L’extension rapide des espaces cultivés dans le Sahara algérien au cours des trois dernières décennies a bouleversé les systèmes oasiens traditionnels, lesquels avaient déjà été fortement affectés dès les années 1970 par la croissance démographique des villes et ses corollaires, l’étalement urbain (y compris dans les palmeraies) et l’essor des activités tertiaires. Les oasis traditionnelles de la wilaya de Biskra ont été particulièrement touchées par ces phénomènes du fait de l’extension extraordinaire qu’y revêt l’urbanisation et de l’ampleur des mises en valeur agricoles récentes.

Afin d’analyser ces phénomènes, deux oasis traditionnelles de la wilaya de Biskra ont été retenues, Sidi Khaled, au sud-ouest, à 107 km du chef-lieu de wilaya et sur la rive gauche de l’oued Djedi, et Tolga, dans le Zab el Gharbi, à 36 km à l’ouest de Biskra sur la route de Bou Saâda. Ce sont deux oasis dont l’existence est avérée depuis plusieurs siècles, mais qui, bien que situées dans une même aire géographique et dans un environnement semblable, sont différemment affectées par les bouleversements des mondes urbain et rural de ces dernières décennies. Leurs différences se situent aux plans de leur organisation, de leur fonctionnement et du degré de conservation du patrimoine oasien. Cet article est essentiellement fondé sur un travail d’investigation sur le terrain.

Sidi Khaled : une ville de sédentarisation massive des nomades

Dans une Algérie dont la population urbaine a augmenté très rapidement depuis son Indépendance (1962), la croissance démographique de Sidi Khaled n’en paraît pas moins exceptionnelle, du moins dans un premier temps. Si l’on compare en effet l’évolution de sa population à celle des principales villes des Ziban, on constate que, jusqu’à la fin des années 1980, c’est elle qui présente le rythme le plus élevé. Sa population passe ainsi d’un peu moins de 7 000 habitants en 1966 à un peu plus de 22 000 en 1987, soit un rythme d’accroissement annuel moyen de 10,5 %.

Toutefois, les années 1990 et 2000 sont marquées par un net ralentissement de cette croissance (2,8 % par an sur la période 1987-2008), ce qui est cependant aussi le cas de tous les autres centres urbains des Ziban. En conséquence, en 2008, Sidi Khaled dépasse à peine les 35 000 habitants.

Une croissance urbaine d’abord très rapide, liée à la sédentarisation des nomades

Parce que sa position marginale au sein des Ziban n’en fait pas un pôle « naturellement » attractif, on ne peut comprendre la dynamique démographique de Sidi Khaled qu’en la mettant en relation avec le processus de sédentarisation des nomades du plateau steppique des Ouled Djellal. En effet, si l’on ventile le croît démographique entre solde naturel et solde migratoire, le second représente à peu près les deux tiers du total pour la période 1966-1987. C’est donc lui le principal responsable de l’explosion urbaine. Par contre, dans la seconde période, le solde migratoire s’effondre et il ne contribue plus que pour moins d’un tiers à la croissance urbaine.

Ce sont donc les variations du solde migratoire qui constituent la variable explicative des fluctuations du taux de croissance urbaine.

Ce seraient les Khoualid qui auraient été les fondateurs du noyau de la ville actuelle de Sidi Khaled. Ils seraient arrivés au XVe siècle, si l’on en croit la tradition orale, en provenance du sud-ouest de l’Atlas saharien. Ils se seraient installés à proximité du mausolée d’un saint homme (Sidi Khaled ibn-Sinan el Absi, originaire d’Arabie), situé à 2 km environ au sud de l’oued Djedi et de la ville actuelle. Dans un second temps, ils se déplacèrent vers le nord, pour s’installer sur la rive gauche de l’oued, où se trouvent actuellement l’oasis et le ksar de Sidi Khaled. Les Khoualid constituent aujourd’hui la majorité des habitants du ksar, appelé localement dechra. Au recensement de 2008, la vieille ville (autrement dit, le ksar) abritait 7 200 habitants, soit 20,5 % de la population urbaine totale. Les Khoualid sont des sédentaires et ce sont eux qui sont à l’origine de la création de la palmeraie de Sidi Khaled, dont ils tirent, aujourd’hui encore, l’essentiel de leur subsistance et de leurs ressources.

C’est autour de ce ksar que sont venus se sédentariser des familles appartenant aux Ouled HarketOuled SassiBouazid et Ouled Rahma. Il s’agit de tribus dont les lignages nomadisaient sur le plateau des Ouled Djellal. Leur arrivée en ville s’est effectuée en plusieurs vagues. Les premières sont anciennes, et remontent à la période d’avant l’Indépendance (années 1920 à 1956), mais elles n’ont concerné qu’une centaine de familles, sans doute relativement aisées puisqu’elles ont pu acheter quelques parcelles de palmiers-dattiers aux ksouriens. La deuxième vague correspond à la période allant de 1956 à 1987, avec un summum entre 1977 et 1987 : elle a mené en ville d’abord ceux qui ont été victimes de la guerre de Libération, puis ceux chassés par les grandes sécheresses des années 1970 et attirés par le lancement du programme d’habitat inscrit au plan quinquennal 1979-1984 qui a créé des centaines d’emplois, une occasion inespérée pour des nomades contraints de rejoindre la ville.

Ce programme d’habitat était destiné à résorber l’habitat précaire accumulé autour des villes algériennes. À partir de 1987, le flux se tarit, preuve que les populations nomades du plateau des Ouled Djellal sont désormais quasi totalement sédentarisées. Cependant, beaucoup d’entre elles continuent à élever des troupeaux de moutons qu’elles confient soit à certains de leurs membres restés sur le plateau, soit à des bergers payés en nature (5 % du croît du cheptel chaque année) ou en espèces.

Au bout du compte, la population actuelle de l’agglomération s’identifie aux quatre groupes tribaux précédemment nommés, mais surtout aux Khoualid, les « fondateurs » de l’oasis.

Chef-lieu de daïra (arrondissement), dotée entre autres de 3 lycées, 8 collèges (CEM), 33 écoles primaires, d’un dispensaire et d’un centre médical entre autres, la ville de Sidi Khaled constitue un pôle d’attraction pour les populations des deux communes du plateau placées sous sa tutelle administrative (Ras el Miad et Besbes), lesquelles sont dépourvues de certains équipements de base, notamment d’établissements d’enseignement secondaire.

Sidi Khaled : une société oasienne qui résiste aux changements

Dans ce contexte de fort dynamisme urbain, la société oasienne résiste tout en s’adaptant. Ainsi, le vieux ksar demeure bien peuplé (plus de 20 % de la population urbaine y réside encore) ; dans l’oasis, 35 % des exploitations sont en faire-valoir direct, soit le plus fort pourcentage de la région des Ziban ; les techniques d’irrigation par puits traditionnels et séguias demeurent fonctionnelles, et les cultures sous palmiers toujours pratiquées. Les raisons de cette permanence des formes traditionnelles de la vie urbaine et agricole sont multiples.

L’oued Djedi et la disposition linéaire de la palmeraie

Le choix du site du ksar et de la disposition de l’oasis traditionnelle de Sidi Khaled, dont les origines remontent, comme on l’a vu, au XVe siècle, sont étroitement liés à l’oued Djedi et à ses crues périodiques qui alimentent la nappe. Le cours de l’oued a en effet guidé la disposition en ligne, d’est en ouest, de la palmeraie, ce qui a, dans une certaine mesure, protégé celle-ci de l’avancée des constructions, qui s’effectue préférentiellement en direction du nord. L’écoulement temporaire de l’oued Djedi (qui est à l’origine d’une dizaine d’oasis dans sa partie aval), assure l’alimentation suffisante de la nappe, que les ksouriens continuent à ce jour à exploiter par puits traditionnels.

Les aménagements récents destinés à la mise en valeur agricole ont commencé à être effectués dans les années 1980, dans le cadre de l’application de la loi no 83 du 13 août 1983, laquelle autorise les exploitants à accéder à la propriété foncière agricole (APFA) sur le Domaine de l’État (terres désertiques). Ces appropriations ont eu principalement lieu en deux zones distinctes : d’une part, au sud de l’oued Djedi ; et, d’autre part, à l’est de ville sur la rive gauche de l’oued. Ces extensions des surfaces cultivées réalisées sur le plateau aride n’ont cependant affecté la nappe phréatique que de manière limitée, l’irrigation par puits étant toujours le mode d’irrigation dominant. Le rabattement de la nappe ne s’est donc pas encore manifesté.

Un faire-valoir direct qui perdure

Rares sont les oasis traditionnelles dans les Ziban à être entretenues par leurs propriétaires eux-mêmes, vivant encore dans leur ksar. À cet égard, l’oasis de Sidi Khaled fait figure d’exception. L’activité agricole y demeure largement assurée par les ksouriens, même si une bonne partie de la génération post-Indépendance, attirée par les activités tertiaires de la ville, a abandonné le travail de la terre. Un bon tiers de ses propriétaires (35 %) exploite toujours l’oasis, soit qu’ils assurent eux-mêmes la totalité du travail agricole, soit qu’ils aient recours à une main-d’œuvre saisonnière pour les récoltes. Il n’est pas rare toutefois que de jeunes actifs, bien qu’ayant une activité urbaine, viennent apporter leur aide à leurs familles pour la cueillette des fruits ou la récolte des dattes, ou bien encore lorsqu’il faut effectuer le remplacement des vieux palmiers par de jeunes plants. Pour autant, la très petite taille moyenne des exploitations (80 % disposent de moins d’un hectare), ajoutée à une productivité très médiocre (30 kg/palmier en moyenne annuelle) liée au fait que la plupart des palmiers sont très âgés, n’encouragent pas les jeunes ksouriens à s’investir dans l’agriculture pour leur propre compte, les revenus envisageables étant trop faibles.

L’entretien des exploitations se révèle relativement différencié, même si la plupart d’entre elles se ressemblent quant à l’utilisation du sol : sous le couvert des palmiers, on trouve des arbres fruitiers, ainsi que des cultures de légumineuses et de céréales (Fig. 4). Si une majorité d’entre elles se caractérisent par l’ancienneté des palmiers et par l’irrigation par puits traditionnels, quelques autres témoignent d’un réel dynamisme qui se traduit par la plantation de jeunes palmiers – jouxtant les plus vieux – et l’introduction de l’irrigation avec des tuyaux en plastique, qui se substituent aux seguias et dont le succès s’explique par le moindre entretien qu’ils nécessitent.

La préservation relativement étonnante du ksar et de l’oasis

Au sud de la ville et en immédiate contiguïté avec celle-ci, le ksar et l’oasis de Sidi Khaled ne semblent pas être affectés par les formes récentes de l’étalement urbain, dont la direction privilégiée se fait surtout vers le nord. La proximité des services urbains – et donc leur accès facile – fait en sorte que les ksouriens peuvent en user aussi aisément que les habitants de la ville proprement dite. Cela constitue probablement un facteur déterminant du maintien de la population dans le ksar, laquelle, de ce fait, peut éviter la rupture, toujours traumatisante, qu’un déménagement hors du lieu d’origine engendre habituellement. En outre, comme nous avons déjà eu l’occasion de le signaler, l’allongement est-ouest de l’oasis sur les terrasses alluviales de l’oued Djedi a largement contribué à la préserver de l’installation de tout aménagement urbain ou de tout lotissement d’envergure.

L’habitat du ksar reste globalement en bon état, malgré les dégâts causés par les inondations de 1969. Beaucoup d’habitations ont été restaurées et les ruelles sont bien entretenues.

Pendant la période coloniale, le ksar de Sidi Khaled était administré par un Bureau arabe, qui assurait la relation avec les autorités militaires. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la population locale put disposer d’une école, d’un dispensaire et d’une poste, construits par des prisonniers allemands. La présence de ces équipements au sein même du ksar a contribué à stabiliser la population.

Le ksar présente une forme rectangulaire, s’allongeant parallèlement à l’oued Djedi à l’est. Il s’ouvre sur l’extérieur par quatre portes [beb] : celle de l’ouest mène à la palmeraie [beb gharbia], celle de l’est ouvre sur le chemin qui conduit à la ville de Ouled Djellal [beb charragua] (Fig. 1), celle du sud [beb guappela] permet d’accéder à l’oued Djedi et celle du nord [beb dahara] est empruntée pour accéder aux terrains de parcours. Une mosquée et une place du marché occupent le centre du ksar. Certains équipements (2 écoles, 1 collège) ont été construits, aux alentours des années 1980, sur l’emplacement de terrains plantés de vieux palmiers, qui ont été arrachés.

Les ruelles du ksar sont entretenues par la collectivité locale. Quant aux habitations, elles ont été majoritairement « restaurées », ce qui signifie que la plupart des constructions en toub ont été détruites et remplacées par des maisons « modernes », en béton. Le financement de ces améliorations a été généralement assuré par la génération née après l’Indépendance. Éduqués, nombre de ses représentants sont devenus des salariés soit à Sidi Khaled même, soit dans d’autres villes d’Algérie ; certains d’entre eux sont parvenus jusqu’à de hautes fonctions à Alger.

Globalement, le ksar de Sidi Khaled et sa palmeraie gardent leurs aspects originaux, malgré quelques modifications dues au développement de la ville de Sidi Khaled.

Par Abdallah Khiari

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