En Algérie, la crise de sens persiste néanmoins, et on ne peut la comprendre sans considérer le « terrorisme résiduel » (selon l’euphémisme gouvernemental) qui continue de toucher le pays, en dépit du discours sur la réconciliation nationale.

Comme l’écrit Jean Baudrillard dans l’Esprit du terrorisme, ce dernier engendre une situation paroxystique qui amplifie la violence et l’incertitude qui existaient préalablement au sein du système. Au bout de cette transformation, on retrouve le produit fini, l’insécurité totale (2003, 58-59).

L’illisibilité du monde et l’illisibilité des luttes de pouvoir se confondent alors dans une logique d’effroi qui paralyse. Dans ce contexte, le sentiment d’insécurité, l’impossibilité
à donner un sens partagé au réel et l’inertie imposée par la prudence facilitent
le statu quo. Porteur d’un espoir de clarification, Bouteflika s’est voulu le restaurateur de la paix et de la stabilité. Pourtant, il n’a pas mis fin à l’inquiétude persistante, d’autant plus d’ailleurs que le règlement du conflit a laissé un grand nombre de questions en suspens, comme nous l’avons dit plus haut. La répétition de la fiction réconciliatrice n’empêche pas l’évidence des faits.

C’est d’autant plus vrai que l’expansion du terrorisme dit « résiduel » à tout l’espace sahélien, facilitée par des déséquilibres structurels nationaux et régionaux (Baghzouz,
2007), entretient l’idée que la violence demeure présente à l’état latent dans la société algérienne, tout en étant nourrie par des manipulations étrangères.

Dans le sillage des interventions étrangères en Libye et au Mali, le spectre du néo-colonialisme et de la trahison des dirigeants n’est jamais loin.

Quotidien critique

Ce sentiment d’insécurité est doublé par la permanence d’un quotidien critique, c’est-à-dire d’un continuum d’événements parfois violents qui alimentent l’impression d’un déséquilibre latent. En dépit de la victoire de Bouteflika sur Benflis en 2004 et de la mise à l’écart successive de plusieurs généraux (Touati, Lamari, Belkheir), il n’y a pas eu de modification fondamentale et durable des équilibres fragiles entre les généraux et l’entourage présidentiel. Dans cette configuration qui vise d’abord à préserver le statu quo global, les rapports qu’entretient la Présidence avec les chefs de l’institution militaire deviennent
un enjeu crucial, car si la scène politique instituée apparaît figée, le jeu politique continue au sein de la coalition dirigeante (Hachemaoui, 2009).

Cette situation de tension ponctuée de crises politiques aiguës alimente la rumeur récurrente d’un conflit parmi les élites dirigeantes et des conséquences dramatiques
qu’il pourrait avoir pour le pays (Aït Kaki, 2004, 429). Ainsi, la permanence du  chef de l’État, qui était loin d’être acquise au départ, et la glaciation politique apparente ne sont nullement synonymes d’une stabilité pérenne.

Cette situation de crise latente ne peut être dissociée d’une contestation qui prend des formes variées sans jamais donner naissance à une mobilisation multisectorielle en mesure de mettre en péril l’ordre restauré. Un événement chasse l’autre. En 2013 par exemple, se sont succédés une prise d’otages fortement médiatisée à In Amenas, une mobilisation record des chômeurs, notamment dans le Sud, le départ de Bouteflika en France afin d’y recevoir des soins suite à un accident vasculaire cérébral, et la condamnation pour corruption de l’ancien ministre de l’Énergie et des Mines, Chakib Khelil, suivie de sa
fuite aux États-Unis.

Ces convulsions suscitent en retour une peur du chaos largement partagée, laquelle puise ses racines dans le souvenir de la guerre civile (McDougall, 2007). Alimenté par les mises en garde des ministres et les supputations inquiétantes des journalistes, le quotidien critique hypothèque alors le futur et rend d’autant plus impérieux aux yeux de la population le maintien du statu quo.

Désincarnation et anhistoricité

Échapper à la temporalité historique n’empêche pas la poursuite d’une crise sans fin et des craintes qui l’accompagnent. Le retrait d’Abdelaziz Bouteflika ne fait alors que confirmer la désincarnation d’un système nébuleux, telle qu’elle a souvent été diagnostiquée depuis 1962 (Boudiaf, 1964 ; Sifaoui, 2012). Sous cet angle, la fiction d’un chef de l’État qui serait le garant de la stabilité se heurte à une évidence : il est loin d’être le seul acteur de poids au sein de la coalition dirigeante. Par exemple, le général major Mohamed Médiène, qui
dirige le Département Renseignement et Sécurité (DRS, les services secrets algériens), est souvent présenté comme l’un des hommes les plus puissants d’Algérie.

Il illustre la désincarnation du régime à laquelle Bouteflika a semblé un temps mettre un terme. Rien ne permet en effet de retracer son parcours, et aucune photographie ne permet d’identifier de façon précise ses traits . C’est notamment de cette figure que se nourrit le sentiment d’une toute-puissance des services secrets, fiction concurrente de la fiction présidentielle. Dénué de corps physique, Médiène est soupçonné de manipuler les opposants, les journalistes comme les chefs d’entreprises. Image sans visage de la puissance des généraux, il représente sans doute une des formes les plus abouties de la
dépersonnalisation d’un pouvoir dont les mystères semblent indéchiffrables.

Les mobiles et les origines d’une partie des membres de la coalition dirigeante demeurent donc particulièrement flous. Tout le travail de restauration n’est pas hypothéqué pour autant, mais cela invalide néanmoins la capacité à redonner du sens à l’ordre, notamment à réinscrire celui-ci dans la continuité de la Révolution et à faire croire dans l’engagement de l’élite dirigeante pour un futur fait de stabilité et de développement.

Glaciation du sens

Ce climat d’incertitude contribue d’une part à renforcer l’impression que quelques individus hauts placés au sein de l’État disposent d’un pouvoir quasimagique, dont les ressorts ne sont pas intelligibles aux profanes, et d’autre part à produire une abondance de sens qui tue le sens. La profusion des témoignages plus ou moins bien informés et des analyses médiatiques ne conduit en effet qu’à alimenter la confusion et les interrogations (qui gouverne qui ? qui manipule qui ? qui tue qui ?). Elle nourrit un sentiment général d’impuissance, en même temps qu’elle fait obstacle au pouvoir d’imposition symbolique des dépositaires du pouvoir étatique, y compris le président et son entourage, qui apparaissent
incapables de produire une image cohérente de la situation du pays.

En dépit des efforts de ce pouvoir de gérontes pour légitimer sa permanence en se référant à la guerre de libération, la situation de l’Algérie se caractérise par un évitement prudent de la politique (Eliasoph, 1998). Cela implique par exemple un rejet des partis du gouvernement comme de l’opposition ou encore une suspicion récurrente à l’égard des motivations des protestataires.

Des accusations de corruption ou de manipulation touchent la plupart des acteurs de la vie publique. Cette situation n’est pas sans rappeler ce que Baudrillard décrivait dans Simulacre et Simulations : « la scène de l’analyse est devenue incertaine », « les théories flottent », et, « de quelque façon que procède l’analyse, elle procède vers la glaciation du sens » (1981, 230).

De surcroît, les entreprises de légitimation électorale du régime donnent lieu à une représentation ubuesque qui renforce la désaffection des Algériens à son égard. À l’occasion des élections législatives de mai 2012, les membres du gouvernement ont pourtant multiplié les appels grandiloquents à la participation. À en croire Bouteflika, ce scrutin était aussi important que l’appel du 1 er novembre 1954 19. Dans le même temps, la répression contre des militants appelant au boycott et les jets de pierres contre certains candidats en campagne démontraient la permanence de l’incompréhension entre gouvernants et gouvernés.

Le ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, exprima néanmoins son enthousiasme devant une « fête exceptionnelle d’un printemps démocratique algérien authentique » 20, tandis que le site internet du ministère faisait l’inventaire méticuleux des messages de félicitation venus de l’étranger. Ainsi, le paradoxe postcolonial s’exprime désormais dans l’empressement des porteparoles de la coalition dirigeante à chercher l’approbation de leurs partenaires européens, alors même que la population oscille entre désintérêt et hostilité
à l’égard des processus électoraux.

Par Thomas Serres, Docteur en science politique, ATER à l’université Jean Monnet, Saint-Étienne 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE