Depuis 2011, les bouleversements que connaît le monde arabe ont permis
au gouvernement algérien de parfaire une image de stabilité, de richesse, et
de relative adéquation aux règles de la démocratie – image qu’il s’est forgée
depuis le tournant des années 1990, en s’affirmant comme le seul garant d’un
retour à l’ordre après la guerre civile.

Pourtant les signes multiples d’une crise latente (répression, chômage, corruption, éducation sinistrée, terrorisme) alimentent l’idée d’un « paradoxe algérien » . Si la situation présente n’en finit pas d’alimenter les débats internes, c’est bien dans le passé, et plus précisément dans la transition qui accompagna l’indépendance, qu’il nous faut chercher les racines de cette contradiction apparente.

Les difficultés à venir avaient été rapidement annoncées, notamment du fait de l’appauvrissement d’une grande partie de la population et de la dépendance de l’Algérie vis-à-vis de son ancienne métropole (Isnard, 1969).  De fait, les conséquences de cent trente-deux ans de colonisation étaient peu propices à une tabula rasa et à l’instauration d’un nouvel État libéré des contraintes internationales. Les autorités algériennes firent appel aux coopérants étrangers, notamment français, afin de participer aux programmes de développement et à la formation d’une nouvelle élite politique et technocratique.

Les tenants du nouvel ordre, par ailleurs fortement divisés et comptant en leur sein quelques « résistants de la dernière heure » et autres « faux moudjahidin », devaient de
surcroît faire face à la déstructuration de la société résultant de huit années de guerre. Par la suite, la bureaucratisation, les choix politiques et la prédation institutionnalisée contribuèrent à l’aggravation de la situation, conduisant à la dépression économique et au marasme culturel.

Dès à présent, nous pouvons donc poser les termes du paradoxe postcolonial autour de la très forte contradiction qui réside entre, d’un côté, un mythe fondateur émancipateur faisant la part belle à l’égalité et au progrès, à l’indépendance et à l’authenticité, et d’un autre côté, un héritage colonial impliquant la primauté des structures bureaucratico-militaires, une forte interdépendance économique et des liens culturels étroits. Ces contradictions structurelles ont indéniablement joué un rôle dans la « trahison » supposée
des promesses contenues dans l’appel du 1er novembre 1954.

Crise de l’ordre politique

Les conditions sont donc réunies pour que débute une profonde crise de l’ordre politique, sans que celle-ci implique nécessairement son effondrement. Dès le milieu des années 1970, la dégradation des conditions de vie conduit à la remise en cause des discours égalitaristes 3. Le contraste entre la réalité et le mythe fondateur ne fait que s’accentuer avec le développement de la prédation, les luttes de clans et l’abandon du principe de redistribution (Chikhi, 1995). Au début des années 1980, le printemps berbère puis le grand meeting islamiste de 1982 à Alger marquent l’émergence d’une contestation de plus en plus radicale du régime.

Les émeutes se multiplient et un premier maquis islamiste, dirigé par Moustafa Bouyali, voit le jour. Dans la deuxième moitié de la décennie, le contre-choc pétrolier mène l’État au bord de la faillite. Après une intense phase de dramatisation ouverte par le soulèvement d’octobre 1988 et close par le coup d’État de janvier 1992, le pays sombre dans la guerre civile. Dès ce moment, la recherche d’un lien avec un passé glorieux est présente dans
les discours. L’Armée islamique du salut déclare ainsi vouloir poursuivre le djihad des révolutionnaires afin de libérer « les consciences et les esprits ».

Au-delà de la violence, la crise de l’ordre a un volet économique, comme en témoigne le Programme d’ajustement structurel (PAS) mis en œuvre à partir 1994 sous le contrôle du FMI, dans le but de retrouver un équilibre macroéconomique. L’inondation du marché national par les produits importés met certes fin à la pénurie, mais elle ne permet pas de ramener l’inflation à des taux acceptables.

Plutôt, la libéralisation du commerce extérieur correspond à l’ouverture de nouveaux terrains d’affrontements entre « groupes d’intérêts » divers, sans remédier pour autant à la dépendance à l’égard de la rente des hydrocarbures (Bouyacoub, 1997). L’appauvrissement généralisé, la dégradation des services publics et les privatisations qui accompagnent le PAS renforcent donc encore l’idée d’un « accaparement des ressources par une « bande » qui
contrôle l’État ».

La guerre civile est d’abord le climax d’une crise structurelle toujours irrésolue. Depuis les années 1990, les événements symptomatiques de cette latence se succèdent. Le paysage politique a ainsi été marqué par la démission surprise du président de la République Liamine Zeroual en 1998, par la fronde du Premier ministre Ali Benflis contre Bouteflika en 2003-2004, ou encore par une série d’affaires de corruption impliquant des proches du président en 2010.

La contestation persiste sous la forme du boycott scolaire de 1994-1995 et du Printemps noir de 2001 en Kabylie, avant qu’un mouvement d’émeutes ne s’intensifie jusqu’à connaître une nouvelle éruption en janvier 2011, laquelle a été accompagnée d’une mobilisation étudiante de grande ampleur. On le voit, la crise protéiforme de l’ordre politique est toujours d’actualité. Elle se caractérise par sa très longue durée (plus de trente ans), par la conjonction de phénomènes accidentels et de conflits propres au système né de la décolonisation, et nourrit une incertitude structurelle synonyme de potentielle montée de la violence.

Crise épistémologique et besoin d’histoire

La Plateforme de la Soummam déclarait en 1956 que le temps était désormais proche où « le peuple algérien recueille[rait] les doux fruits de son douloureux sacrifice ». Bien sûr, ces références peuvent paraître bien lointaines, mais il faut garder à l’esprit les mots d’Omar Carlier, selon qui « il n’est guère de société contemporaine […] dont le destin ait été pareillement marqué par la colonisation et la décolonisation, dont l’être et le paraître doivent tant au poids de la guerre. » (Carlier, 1991, 83).

De fait, les promesses révolutionnaires sont toujours affichées sur le site internet de la Présidence, et elles peuvent donc nourrir une certaine amertume au vu de la situation présente. Or, cette amertume s’exprime dans les discussions privées, qui évoquent l’absence de vie ou le « dégoûtage », mais aussi dans les quotidiens nationaux. Le 5 juillet
2012, pour le cinquantenaire de l’indépendance, El Watan déplorait « le Rêve brisé », tandis que le Soir d’Algérie ne mâchait pas ses mots en titrant à la une :

« Des espoirs fous à la réalité sordide ». On le voit, il y a désormais un gouffre entre le mythe fondateur, omniprésent jusque dans le nom des rues, et un présent marqué par la frustration et la crainte d’une dégradation soudaine des équilibres. Une telle discordance
se traduit par une mise en cause des postulats sur lesquels se sont fondés les gouvernements successifs. Les regards des intellectuels engagés, des opposants
mais aussi d’anciens membres frustrés de la coalition dirigeante se tournent donc vers le passé pour accuser de trahison tout ou partie de l’élite révolutionnaire, pour identifier des traces de néo-colonialisme ou même parfois pour mettre en cause le bien-fondé de l’indépendance.

Dès lors, la contestation des autorités politiques passe par la mise en question de la « lettre de la fondation », ou, pour le dire autrement, de l’histoire dominante sur laquelle celles-ci fondaient leur légitimité. En conséquence, le discrédit des élites politiques s’est accompagné d’une incapacité à donner du sens à leur action et de la multiplication d’ouvrages proposant une relecture du passé.

Les chroniques des luttes de pouvoir et des espoirs déçus, les mémoires de hauts fonctionnaires et d’hommes politiques désabusés, nourrissent l’idée d’un « naufrage algérien » (Hassan, 1996), d’une « indépendance confisquée » après 1962 (Abbas, 1984) voire de la persistance d’un parti de la France (hizb França) œuvrant depuis le cœur de l’État (Brahimi, 2000).

Plus généralement, la quête de sens se traduit par la multiplication des autobiographies, des témoignages et des essais d’interprétation historique qui se proposent d’expliquer la trajectoire du pays. Or, les versions contradictoires et la volonté d’auto-justification des acteurs conduisent plutôt à une confusion générale, à renforcer l’incertitude sur le passé et à accentuer les symptômes de cette crise épistémologique.

Bien sûr, cette situation n’est pas propre à l’Algérie. Elle est intimement liée aux difficultés rencontrées par les programmes développementalistes dans les pays anciennement colonisés, et donc à l’échec d’un certain mythe de la modernisation mis en lumière par James Ferguson (1999). Néanmoins, dans le contexte politique algérien, l’incapacité des tenants de l’ordre à donner du sens à leurs actions hypothéquait grandement la survie du système au tournant des années 2000. C’est alors que la figure d’Abdelaziz Bouteflika revint en scène.

Par Thomas Serres, Docteur en science politique, ATER à l’université Jean Monnet, Saint-Étienne.

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