L’année 2014 est sans doute l’année qui confortera l’idée selon laquelle le Forum des chefs d’entreprises (FCE) n’est pas un acteur mineur dans la stratégie de consolidation du pouvoir présidentiel. Avoir un ascendant sur la sphère politique et s’assurer le ralliement d’une frange très importante de l’appareil de sécurité et de défense, est certes important, mais rallier à sa cause la sphère économique, privée tout particulièrement, l’est tout autant. Le cercle présidentiel l’a bien compris, et a pesé de tout son poids pour imposer à la tête de l’organisme un entrepreneur qui lui est acquis et dont les ambitions économiques traduisent la vision que le Président et son cercle ont de l’Algérie de demain.

Les manœuvres pour mettre aux pas le FCE ont commencé pendant la campagne électorale. En effet, avant le vote du 14 mars 2014 devant statuer sur le choix du candidat, sur les six en lice, Ali Haddad mène une campagne intense pour rallier le maximum des membres de cette organisation à la candidature d’Abdelaziz Bouteflika.

Un forcing est ainsi exercé sur certains patrons hésitants, voir même réfractaires à toute idée de voir le FCE se prononcer sur une échéance politique. Alternant menaces et promesses, les patrons liés au cercle présidentiel parviennent à imposer au FCE le choix d’Abdelaziz Bouteflika et poussent les opposants à se retirer. Le but est officiellement atteint le 14 mars, lorsque 238 votants présents se prononcent, et à l’unanimité, en faveur de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat. Le geste consacre l’arrimage du FCE au cercle présidentiel. Un arrimage couronné effectivement le 27 novembre 2014, quand Ali Haddad, patron de la plus grande entreprise privée dans le domaine du bâtiment et des travaux publics, des équipements routiers et ferroviaires, est élu président du FCE. Ne s’encombrant pas de la nécessité de préserver les apparences d’une autonomie statutaire du FCE, Ali Haddad est facilement élu à la tête du FCE, comme candidat unique à la succession de Reda Hamiani. Il est même intronisé lors d’une cérémonie à laquelle assiste une partie de l’équipe gouvernementale.

Parmi les candidats qui pouvaient faire de l’ombre au patron de l’Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments(ETRHB), nous citerons particulièrement Issad Rabrab, le patron de Cevital, la plus grande entreprise privée en Algérie, ainsi que Slim Othmani, PDG de Rouiba, une importante entreprise active elle aussi dans l’agroalimentaire. Tous deux se sont retirés de la course, estimant sans doute que les dés étaient jetés d’avance. L’intronisation d’Ali Haddad ne doit rien au hasard et tout aux services rendus. Il a déployé, avec l’aide de certains patrons, une intense énergie pour faire du FCE l’un des leviers majeurs de la campagne pour la présidentielle de 2014. Son élection à la tête du FCE est, par conséquent, la suite logique du processus que mène le cercle présidentiel et qui consiste à rallier (ou à mettre au pas) une organisation regroupant en son sein les plus grosses fortunes d’Algérie. Avec près de 500 entreprises, privées pour la plus grande majorité et totalisant un chiffre d’affaires qui avoisinerait les 20 milliards de dollars, le FCE s’impose comme un acteur économique de premier ordre.

Une réalité que le cercle présidentiel a bien comprise ; d’où son souci d’éloigner cette organisation des autres cercles d’influence et de la placer dans son orbite, d’autant plus que le quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika n’a pas fait l’unanimité parmi les patrons.

Deux courants ont, en effet, traversé le patronat algérien. Le premier était ardemment favorable à la réélection du président sortant. Dans le prolongement des campagnes de 1999, de 2004 et de 2009, certains patrons ont poussé à la reconduction du Président Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat. Leur argument, pour légitimer une telle prolongation pour cinq années supplémentaires était simple : parachever les grands projets lancés dans le cadre du vaste programme de restructuration de l’économie algérienne. Parmi les plus ardents défenseurs de ce quatrième mandat, citons aux côté d’Ali Hadad, Laid Ben Amor, PDG du groupe portant le même nom, Mohamed Bairi, Tahkout Mahiedine, Hassan Khlifati, Omar Ramdane (président d’honneur du FCE), Salah Dine Benabdesmed, Mourad Oulmi (le patron de SOVAC, un concessionnaire de marques automobiles allemandes) et Mohamed Djemai, membre du comité central du FLN. En somme, des entrepreneurs assez fortunés pour s’aventurer sur la scène politique.

Pour le camp des opposants, le ralliement à un quatrième mandat signifie l’embrigadement politique du FCE. Le FCE, arguent-ils, ne doit pas être impliqué dans les querelles politiques. La posture adoptée par ce groupe mérite davantage d’explicitations.

Le FCE ne doit pas faire de la politique

Deux personnages importants ont été à l’avant-garde dans ce combat visant à éloigner le FCE des joutes politiques. Le premier est Issad Rebrab, patron de Cevital et néanmoins premier groupe privé en termes de chiffres d’affaires : plus de 6 milliards de dollars. Connu pour son engagement en faveur de l’entreprise privée, Issad Rebrab s’est distingué dès le second mandat par son refus de se positionner pour l’un des deux candidats à l’élection présidentielle de 2004. Il s’est également inscrit en faux contre l’option que le FCE devienne une tribune pour les candidats aux élections présidentielles. En 2014, Issad Rebrab ne déroge pas à la règle. En effet, au moment où certains membres influents du Forum s’affairent pour battre le rappel des troupes en faveur du Président-candidat, le patron de Cevital prône la neutralité. Une neutralité dont le sens profond est le refus de cautionner le candidat du consensus. D’autres pensent, cependant, que le patron du premier groupe privé algérien surfe sur des positions ambigües. Ainsi en 2009, il ne refuse pas de soutenir le président-candidat, mais exige des factures, en contrepartie des dons octroyés pour la campagne d’Abdelaziz Bouteflika. Exigence que les directeurs de campagne de ce dernier ont, sans surprise, rejetée.

Quoiqu’il en soit, la distance affichée par Rebrab est révélatrice des rapports conflictuels qu’il entretient avec le pouvoir politique, d’une part, et certains membres du FCE, d’autre part. En effet, le PDG de Cevital accuse régulièrement ces derniers de vouloir torpiller ses projets en distillant de fausses informations aux décideurs politiques.

La posture de Slim Othmani, patron de la Nouvelle Conserverie Algérienne (NCA), est quasiment similaire à celle adoptée par Issad Rebrab. Il démissionne du FCE pour exprimer son refus de voir l’organisation patronale impliquée dans le jeu politique. Il défendra sa position en arguant du fait que

« La loi sur les associations est claire. En tant qu’association patronale, nous n’avons pas à nous prononcer sur des questions politiques. Si vous voulez prendre une position politique, il faut changer de statut et devenir un parti politique car il n’y a pas d’associations politiques ».

Par ces propos, Slim Othmani entend se démarquer du reste du groupe qui souhaite voir le FCE jouer un rôle politique et s’impliquer davantage en tant que force d’action pouvant peser sur les affaires publiques. La démarche est similaire à celle prônée par Rebrab, cela d’autant plus que Slim Othmani a plaidé pour la « reconstitution du forum et la démocratisation du processus de prise de décision sur les questions politiques ». Pour se démarquer, Slim Otmani s’impliquera dans CARE, un cercle économique de réflexion dont il est l’un des membres fondateurs.

Plus qu’en 2004 et en 2009, la tendance vers une implication de plus en plus active du FCE dans les affaires politiques se confirme en 2014. Tout semble indiquer que l’élection présidentielle de 2014 constitue le contexte propice pour que le Forum des Chefs d’Entreprises, sous l’influence des patrons acquis au cercle présidentiel, se mue en un syndicat défendant les intérêts de ses membres. Pour cela, il va jusqu’à suggérer, pour ne pas dire imposer, des mesures face auxquelles l’actuel gouvernement n’a pas résisté. Dans les lignes qui vont suivre nous expliquerons le modus operandi du FCE, version Ali Haddad, pour imposer sa feuille de route.

Une « redistribution des cartes économiques »

L’élection du 15 avril 2014 n’a pas accouché d’un nouvel ordre économique. Bien au contraire, elle a prolongé l’ordre existant, avec, cependant, une particularité liée à la chute des prix du baril de pétrole. Cette chute oblige le gouvernement algérien à revoir à la baise certaines ambitions affichées lors du lancement du programme de relance économique de 286 milliards de dollars. Ainsi, la réduction de la dépense publique, à travers le gel de certains projets structurants, est une option envisagée sans être officiellement annoncée.

Or, c’est grâce à cette dépense publique que beaucoup d’entrepreneurs ont prospéré. Le cas d’Ali Hadad en est la parfaite illustration, en ce sens que l’ETRHB a vu son chiffre d’affaires se multiplier ces 15 dernières années grâce essentiellement aux commandes publiques. Or, avec un prix du pétrole en baisse, c’est toute la dépense publique qui risque de subir une cure d’amaigrissement.

La redistribution des cartes économiques à laquelle Slim Othmani fait allusion, se décline sous différentes facettes. Nous en retiendronsles deux plus importantes, complémentaires l’une avec l’autre.

Le contrôle des structures économiques

Le premier aspect reflétant la redistribution des cartes économiques est le contrôle de toutes les structures au sein desquelles s’agrègent les intérêts des acteurs économiques publics et privés. Ce contrôle vise plus particulièrement les structures dans lesquelles des oppositions aux choix économiques du Président Bouteflika peuvent éventuellement s’exprimer. Il s’agit notamment des organisations patronales et des chambres de commerce.

Les vainqueurs des élections présidentielles du 17 avril 2014 se sont employés à prendre le contrôle des organisations susceptibles de les aider à mettre en œuvre leur stratégie de reconfiguration du paysage économique mais également les aider à contenir toute velléité de contestation des décisions prises par le cercle présidentiel. Les organisations cibles ne sont autres que le FCE, désormais coiffé par les partons proches du cercle présidentiel, et la Chambre algérienne de commerce et d’industrie (CACI). Soulignons au passage que cette dernière est dirigée par Laid Benamor, élu (plébiscité) le 21 septembre 2014, à l’unanimité des voix.

Ces deux structures de concertation constituent un important relais pour le cercle présidentiel qui entend accélérer la libéralisation de l’économie algérienne. Il est certes vrai que la particularité du régime politique algérien fait que la prise de décision, notamment dans le volet économique, reste fortement centralisée : l’association des structures corporatives n’est pas une nécessité pour les tenants de ce pouvoir. Néanmoins, la montée en puissance des acteurs économiques privés impose une reconfiguration des alliances dont l’une des conséquences est l’affaiblissement d’une partie de l’appareil de défense et de sécurité. Dans le cas d’espèce, le perdant de cette reconfiguration serait les services de renseignement. En toute logique donc, le cercle présidentiel affiche une préférence pour un « partenariat » avec les hommes d’affaires. Cette préférence s’inscrit dans le cadre de la stratégie d’élargissement de la base sociale clientéliste du régime politique, avec comme seul objectif de pérenniser la domination du pouvoir présidentiel. Concrètement, quelles sont les motivations pouvant expliquer le positionnement des patrons du FCE ? Ce point sera détaillé dans les lignes qui vont suivre.

Une privatisation tous azimuts

Les patrons qui ont porté à bout de bras la réélection d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat, militent pour une privatisation tous azimuts du tissu économique. Certes, cela n’est pas nouveau et ils ont de tout temps défendu cette option. Toutefois, avec le quatrième mandat, ils s’efforcent d’accélérer la cadence cela d’autant plus que le déclin des prix du baril du pétrole entraîne le rétrécissement des investissements publics.

De leur point de vue, la diversification de l’économie algérienne qui s’impose passe, plus que jamais, par une libéralisation plus poussée de l’économie, laquelle libéralisation n’épargnera pas les secteurs stratégiques comme les transports, l’eau, l’industrie militaire et les hydrocarbures. Dans ce contexte, le secteur privé devra jouer les premiers rôles. L’ancien président du FCE, Réda Hamiani, avait explicité la vision économique du FCE dans laquelle la prédominance du secteur privé devrait être un fait.

« L’émergence d’un secteur privé se caractérise dorénavant par une présence majoritaire pour ne pas dire exclusive dans de nombreux secteurs… Le privé va dominer dans ce pays, comme ailleurs dans le monde, c’est une question de génération. »

L’ouverture du secteur productif national a toujours constitué le crédo du FCE depuis sa création en 2000. Toutefois, la nouvelle direction se montre bien plus engagée et développe une rhétorique pour le moins agressive. Finis donc les tâtonnements et les résistances affichées par les autorités publiques quant à la libéralisation de certains secteurs considérés comme stratégiques. Ainsi, lorsqu’il menait sa campagne pour son élection à la tête du FCE, Ali Hadad s’est résolument exprimé en faveur de l’ouverture au privé du transport aérien, celui des hydrocarbures ainsi que des ressources en eau.

Plus affirmatif, le FCE plaide ouvertement pour une libéralisation qui ne fera aucune distinction entre les secteurs d’activités. La liberté d’entreprendre ne doit, en aucun cas, être entravée, argumente-t-on au sein du FCE, s’appuyant en cela sur l’article 37 de la Constitution qui consacre la liberté d’entreprendre et d’investir.

À ce propos, la reconduction d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat offre des fenêtres d’opportunités pour les hommes d’affaires algériens. En d’autres termes, la « redistribution des cartes économiques » dont parlait Slim Othmani, signifie une libéralisation intégrale qui profitera, en premier lieu, aux patrons qui se sont positionnés en faveur du quatrième mandat. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les plus fervents défenseurs de ce quatrième mandat se montrent les plus entreprenants et les plus agressifs lorsqu’il s’agit d’exercer des pressions sur le gouvernement pour qu’il lève la chape de plomb qui pèse sur certains secteurs.

Ainsi, le 21 novembre 2014 et alors qu’il animait un meeting dans le cadre de la campagne qu’il menait pour être élu à la tête du FCE, Ali Haddad a ouvertement appelé à l’ouverture du transport aérien et maritime au privé algérien. Un appel qu’il réitère le 27 novembre, le jour de son intronisation à la tête de l’organisation patronale en déclarant, devant une partie du gouvernement : « le ciel sera ouvert ». Cette affirmation était une réplique adressée à Amar Ghoul qui, en tant que ministre des Transports, n’avait eu de cesse de déclarer que le transport aérien ne sera pas privatisé.

La ferveur affichée pour défendre l’option de la privatisation est telle qu’elle provoque des réactions d’hostilité de la part de certains partis politiques opposés à la démarche adoptée par le nouveau patron du FCE. Le cas du Parti des Travailleurs (PT) est très symptomatique de cette hostilité que le discours très libéral du nouveau FCE provoque au sein de certaines franges de la classe politique. En effet, les appels lancés par le patron du FCE et ses adjoints en faveur de l’ouverture de certains secteurs comme les hydrocarbures ou encore le transport aérien n’ont pas été bien accueillis par Louisa Hanoune, leader du PT, farouche opposante à Ali Hadad qu’elle accuse de vouloir privatiser la Sonatrach entre autres.

S’agit-il d’un positionnement partisan dicté par des considérations politiciennes ou d’une posture idéologique de fonds ? Il semble que la position du PT au sujet des privatisations relève plus de la posture idéologique, puisque c’est le discours qu’il tient depuis toujours, quelles que soient les circonstances. Néanmoins, les craintes exprimées par Louisa Hanoune sont révélatrices d’une reconfiguration économique aux retombées politiques non négligeables.

Le politique au service des affaires

Nous avons expliqué précédemment que le contrôle des structures de concertation comme le FCE et la CACI revêt une extrême importance pour le cercle présidentiel. Tout aussi indispensable est le noyautage des partis politique dans le cadre d’une nouvelle alliance entre les hommes d’affaires et les politiques. Cependant, cette conjonction ponctuelle entre monde économique et monde politique prend une toute autre tournure dans la stratégie savamment orchestrée par le cercle présidentiel. Le cas le plus emblématique reste le parti TAJ (Tadjamou Amel el Djazair – Rassemblement de l’espoir de l’Algérie) que dirige Amar Ghoul. Créé en 2012 à la faveur de la nouvelle loi sur les partis politique et à la suite d’une scission au sein du MSP, ce parti comprend une figure emblématique du patronat, en la personne d’Habib Yousfi, un des soutiens au quatrième mandat et membre du FCE.

TAJ regroupe également la bourgeoisie islamiste qui a gravité dans l’orbite MSP (Mouvement pour la Société pour la Paix) mais qui a rejoint Amar Ghoul après les élections législatives de Mai 2012. L’objectif recherché est, cependant, de mettre à la disposition des patrons une plate-forme politique devant servir à légitimer les orientations que le FCE entend faire prendre à l’économie algérienne.

S’il est vrai que les patrons, du moins certains d’entre eux, se sont gardés de s’impliquer ouvertement dans les affaires politiques, le ralliement d’une autre frange, appartenant même au FCE, en faveur d’un quatrième mandat pour le Président Abdelaziz Bouteflika et l’élection d’Ali Haddad à la tête du FCE laissent suggérer le contraire. D’ailleurs, certains patrons se sont positionnés avant même que le Président Bouteflika ne fasse annoncer sa candidature pour un mandat supplémentaire. Les patrons politiquement encadrés comme Mohamed Djemai et Bahadine Tlibaont précédé la décision de leur parti, le FLN, et annoncé dès 2013, leur positionnement en faveur du 4e mandat.

L’élection d’Ali Haddad à la tête du FCE constitue un tournant dans ce processus de politisation d’une classe sociale qui a toujours évolué dans l’ombre du pouvoir politique. La question qui se pose est la suivante : assistons-nous à l’avènement d’une ère où le politique deviendra le subordonné des patrons ? Il est difficile de répondre de manière affirmative à cette question. Toutefois, force est de reconnaître qu’une certaine connivence entre patrons et hommes politiques commence à se tisser. De même que l’intrusion des patrons dans la vie politique commence à devenir la norme. Quelques exemples peuvent étayer ce constat. En premier lieu, nous assistons depuis ces cinq dernières années à un intérêt croissant de la part de quelques grands patrons à la chose politique. Cet intérêt s’exprime de différentes manières dont la plus saillante reste la députation. Pour rappel, Djilali Mahri, patron de l’usine Pepsi Cola en Algérie a été élu député de la législature de 2002, de même que Omar Ramdane, ancien moudjahid et ancien président du FCE, est devenu sénateur du tiers présidentiel en 2010. Certes, le FCE ne comprend pas en son sein des patrons députés. En revanche, des patrons investissant la politique commencent à devenir légion, comme c’est le cas de Mohamed Djemai et Baha Dine Tliba, devenu députés du FLN en mai 2012. De son côté, Habib Youcefi, président de la Confédération Générale des Patrons Algériens (CGEA), a intégré le nouveau parti TAJ créé par Amar Ghoul. Même s’ils sont minoritaires pour le moment, ces patrons pourront ouvrir la voie à d’autres hommes d’affaires.

Il faut noter, cependant, que l’intrusion des hommes d’affaires en politique ne va pas sans soulever des questions sur les moyens qu’ils utilisent pour y parvenir. En effet, des soupçons de corruption pèsent sur certains députés, ceux du FLN notamment. On les accuse d’avoir versé des pots-de-vin pour s’assurer de figurer en bonne position, sur les listes de candidature. L’accusation émane de certains membres influents du FLN, à l’image de Mohammed Sghir-Kara, ancien ministre et ancien député, accusant l’ancien secrétaire général du FLN, Abdelaziz Belkhadem, d’avoir ouvert les portes du parti aux gens de la Chkara (sac en arabe), allusion à l’argent sale. Par ailleurs, depuis l’élection d’Amar Saidani à la tête du FLN, le poids de l’argent dans la vie du parti devient plus saillant, au point de faire dire à certains opposants que le pouvoir, dont le FLN est une composante essentielle, est sous l’emprise des hommes d’affaires liés à Bouteflika.

En second lieu, la tendance chez certains hommes d’affaires est de tisser des liens avec des politiques très influents, ceux du cercle présidentiel notamment, avec comme objectif principal la promotion de leurs activités. Ces liens peuvent-ils structurer davantage au point de déboucher sur la création d’un nouveau parti politique ? S’il a toujours nié toute intention de fonder un parti politique, Ali Haddad ne se positionne pas moins comme un acteur politique. Par ailleurs, les critiques qu’il adresse à certains secteurs ministériels, ainsi que les suggestions qu’il destine au gouvernement laissent suggérer des ambitions politiques. Ainsi, l’idée de créer un parti politique qui fédérerait des hommes politiques et des hommes d’affaires fidèles au président Bouteflika et son cercle a déjà été évoquée en 2013. Ce parti prendrait le nom de « Fakhr » (fierté en arabe) et porterait à bout de bras le programme du Président Bouteflika. À terme, pourquoi ne servirait-il pas de rampe de lancement au successeur d’Abdelaziz Bouteflika dans le cadre d’une élection anticipée ? Le parti en question n’est certes pas encore crée, toutefois l’on évoque l’hypothèse d’une réédition du scénario du Président Liamine Zeroual qui a créé le RND, écourté son mandat en septembre 1998, et annoncé des élections anticipées pour avril 1999.

En somme, l’année 2014 a bel et bien été marquée par le renforcement des pouvoirs du Président Abdelaziz Bouteflika. L’élection du 17 avril marque, incontestablement, le début d’une reconfiguration des rapports de forces à l’intérieur du pouvoir politique. Une reconfiguration profitable aux grands patrons, dont la marge de manœuvre se voit élargie, dans un contexte économique, marqué par la remise en cause de beaucoup de projets financés par l’argent public.

Ainsi, au-delà de son poids économique, le patronat pourrait bien être en passe de s’imposer comme une réalité politique. Ce nouveau statut plaide en faveur de l’émergence d’un paysage économique que le patronat algérien entend imposer et dans lequel les connivences entre argent et politique seront très fortes.

Par Cherif Dris, politologue 

LAISSER UN COMMENTAIRE