La guerre civile avait également suscité des explications essentialistes de la  crise algérienne. Le pays aurait été malade ou maudit ; ses habitants auraient souffert d’une culture de la violence ou d’une inadaptation à la modernité. En regardant les chaînes de télévision étrangères, les Algériens étaient confrontés à l’image douloureuse d’une « Algérie barbare » et d’une « terre sauvage » (Mostefaoui, 1998).

Ces représentations négatives, intériorisées localement, pouvaient être atténuées par la réhabilitation d’une gloire passée. Ainsi une grande partie de l’attente autour de Bouteflika reposait sur sa capacité à restaurer le « prestige algérien » à l’échelle internationale (Belkaïd, 2009), à mettre  fin à une image caricaturale du pays dont souffrait et souffre encore aujourd’hui la population . De ce point de vue, c’est l’Algérie héraut des non-alignés et des tiers-mondistes, celle qui avait offert la parole à Yasser Arafat à l’ONU en 1974,
qu’Abdelaziz Bouteflika faisait revivre.

Parallèlement, le chef de l’État a cherché à tourner la page des années 1990. Selon ses propres termes, Bouteflika se faisait un devoir de « permettre aussi bien aux uns et aux autres de rentrer au bercail sans perdre la face » .

Les deux référendums qu’il organisa en 1999, sur le projet de loi pour « la Concorde civile », puis en 2006, sur la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », avaient pour objectif de clore le chapitre de la guerre civile et de restaurer l’unité nationale, sans pour autant régler les questions politiques au cœur du conflit (interdiction du FIS, rôle politique de l’armée, question des disparus).

L’assouplissement des peines des repentis et l’amnistie des acteurs de la violence engagés du côté de la coalition dirigeante (armée, police, membres des milices d’autodéfense) ont ensuite parachevé le travail de dépassement de la décennie noire (Djerbal, 2005), quitte à nier la persistance de ses causes structurelles.

Dans ces deux cas, le président a joué un rôle clé pour diffuser une image du passé lointain et proche, adaptée aux exigences de la perpétuation de l’ordre, que ce soit en imposant l’idée d’un règlement de la guerre civile ou en personnifiant le retour d’un certain âge d’or diplomatique de l’Algérie . Cela ne veut nullement dire que la décennie noire a été effectivement dépassée, comme en témoignent les incessants rappels de la « tragédie nationale » dans le contexte des soulèvements de 2011. De la même manière, l’Algérie n’a pas repris son rôle de porte-voix du tiers-monde, même si le pays a retrouvé une place dans le concert des nations.

Le plus important tient donc au fait que la figure présidentielle a contribué à conforter, en Algérie et à l’étranger, l’idée d’un retour à la normale. Si Bouteflika n’a pas apporté de solution à la crise de sens, il a participé à sa routinisation, à sa domestication, en faisant de la guerre civile une parenthèse tragique, et en invoquant les mânes d’une gloire révolue.

Par Thomas Serres, Docteur en science politique, ATER à l’université Jean Monnet, Saint-Étienne.

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