Présenté comme le garant du retour de la concorde et de l’amélioration de l’image du pays, Bouteflika est aussi un acteur majeur du verrouillage de la compétition instituée, notamment en concentrant les prérogatives politiques et administratives. En effet, en raison d’une mécanique institutionnelle qui instaure un cycle des élections et une centralisation de la décision, le présidentialisme contribue à une glaciation politique.

 

Celle-ci est favorisée par l’édifice bureaucratique au sommet duquel se trouve le président. C’est ce dernier qui désigne les hauts fonctionnaires (parmi lesquels le gouverneur de la Banque Centrale d’Algérie), les wâlî-s (préfets), les ambassadeurs et les responsables des organes de sécurité 9. Ces nominations permettent de renforcer la mainmise du chef de l’État et de son entourage  sur l’appareil administratif qui maille le territoire, ce qui peut être facteur d’obstruction .

Mais c’est surtout par la rigidité induite par les cycles électoraux que le présidentialisme introduit une discontinuité du temps politique  et entrave la compétition instituée en dehors des périodes ouvrant la course à la magistrature suprême. Ainsi, plus d’un an et demi après sa deuxième réélection, les gigantesques portraits du président-candidat ornaient toujours la place des martyrs de Constantine, avec un même slogan électoral : « Pour une Algérie forte et sereine ». En apparence, le pays demeurait figé dans l’attente d’un signe venant du palais d’El Mouradia, notamment concernant la question récurrente du quatrième mandat.
Les longues disparitions et les brèves apparitions de Bouteflika ont également contribué à figer le temps de la compétition politique instituée.

Après la déclaration de sa maladie en 2005 et encore plus après sa deuxième réélection
en 2009, il s’est progressivement retiré de l’espace public sans rien perdre, en apparence, de son pouvoir de décision. De manière remarquable, un accident qui aurait du fragiliser le système a contribué à sa permanence en éloignant sa principale autorité du monde des vivants, en lui conférant une stature à la fois monarchique et éthérée, difficilement atteignable en tout état de cause.

Le rythme présidentiel

Alors que le tempo politique est dicté par la santé de Bouteflika, la présidence conserve la maîtrise de son agenda, et donc la possibilité de gérer aussi bien l’image de l’homme que l’incertitude générale. Alors que l’affaiblissement physique du chef de l’ État est bien réel, son entourage a pu imposer un rythme politique fondé sur une alternance de longs silences et de déclarations « historiques ».

Les interventions présidentielles servent alors à relancer un nouveau cycle de l’attente, l’annonce grandiloquente n’étant souvent que l’énième reprise d’une thématique réformiste domestiquée (démocratisation, lutte contre la corruption).

Les dates symboliques sont, de façon récurrente, l’occasion d’une annonce de la passation de pouvoir par la famille révolutionnaire. C’est-à-dire que l’intervention présidentielle est supposée introduire une prétendue rupture politique par le retrait de la génération qui occupe le pouvoir depuis 1962. Ainsi, le 1er novembre 2004, pour le cinquantième anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance, Abdelaziz Bouteflika proclame devant le congrès de l’Organisation nationale des Moudjahidin : « La légitimité révolutionnaire, c’est terminé. ».

Le temps passe et l’ordre politique peut se perpétuer, tandis que la redondance des discours nourrit un spectacle ubuesque qui affaiblit la crédibilité de la fiction. Près de huit ans plus tard, le 8 mai 2012, dans le cadre de la commémoration des massacres du printemps 1945, celui qui est toujours président de la République déclare à nouveau que « [sa] génération est finie ».

La même scène se répète donc, tandis que quelques jours plus tard, le FLN remporte largement les élections législatives. En-dehors de ces répétitions, l’affirmation d’une permanence de la présidence repose également sur de brusques phases d’accélération. L’exemple de la réforme constitutionnelle introduisant la possibilité d’un troisième mandat
est évocateur.

À cette occasion, l’efficacité implacable du processus de révision a illustré l’emprise de l’entourage présidentiel sur la chambre basse. Alors que des députés membres de l’alliance présidentielle ignoraient encore sa décision au début du mois, Bouteflika annonce le 29 octobre 2008 son désir de voir la constitution révisée .

À peine deux semaines plus tard, le 12 novembre, le parlement votait la révision à main levée et à une écrasante majorité. Cette révision a également constitutionnalisé l’hymne national hérité de la guerre d’indépendance et réaffirmé le devoir de l’État dans l’écriture et la transmission de l’histoire (Bennadji, 2009).

L’extension du règne de Bouteflika se trouve ainsi liée au passé fondateur, et le candidat lui-même n’hésite pas à évoquer son sacerdoce au service de l’Algérie : « j’ai eu l’honneur de contribuer à sa libération puis de la servir dans l’indépendance retrouvée, à des responsabilités importantes aux côtés de compagnons d’armes et plus tard à
avoir l’insigne honneur d’assumer la magistrature suprême durant toute une décennie dans des conditions parfois très difficiles».  Dès lors, la stabilité et la mémoire sont érigées en vertus suprêmes. Elles justifient la permanence d’un ordre hérité de la Révolution sans lequel le pays menacerait de rebasculer dans le chaos des « passions populaires »

Sortie du temps

Le fait que la compétition instituée soit soumise au rythme présidentiel n’empêche pas la disparition progressive d’un personnage qui est surtout invoqué pour commémorer la mémoire de la Révolution ou pour promettre un avenir fait de stabilité et de développement.

Incarnation d’un passé glorieux et d’un futur serein, Bouteflika a dû se retirer du temps présent. Depuis son hospitalisation en 2005 pour un cancer, il peut difficilement se mouvoir, est diminué dans ses capacités oratoires et apparaît donc rarement en public.

Après les élections législatives de 2012, la présidence a attendu quatre mois avant d’annoncer la formation d’un nouveau gouvernement. Durant cette période, le chef de l’Etat n’a pas fait d’apparitions publiques ni de déclarations.

Le régime ne s’est pas effondré pour autant, preuve que l’homme n’est pas aussi essentiel que les discours officiels l’affirment. Sa réapparition prit néanmoins l’allure d’une résurrection. À un collègue historien qui l’avait approché au salon international du livre d’Alger en 2012, les curieux – dont l’auteur – ne manquèrent pas de demander : « alors, il est vivant ? ». La réponse ne fut pas totalement affirmative.

Combiné au vieillissement d’une génération qui accapare le pouvoir depuis des décennies 15 et à la tendance prononcée des élites dirigeantes algériennes à se prémunir de tout contact avec le peuple, nous nous trouvons ici en face d’une forme particulière de nécropolitique (Mbembe, 2006). Tandis que les gouvernés se plaignent de leur difficulté à vivre (« on ne peut pas vivre dans ce pays »), les gouvernants quittent peu à peu le monde des vivants, se réfugient dans un au-delà produit par la ségrégation spatiale (dans la fameuse résidence d’ État du Club des Pins) et se contentent de faire apparaître épisodiquement leurs
corps fatigués à la télévision afin de faire la démonstration de leur survivance.

L’élite dirigeante fête le cinquantenaire à l’abri du peuple, à Sidi Ferrudj , loin du stade du 5 juillet où se déroule la cérémonie. Elle se situe en dehors de l’espace et du temps de la communauté politique, ce qui explique d’ailleurs que ses membres soient si souvent perçus comme exogènes. Membre le plus connu de la coalition dirigeante, Bouteflika est progressivement devenu le symbole de cette sortie du temps, mais aussi de la permanence de l’ordre par-delà la crise.

Il est troublant que le retrait physique de Bouteflika, d’origine accidentelle, se soit doublé d’une prise de distance par rapport aux soulèvements dans les pays voisins, lesquels ont été vus avec une grande méfiance par les autorités algériennes. Ainsi, dans le contexte des révolutions arabes, le discours officiel affirme que l’Algérie a déjà connu un « printemps » qui a conduit à la « tragédie nationale » .

En conséquence, elle ne doit désormais se préoccuper que de sa seule survie. Le régime est parvenu à conserver une temporalité propre, distincte des « accidents » tunisiens et égyptiens (Camau, 2012), avec son quotidien d’émeutes, d’affaires de corruption et de dissidences dans les partis politiques. Sortie du temps des révolutions présentes qui sont sans cesse ramenées à l’anarchie qui menace, l’Algérie devrait se contenter d’une promesse de stabilité.

Par Thomas Serres, Docteur en science politique, ATER à l’université Jean Monnet, Saint-Étienne 

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