L’administration gouvernementale en Algérie a deux organisations (FLN et RND) qui lui obéissent, au-delà des conflits de clans ou de personnes qui les secouent régulièrement. Leur mission est de défendre la politique gouvernementale et de confectionner des listes de candidature aux différentes élections, en contrepar­tie de nominations à des fonctions politiques ou administratives.

Obéissant à une logique de prébendes, le FLN et le RND sont régulièrement secoués par des crises au sommet qui trahissent des ambitions de personnes autour desquelles se forment des clans. Les gratifications symboliques et matérielles offertes par le régime aux élus suscitent des appétits et des ambitions qui font souvent appel aux relations clientélistes et aux mécanismes de distribution des ressources de l’État pour fidéliser des soutiens locaux et mobiliser les notables pour influer sur les scrutins. Mais cette fabrication d’élites politiques dociles n’est pas à même de véhiculer et d’exprimer les demandes sociales de la masse des électeurs. Le FLN et le RND, dominés par la quête de richesses et d’ascension sociale de leurs membres, n’ont pas vocation à faire entendre la voix des électeurs dans les Assemblées.

Créé en 1954 pour arracher l’indépendance, le FLN perdit de son dynamisme dès que son objectif a été atteint. L’administration gouvernementale, dès 1964 avec la Charte d’Alger, lui confia la mission de défendre les options du régime (industrialisation, révolution agraire…) auprès de la population. Après 1965, il put tirer son autorité du charisme de Boumédiène mais perdit toute crédibilité après la mort de celui-ci. Durant les émeutes d’octobre 1988, ses locaux furent saccagés en premier tant il était impopulaire.

Après la réforme constitutionnelle de février 1989, les dirigeants ont espéré que le FLN, soumis à la concurrence, devienne un parti hégémonique autour duquel graviteraient de petites forma­tions qu’il clientéliserait, à l’instar de l’expérience mexicaine du PRI. Il a été cependant incapable de jouer ce rôle, même si lors des scrutins, il a su garder une base électorale qui lui est restée fidèle malgré sa langue de bois (Fontaine, 1992, 1997). Lors des élections de décembre 1991, il avait obtenu 15 sièges avec près de la moitié des voix du FIS qui en avait obtenu 188. Le découpage électoral qui devait le favoriser avait profité surtout au FIS. Sans s’opposer à l’annulation des élections, il ne l’a pas approuvée pour autant. En janvier 1995, sous l’impulsion de Abdelhamid Mehri, secrétaire général de 1989 à 1996, il participe à la réunion de Sant’Egidio qui a regroupé le FIS, le FFS, le MDA, En Nahda, le PT et la LADDH, signant la plate-forme de Rome qui préconise une solution politique à la crise. C’était la première fois que le FLN prenait une initiative qui irritait la hiérarchie militaire. C’est ainsi qu’est apparue l’idée de créer un rival au FLN, le RND, né en 1997 d’une conjoncture particulière, sur injonction administrative.

Le souhait de créer un parti soutenant la politique sécuritaire du pouvoir a été formulé par Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l’UGTA, fervent supporter du régime. Après son assassinat (1996), le général Mohamed Betchine, conseiller du président Liamine Zéroual, récupéra l’idée dans l’espoir de donner au Président une formation qui le soutiendrait lors des différentes échéances électorales. En un temps record, le nouveau parti disposa de locaux, de fonds et de moyens humains en vue des élections législatives de juin 1997. Entre-temps, au FLN, A. Mehri a été victime d’une contestation qui lui a reproché d’avoir éloigné le parti du pouvoir et des mannes de l’administration. Il a été remplacé par Boualem Benhamouda qui a ramené le FLN vers sa fonction traditionnelle : soutenir le pouvoir réel. Depuis, le FLN et le RND se concurrencent dans la défense du régime en contrepartie de gratifications diverses.

Dès sa naissance, le RND avait attiré vers lui de nombreux adhérents motivés plus par des intérêts personnels que par des convictions politiques. À l’approche de chaque échéance électorale, le parti fait preuve d’une activité fébrile inhabi­tuelle pour la confection des listes électorales. Cela s’accompagne souvent de crises au niveau local et donne lieu à des empoignades qui font la une des jour­naux. Les militants qu’attire le RND, et dans une mesure moindre le FLN, sont très peu politisés et succombent à la tentation de détourner des fonds quand ils assument des fonctions électives. Selon le quotidien El Watan, 1050 élus issus du scrutin local d’octobre 2002 avaient été suspendus de leurs fonctions et 500 ont été arrêtés et condamnés à la prison. Citant l’allocution du président de la République faite devant la commission de surveillance des élections, le journal avance que 349 maires (soit le quart des maires d’Algérie) sont poursuivis par la justice pour malversations, donnant des informations qui renseignent sur le personnel des partis de l’administration. Le journal écrit dans son édition du 15 mai 2003 :

« Sur ces 349 élus arrêtés, qui représentent 34 wilayas sur 48, pas moins de 123 ont été jugés et condamnés. Bouteflika ne donnait, faut-il le souligner, que l’exemple des présidents d’APC, ce qui ne rend pas compte de l’ampleur d’un phénomène qui faisait des institutions de l’État une immense jungle où le pillage et la prédation sont la règle et non l’exception. Dans la seule wilaya de Sidi Bel Abbès, les suspensions ont touché près d’une soixantaine d’élus, selon un rapport établi par les services de l’administration. Sur cette soixantaine de suspensions, dix concernaient des présidents d’APC relevés de leurs fonctions puis traduits en justice.

Les causes de ces suspensions sont variées : agression de citoyens avec armes à feu, détournement de biens publics, atteintes aux mœurs (El Watan du 18 août 2002). À Mendès (wilaya de Relizane), le président de l’APC, les premier et deuxième vice-présidents s’associent pour, entre autres, détourner les fonds du filet social (El Watan du 18 août). Les exemples de ce genre peuvent être multipliés autant qu’on veut, vu le nombre de communes touchées (dans deux tiers des wilayas). Ces ex-responsables mis en cause dans des affaires d’atteinte aux biens de la collectivité et emprisonnés sont des élus ; d’abord du RND qui devancent largement en nombre ceux du FLN et du MSP, autres partis qui ont eu à faire face à ce phénomène durant le dernier mandat législatif et des APC. Pourquoi le RND se classe-t-il ainsi champion des ripoux ? Le Rassemblement national démocratique, qui tient son deuxième congrès aujourd’hui, n’est pas un parti comme les autres… n’est pas un parti politique mais une excroissance de l’administration conçue et montée pour gagner les élections, au besoin en recourant à une fraude massive.

La formation attira des milliers d’agents de l’administration qui vinrent rejoindre les militants les plus opportunistes du FLN. Ces derniers passèrent avec armes, cellules et base militante au nouveau parti considéré à raison par eux comme étant le parti qui offrait le plus d’avenir. Élus grâce à la fraude, ils n’avaient pas de compte à rendre à la population. Ils se servirent autant qu’ils servirent ceux qui leur permirent de mettre la main sur les collectivités locales. Si ces lampistes ont fait l’objet de poursuites judiciaires pour finir finalement en prison, c’est tout simplement parce que Betchine est tombé, entraînant dans sa chute une grande partie du système mis sur pied par son clan ».

L’équation que le régime cherche à résoudre est comment attirer des élus représentatifs de la population et qui accepteraient d’être dociles face au pouvoir exécutif. La docilité a un prix : la propension des élus à utiliser leur statut pour s’enrichir. Le régime se trouve confronté à une contradiction qui lui est propre, celle de la recherche d’élus représentatifs de la population et qui accepteraient ses règles du jeu. Or un élu disposant d’une réelle légitimité électorale aura tendance à s’autonomiser du pouvoir exécutif dont il refusera les directives et qu’il critiquera aussi souvent que nécessaire. Un élu avec une légitimité inter­pellera non seulement le pouvoir formel mais aussi le pouvoir réel. D’où pour le régime la nécessité de recourir aux bourrages des urnes pour éviter d’introduire des opposants dans les Assemblées et de rappeler aux élus ce qu’ils doivent à l’administration.

Par Lahouari Addi, sociologue algérien. Longtemps maître-assistant et chercheur à l’institut des sciences sociales, l’université d’Oran, il s’installe en France en 1994

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