La question des migrations n’a jamais été au sommet des préoccupations des autorités publiques en Algérie, et ce bien avant la situation actuelle de l’exode massif des compétences. Cette situation semble avoir été également celle des autres pays maghrébins mais à des degrés divers. Plusieurs explications sont généralement fournies.

Si la migration coûte cher aux finances de l’économie comme dans le reste du Maghreb, on ne peut que s’étonner du manque de réactions de la part des autorités pendant de longues années. Le nombre d’étudiants, pourtant boursiers de l’État et parfois contractualisés, qui ne reviennent pas est effarant, sans que des mesures concrètes aient été prises pour juguler ce phénomène, à l’exception de quelques gesticulations. Les hypothèses avancées, bien que variant d’un pays à l’autre, suggèrent que les autorités au mieux ne voient pas dans ce phénomène une priorité et, au pire, qu’elles y sont plutôt favorables du fait de la diminution de la pression sur le marché du travail et du niveau du chômage. La mémoire du phénomène n’est pas cultivée. Par exemple, il n’y a aucun espace rassemblant des éléments évocateurs de l’évolution de l’émigration, des réalités d’hier et d’aujourd’hui, de ses luttes, de ses aspirations, etc.

L’absence de politique et de stratégie sérieuses au niveau des instances de l’État a donné lieu à des actions ponctuelles ne s’inscrivant parfois dans aucune logique. Ainsi, l’instance centrale en charge du dossier a connu de nombreuses dénominations : secrétariat d’État, appendice de ministères existants, commission, groupe ad hoc, etc. La plus étonnante des affectations étant celle d’adjoindre l’émigration au ministère de la Solidarité, orientant ainsi d’une manière implicite la question migratoire dans le sens des questions du troisième âge : pensions, retraites, handicaps et rapatriement de corps.

La question migratoire n’a, par exemple, pas été rattachée au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ni à celui de l’Industrie, ni à celui du Commerce, montrant ainsi l’absence de liens que font les autorités d’une manière explicite ou implicite avec la sphère économique ou celle du savoir.

L’immobilisme constaté au niveau des politiques publiques jusqu’à une date récente est un autre fait notoire. En 2007, lors du séminaire annuel sur les compétences nationales à l’étranger (CNE), une analyse de la situation de l’exode des compétences en Algérie a permis de faire un certain nombre de constats. Aucune nouvelle rencontre d’envergure n’a été initiée nationalement. Aucune institution ne prend en charge ce problème ni n’élabore de projet d’envergure. Les initiatives viennent essentiellement de l’étranger : Réseau des Algériens diplômés des grandes écoles et universités françaises (REAGE, France) ; Regroupement des Algériens universitaires au Canada (RAUC, Canada) ; Association des compétences algériennes (ACA, Grande-Bretagne)… mais leur impact demeure incertain. Les CNE sont absentes des grands dossiers : les nouvelles orientations de la recherche, les différents accords de partenariat, le flux des investissements de l’étranger, l’application de la réforme LMD (licence-master-doctorat) dans les universités, la mise en place des écoles doctorales… La stratégie industrielle souffre toujours de l’absence d’un volet puissant concernant une mobilisation significative des CNE.

Enfin, les chancelleries restent évasives sur le sujet, à l’exception de certains consuls qui ont développé des analyses pragmatiques mais dont l’application reste limitée.

Si l’on scrute de près les politiques migratoires européennes, et françaises en particulier, on peut affirmer sans exagérer qu’elles reflètent un désarroi illustré par le foisonnement de lois et instruments institutionnels. Depuis l’accord franco-allemand de Sarrebruck en 1984 étendu au Benelux en 1985 (connu sous le nom des accords de Schengen) puis à d’autres pays européens en 1995 et 2000, en passant par les accords de Dublin en 1990 (politique commune d’asile politique), ou encore le traité de Maastricht et, enfin, le traité d’Amsterdam, la politique migratoire européenne manque de clarté.

Pourtant, l’Europe est face à de redoutables impératifs et échéances autant pour le devenir de son économie, notamment sa capacité compétitive, que pour sa place dans le monde.

Du côté européen, les perspectives démographiques se caractérisent par le vieillissement de la population dû à la baisse du taux de natalité et à l’augmentation de l’espérance de vie. Selon M. Makonnen, la tranche d’âge des 15-65 ans en Europe occidentale devrait en principe décroître de 259,4 millions en 2000 à 237,3 millions en 2025 et à 162,8 millions en 2050, soit une diminution de 37,2 %. L’Europe des 15 avait besoin de 550 000 travailleurs et professionnels étrangers par an jusqu’en 2010, ensuite de 1,6 million entre 2010 et 2050, ce qui représente 16,8 % du total de la population de l’Union européenne.

Les scénarios en termes de besoins fixent le nombre d’immigrés nécessaires à un minimum de 47 millions d’immigrants pour l’Europe des 15 entre 2000 et 2050. L’Europe des 27 ne semble guère apporter d’améliorations, les nouveaux pays intégrés ayant depuis déjà longtemps connu leur transition démographique. Par ailleurs, la question migratoire constitue toujours la pierre d’achoppement entre les gouvernements des pays des deux rives de la Méditerranée, en particulier des pays du Maghreb, les plus pourvoyeurs, et des pays francophones comme la France et la Belgique.

Transferts de fonds et projets économiques 

Résultat des considérations précédentes, les migrations ont été perçues essentiellement sous l’angle économique. Les analyses prédominantes ont considéré les migrations sous l’angle du transfert des fonds et des projets économiques qu’ils sont susceptibles d’initier dans les pays d’origine. Cependant, subsistent de nombreuses zones d’ombre quant à la structure du marché ou à l’utilisation de ces ressources. Le rapport présenté par l’Office des migrations internationales (OMI) fait ressortir l’importance sociale, économique et financière des transferts de migrants dans les pays récipiendaires. Leur volume représente entre 9 % et 24 % du PIB des pays étudiés, soit entre 80 % et 75 % de l’aide publique au développement dont ils sont bénéficiaires. En Algérie, plus de 70 % des touristes sont issus de la communauté nationale vivant à l’étranger, ce qui démontre l’importance de cette frange dans le développement du secteur.

Les principaux arguments justifiant l’analyse économique sont liés à différents types d’externalité qu’induit la migration du capital humain et qui sont imposés à la population restante. En effet, Bhagwati et Hamada montrent que l’émigration des personnes les plus qualifiées génère une externalité fiscale associée à une distorsion du système fiscal optimal, et cela à deux niveaux. D’une part, sachant que les agents les plus qualifiés sont les mieux rémunérés, le gouvernement perd en termes de revenu fiscal suite à la fuite de ces agents, ce qui affecte la taille potentielle de la redistribution des revenus.

De même, l’investissement en termes d’éducation et de formation présente un large coût pour les pays en voie de développement qui ne peuvent recevoir les bénéfices en retour. D’autre part, d’après la théorie de la croissance endogène, la migration des compétences impose une externalité dont la source réside dans la réduction du stock de capital humain local disponible pour les générations présentes et futures. Cela implique un effet négatif sur le revenu des travailleurs non émigrés ou sur le taux de la croissance du pays de départ. D’autres analyses plus récentes, toujours dans l’optique économique, tentent de prendre en compte simultanément les intérêts des uns et des autres.

C’est ainsi qu’après avoir rompu avec une approche délibérément axée sur les flux migratoires, le concept du codéveloppement est conçu aujourd’hui comme le moyen privilégié de sortir de la contradiction qui existe entre le recours à une immigration de main-d’œuvre, dont le niveau de recrutement semble devoir augmenter, et les nécessités du développement des pays d’origine.

Malgré l’importance des flux migratoires, peu d’aides semblent être sollicitées de l’extérieur pour juguler ces flux de migrations réelles ou latentes. Le programme Transfert of Knowledge Though Expatriate Nationals (TOKTEN), ou transfert de connaissances par l’intermédiaire des nationaux expatriés, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a pour vocation d’identifier le potentiel scientifique des pays concernés à l’étranger et de les mettre à contribution. Il s’agit de transférer la technologie étrangère par le biais des scientifiques expatriés en diffusant la production scientifique nationale à l’étranger, en participant de manière active à la recherche scientifique nationale et en multipliant les activités d’expertise au profit du pays en question. Ce programme a trouvé un certain intérêt au Maroc et en Égypte, mais peu d’intérêt en Algérie et en Tunisie. Cependant, le bilan global de ce programme à travers le monde (une cinquantaine de pays) semble avoir donné des résultats encourageants.

Les tabous et les lourdeurs

Il est cependant utile de voir comment cet environnement assez particulier a été à la source du développement de tabous et d’attitudes qui vont avoir un poids non négligeable dans la politique algérienne vis-à-vis de ses compétences à l’étranger. En Algérie, si les vagues de migrations précédentes ont été mues essentiellement par des motivations économiques, celle des années 1990 a eu pour la première fois peut-être des motifs différents, qui s’inscrivent dans le champ du sécuritaire et du politique. Les événements de 1988, mais plus encore ceux des années 1990 ou bien ceux qu’on appelle officiellement “la tragédie nationale” vont provoquer une vague d’émigrations sans précédent dans l’histoire du pays : nombre d’intellectuels, de cadres qualifiés et d’entrepreneurs partent alors vers la France, le Québec, les États-Unis, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Si le monde académique semble avoir le plus participé à cet exode massif, tous les secteurs en ont souffert : l’administration, la santé, les entreprises publiques et privées, l’armée et la police, et, enfin, le monde des arts, de la culture et des médias et celui du sport. Du fait de la relative facilité à s’insérer dans le marché du travail international, ce sont les secteurs de l’informatique, de la médecine et de l’enseignement qui ont connu les plus grands flux.

Depuis les années 1990, l’émigration semble avoir changé de configuration et de trajectoires. Elle est devenue plus hétérogène, plus individuelle, moins massive et, enfin, plus professionnelle. Des analyses sociologiques et psychologiques plus poussées sont nécessaires pour démêler cette situation inextricable. Il est de moins en moins évident de lui appliquer un schéma unique et de concevoir une politique ou des recettes communes pour l’impliquer dans le développement de son pays d’origine.

L’opposition des compétences

Le clivage entre compétences nationales et compétences à l’étranger a été relativement perceptible dans les années 1990 et 2000 : celui-ci est provoqué par le sentiment au niveau national d’avoir “quitté le bateau” au moment du naufrage. Ce sentiment va de la gêne à peine voilée à l’expression ouverte de mécontentement. Ceux qui restent sur place, la majorité, s’octroient ainsi toutes les vertus depuis l’acte de bravoure, de courage et de résistance jusqu’à l’expression d’un certain nationalisme. L’objectif implicite est de montrer l’absence ou le faible niveau d’engagement national, le faible lien avec le pays, la priorité de l’intérêt individuel sur l’intérêt général et, en poussant le raisonnement plus loin, “la trahison” de ceux qui sont partis. Ainsi se nourrit le clivage entre “nous” et “eux” que des groupes, dont les intentions ne sont pas toujours des plus louables, vont cultiver et exacerber comme l’image d’une société à deux vitesses. La constitution de cette masse de compétences à deux niveaux ou bien à deux vitesses finira par rendre le problème éminemment politique : les intérêts des uns et des autres sont entrés en conflit, finissant par briser ce qui est traditionnellement connu sous le vocable générique de “la classe des intellectuels”.

En Algérie, la cassure entre les universitaires restés au pays et ceux qui ont émigré prévaut, contrairement aux situations dans les pays comme l’Inde ou la Chine où les compétences sont partagées entre le pays d’origine et le pays d’accueil.

Du point de vue des principaux concernés, la situation est assez complexe également. Souvent contraints par les événements à prendre le chemin de l’exil, ils sont sous l’emprise d’une double frustration : celle de laisser derrière eux une carrière souvent conséquente, parfois aussi un confort matériel propre à leur classe moyenne d’appartenance, et celle de devoir entrer par la petite porte dans une nouvelle carrière, souvent non choisie et qui exige parfois de nombreux compromis. Ils ont l’impression d’avoir été laissés tomber par l’État au moment où celui-ci était en devoir de les défendre, de les soutenir, en somme une rupture du “contrat social”.

Cette frustration est néanmoins à mettre en rapport avec quelques satisfactions : la réussite dans la réinsertion professionnelle et sociale relativement rapide, le sentiment d’avoir mis en compétition ses compétences sur le marché du travail international et d’avoir trouvé sa place, la reconnaissance au niveau international de ses propres compétences et qualifications, sans mentionner le confort matériel et mental qui en résulte, même si aucune situation n’est totalement dénuée de stress.

Quant à l’incompétence présumée des CNR, c’est surtout une attitude qui s’est développée dans les années 1990 et qui résulte du simple postulat que les compétences à l’étranger sont ceux qui ont pu valoriser leurs savoir-faire au niveau du marché international et, par conséquent, forcément les “meilleurs”. Ceux qui restent sont forcément les moins compétents, ceux qui ont des difficultés à franchir la barrière d’entrée du marché mondialisé des compétences fonctionnant selon le système de la “centrifugeuse”, mais en sens inverse : il rejette les bons éléments à la périphérie et garde les scories, c’est-à-dire les mauvais éléments au centre. Cette attitude contribue d’une manière significative à entretenir le clivage entre CNR et CNE.

Il est clair que beaucoup de compétences nationales ne sont pas parties à l’étranger pour diverses raisons, sociales économiques ou politiques, et non pas du fait d’une quelconque incompétence. De même, il est clair que des nationaux qui ont trouvé une niche et ont été recrutés ne l’ont pas forcément été eu égard à leurs compétences, mais pour une variété de raisons. D’autres n’ont pas réussi à s’insérer dans le marché du travail à causes des discriminations subies.

Par Abdelkader Djeflat, Université des Sciences et Technologies de Lille (Lille-1)

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