « historiciste » avant la lettre, il faut discerner des limites d’artificialité ». En fait, Fernand Pouillon fabrique volontairement de l’artificialité et il en joue, puisque l’objectif est de satisfaire les aspirations du touriste en mal de pittoresque. Enfin, cette œuvre algérienne où se mêlent influences romaine, ottomane, andalouse, française…, n’est elle pas une manière de proposer des ponts entre les cultures des deux rives de la Méditerranée ?

Photo 4 : Complexe touristique Sidi Fredj

Photo 4 : Complexe touristique Sidi Fredj

 

Dans ce type de programme, sur le plan stylistique, le pittoresque se mêle de plus en plus au classicisme de son écriture des années 50. Mais la conception du local de Fernand Pouillon est particulière. Bernard Huet souligne, qu’elle « ne relevait pas d’une pensée régionaliste, mais plutôt d’une posture moderne » ; autrement dit, Pouillon produit une architecture qui reflète une grande liberté de pensée. Evidemment, les puristes en la matière pourraient aisément critiquer le mélange des références et les fantaisies architecturales ; pourtant, il faut reconnaître, que même s’il existe des ratés, le résultat reste harmonieux. Et si Fernand Pouillon s’amuse avec l’architecture, c’est sans doute la preuve d’une grande expérience et d’un savoir-faire indéniable.

La diversité du langage architectural 

Entre 1966 et 1984, Fernand Pouillon aura fourni un travail typologique impressionnant. L’architecte utilise des types déjà constitués, les transforme, parfois même en invente. Les composants de base sont les : cour, piscine, jardin et bâtiments qui apparaissent dans différents types de rapports entre bâti et non bâti. Dans l’hôtel El Caïd à Bousaada, la piscine se trouve au centre d’un jardin, le tout juxtaposé au bâti. Dans l’hôtel Mekther à Aïn Sefra, la piscine est le point nodal de la composition, elle occupe le grand patio, tandis que les trois autres cours sont des petits jardins.

Analysons le composant : piscine, par exemple. Sa forme, ses dimensions et sa position varient d’un projet à l’autre. Pour l’hôtel El Boustan (El Menia), elle est rectangulaire, plutôt de grande dimension par rapport au bâti en rez-de-chaussée aux lignes orthogonales. Dans l’hôtel El Mountazah (Seraïdi), la piscine, les terrasses, le bâti : tout est en courbe. Quant à l’hôtel Oasis de Touggourt qui se compose d’un bâti plat, à géométrie orthogonale, il embrasse une piscine en forme de haricot ; enfin, pour l’hôtel Gourara de Timimoun, nous lisons la combinaison inverse : des bâtiments courbes autour d’une piscine rectangulaire en cascade.

 

Quelle que soit la combinaison, chez Fernand Pouillon le volume prime sur le plan : il devient sculpteur. Il écrit : » Lorsque j’ai touché à ce programme touristique algérien, dans un climat que j’aime, car je suis méditerranéen, et lorsque j’ai vu ce que l’on pouvait faire, j’ai changé de nature. D’abord je me suis adapté à l’Islam. Puis je me suis adapté à la manière de travailler, c’est-à-dire dans un abandon total de trame, de tout ce qui est linéaire dans la conception. Si vous voulez, j’ai travaillé davantage en sculpteur qu’en architecte. J’ai essayé de réaliser de la sculpture à l’échelle monumentale. Par exemple, si vous avez des courbes continues qui vont de l’extérieur à l’intérieur, qui passent sur les toitures, qui vont dans les sols et dans les jardins, et bien ces courbes, on ne peut les dessiner qu’avec un geste. Il y a des choses qui ne peuvent pas être dessinées sur un géométral. Il faudrait les sculpter sur une maquette ».

Cette recherche du mouvement se matérialise par des espaces en double hauteur, des jeux de mezzanines, de rampes, de la lumière…

Par exemple, l’hôtel Mountazah à Séraïdi, est un assemblage pyramidal de petits volumes arrondis qui suivent les courbes de niveau, mais pour éviter un effet « barrière », le maître de l’œuvre a conçu un escalier extérieur monumental qui traverse le bâti suivant un axe transversal (tel un thalweg) s’ouvrant sur une piscine surélevée, suspendue au milieu des versants boisés avec la mer pour horizon. L’effet de surprise en même temps que l’originalité de l’image sont sans doute une preuve qu’en plus du site (qui n’est jamais choisi au hasard) ce sont les effets à produire qui dictent les formes architecturales.

Bien sûr, Fernand Pouillon recherche une certaine théâtralité dans son architecture : à Diar el Mahçoul, au centre de la composition, sur la place se dresse un immeuble tour sur pilotis, quelques pas plus loin, « la porte de la Mer » encadre une vue exceptionnelle sur la baie d’Alger et sur le côté est de la place, la perspective donne sur l’église (aujourd’hui mosquée).

De même, on entre dans le complexe touristique de Zéralda, par une porte imposante puis on traverse une galerie animée, couverte de voûtes d’arête donnant sur une placette mais qui oriente la perspective sur une sorte de « beffroi ». Cet élément vertical équilibre la composition d’ensemble et signale le quartier des bungalows. Pour concevoir complexes touristiques ou cités d’habitation, il semble que le modèle de la ville, à une échelle différente, soit la référence. Enfin, Il est incontestable que c’est sur le plan contextuel que Fernand Pouillon développe tout son génie. Il suffit de « regarder le profil » de Diar el Mahçoul, celui du complexe hôtelier de la Corne d’or à Tipaza ou celui de l’hôtel El Mountazah pour comprendre comment le site détermine les solutions architecturales. A Alger, Diar Es Saada et Diar el Mahçoul occupent des lignes de crête : les projets sont littéralement sculptés dans le paysage.

Selon Jean-Pierre Epron, l’éclectisme en architecture est une démarche plus qu’un style, une démarche qu’inventent les architectes du XIXe siècle pour faire face, sinon pour trouver une issue, à la crise que traverse la politique constructive de l’époque. Par extrapolation, on pourrait dire qu’au lendemain de l’indépendance, face à la crise identitaire qu’elle entraîne, Fernand Pouillon, dans son domaine qu’est l’architecture produit une architecture éclectique. En fait, cette démarche implique d’abord un travail sur la technique autrement dit sur la syntaxe. Dans son cas, le mérite de sa démarche réside non pas dans la recherche de nouveaux types architecturaux, mais plutôt dans la combinaison originale de types déjà constitués. Fernand Pouillon n’est pas un inventeur. Il n’est pas dans le vocabulaire, mais dans la syntaxe.

A la recherche de la banalité 

Fernand Pouillon a travaillé en Algérie de 1953 à 1984. Il y a produit une architecture abondante qui ne se veut être ni le reflet d’une idéologie occidentale, ni le pastiche (au sens péjoratif) d’une architecture vernaculaire locale. Ces cités d’habitation présentent une grande richesse créative, qui ne s’est pas faite sans maladresses, voire ratés, fruit de son talent de compositeur mais aussi d’un travail laborieux de l’équipe de son agence.

A Diar Es Saada, Diar el Mahçoul, la Cité diplomatique… le maître de l’œuvre a toujours répondu au problème de la quantité sans jamais négliger celui de la qualité. Variations sur la typologie des bâtiments ou traitement des espaces urbains montrent le souci permanent de l’architecte, d’aller jusqu’au détail, pour honorer les futurs habitants. Dallage, jardins, sculptures, fontaines…, pour obtenir de tels résultats, il n’hésite pas à employer des artisans et leur accorde une place particulière dans la réussite de ses projets.

Difficile de déterminer ce qui motivait les choix du concepteur en matière de composition, de typologie ou de style ; mais, cette étude nous a permis de mieux comprendre combien les contraintes du site, du programme et les effets à produire étaient importants.

Quant à vouloir classer l’architecture de Fernand Pouillon, ce serait avoir l’esprit réducteur que de l’enfermer dans une catégorie toute faite. Moderne, post-moderne…peu importe ; l’intérêt, entre autres, de son œuvre est d’avoir ouvert plusieurs voies car son architecture reflète avant tout une grande liberté de pensée.

Bien sûr, on retrouve des thèmes récurrents : la massivité des projets, l’ancrage des bâtiments, l’ordonnancement, l’alignement, l’axialité, la symétrie, la hiérarchie. Cette parfaite maîtrise des techniques classiques et sa propre vision du Mouvement moderne, permettent à Fernand Pouillon de les dépasser, de mieux jouer avec les éléments et les types architecturaux pour créer des compositions originales. « Aujourd’hui, l’architecture s’est libérée des dogmes et des certitudes, alors que les mythes de la modernité véhiculés par les avant-gardes ont perdu toute pertinence ; on est frappé par l’actualité de l’œuvre de Fernand Pouillon et des idées qu’il défendait ».

Les références architecturales empruntées aussi bien à la Casbah, Venise ou l’Andalousie… sont multiculturelles, et semblent la preuve que différentes cultures peuvent se mêler. Enfin, les compositions urbaines et architecturales de Fernand Pouillon en Algérie, cherchent à se fondre dans la banalité, avec le souci du détail à toutes les échelles, ce qui n’est pas sans rappeler le fameux principe de Muratori : ne jamais rompre le rapport de continuité entre territoire, ville et architecture.

Par Myriam Maachi Maïza, Architecte diplômée de l’École Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme d’Alger (EPAU)

LAISSER UN COMMENTAIRE