Le régime algérien, s’identifiant à l’État, n’attend pas des partis qu’ils entrent en compétition pour assurer le pouvoir au nom de la légitimité électorale. Il attend d’eux qu’ils représentent la population dans les institutions en exprimant leurs demandes dans le respect des logiques dominantes du régime.

L’électorat n’est pas le corps souverain, c’est seulement un protagoniste du système dont il faudra intégrer les demandes sociales (emplois, logement, santé…) afin de les satisfaire autant que possible. Les partis doivent ajuster ces demandes sociales aux capacités de l’État, et jouer un rôle syndical, tout comme le syndicat l’UGTA a la fonction d’un parti dont la particularité est de ne pas participer aux élections. Les partis ne sont pas conçus comme des organisations autonomes véhiculant des visions particulières de l’intérêt général. Ils sont plutôt considérés comme des appareils d’État remplissant des fonctions de stabilisation et de légitimation de l’administration auprès de la population. Dans cette perspective, le régime étatique algérien est traversé par une contradiction majeure source de tensions et de crises.

D’une part, il promulgue une loi reconnaissant aux partis leur vocation à la « compétition pour l’accès au pouvoir (pour) contribuer ainsi efficacement à la consolidation de la démocratie », et d’autre part, il refuse la philosophie d’un tel système reposant sur la souveraineté du corps électoral. Ce refus est attesté par le bourrage des urnes favorisant les partis de l’administration et faussant les majorités électorales.

Nul régime soucieux de son image de marque à l’extérieur ne peut se permettre de ne pas se revendiquer des urnes et de la volonté populaire exprimée à travers les élections, mais l’ingeneerie électorale n’est pas un indice de démocratie. Car ce que montre l’expérience des régimes autoritaires à façade démocratique est que le vote majoritaire est un enjeu de luttes entre d’une part l’administration et les partis politiques. En régime autoritaire, l’administration a le pouvoir de faire exprimer le vote majoritaire dans le sens souhaité : l’électorat ne parle pas, « on » le fait parler. Au-delà du fait qu’il y a probablement des centaines de milliers de voix qui se porteront pour le candidat du pouvoir apparaissant comme le moins mauvais parmi les concurrents, les partis n’ont pas la capacité de protéger leur électorat potentiel d’un détournement en amont ou en aval.

En amont, en façonnant l’offre électorale de telle manière à être intégrée à la logique du régime qu’elle ne menace pas ; et en aval, en excluant les concurrents des médias lourds (radios et télévision) et en bourrant les urnes là où les partis ne sont pas implantés. Ayant fait des partis néo-fondamentalistes (MSP et MNR) des alliés à qui elle offre l’électorat de l’ex-FIS, l’administration dispose d’une marge de manœuvre très grande dans la manipulation des résultats électoraux. Dans les grands centres urbains (Alger, Oran, Constantine.) et en Kabylie, il est difficile à l’administration de bourrer les urnes. Mais dans le reste du pays, où les partis sont quasi-inexistants, l’administration puise les voix qui lui servent à équilibrer les Assemblées selon ses vœux. La puissance de l’administration renvoie à la faiblesse des partis.

Ainsi façonné, le système de partis est intégré à l’État et non à la société dont il est censé représenter les différents courants. Il est vrai que les partis sont plus soucieux de leurs relations avec le régime qu’avec leurs bases électorales. Le FIS, et dans une moindre mesure le FFS, ont été neutralisés parce qu’ils ont refusé de jouer le rôle de relais du régime étatique dans la société. Ils n’ont pas cherché à s’intégrer dans le système, ils ont cherché chacun à sa manière à le remplacer par un autre. Et ce n’est pas un hasard si ces deux partis ont convergé sous l’effet d’une dynamique mécanique et ont signé le document de Rome alors qu’ils sont opposés idéologiquement. Mais le FFS n’a pas constitué une menace pour le régime comme l’a été le FIS qui s’est appuyé sur le nombre. Dans la confron­tation entre la violence légale et le nombre, c’est la logique du régime qui a prévalu, dès lors qu’il s’est identifié à l’État devant lequel doivent se plier toutes les composantes de la société. La stratégie déployée a été multiple : politique, militaire, idéologique, sociale.

Au regard de la configuration d’ensemble des partis, après une décennie de multipartisme, la volonté du régime de soumettre l’adversité politique à la nécessité de sa reproduction est évidente. Sur la scène politique, en effet, il existe deux partis de l’administration (FLN et RND), ce qui permet de se passer de l’un quand un clan hostile contrôle l’autre ; il existe deux partis islamistes (MSP et MNR) à qui il est demandé d’ajuster et de domestiquer la demande islamiste sans que ni l’un ni l’autre n’en revendique le monopole ; il existe aussi deux formations rivales issues de la Kabylie, région frondeuse, ce qui permet de desserrer ce que les généraux appellent « la pression kabyle ». Quant aux autres partis, insignifiants, ils sont parfois sollicités juste pour renforcer l’image pluraliste du régime.

La force des partis politiques provient de contre-pouvoirs qui existent dans la société dont ils expriment la présence et l’influence dans les institutions de l’État. Or le champ politique algérien est dominé par deux forces : celle du pouvoir central qui dispose de ressources qu’il utilise en vue de son maintien (armée, police, justice, administration, rente pétrolière.), et celle de la société, inorganisée politiquement et émeutière. Schématiquement, nous sommes en présence d’un pouvoir central incapable de satisfaire les demandes sociales du plus grand nombre, ce qui alimente le mécontentement de la périphérie dont les revendications sont formulées, pour une grande part, dans un discours religieux insistant sur les nécessités d’une répartition juste plus que sur l’aspiration à un État de droit ou à une démocratie représentative. Ceci donne un avantage électoral aux partis islamistes, par rapport aux partis non islamistes, minoritaires et assurant au mieux leur présence dans certains quartiers des centres urbains (notamment à Alger, Oran et Constantine).

La légalisation des partis n’a pas amélioré la participation de la population au champ de l’État et n’a pas démocratisé le régime. La raison est que ce dernier ne veut pas renoncer à sa structure et cherche à se perpétuer par les partis dont il attend qu’ils jouent le rôle de courroie de transmission entre les institutions et les populations. Dans cette perspective, les élus ont à mettre leur représentati­vité et leur légitimité au service du pouvoir exécutif qui a une prééminence sur eux à travers le fonctionnement de l’Assemblée nationale où les députés n’ont pas la capacité d’interpeller le gouvernement sur des questions aussi sensibles que les disparitions, la torture, les massacres de familles entières, les affaires de corruption étalées dans la presse, etc. Une réelle vie parlementaire n’existant pas, la majorité des députés se soucient de leurs intérêts personnels en profitant des ressources de l’État, ce qui les discrédite aux yeux de la population qui se réfugie dans l’indifférence et, sporadiquement, manifeste son mécontentement par des émeutes localisées.

Ce faisant, le régime favorise indirectement l’apparition de formes non institutionnelles du politique comme la violence islamiste ou le mouvement de protestation en Kabylie. En 2001, cette région a basculé dans la dissidence ouverte parce que les deux partis de la région ont été neutralisés. L’un – le RCD – avait été intégré dans le système de pouvoirs, et l’autre – le FFS – avait été cantonné dans le rôle d’opposant stérile dénonçant les carences de l’État sans être écouté.

Par Lahouari Addi, sociologue algérien. Longtemps maître-assistant et chercheur à l’institut des sciences sociales, l’université d’Oran, il s’installe en France en 1994 

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