L’expérience de démocratisation qu’a tentée l’Algérie de 1989 à 1992 est intéressante à double titre dans la mesure où ce pays cherchait à sortir d’un régime autoritaire et dans la mesure où c’est un pays musulman. L’Algérie s’est ouverte au multipartisme après les émeutes sanglantes d’octobre 1988, en adoptant, en février 1989, une Constitution qui institutionnalisait la compétition pour le pouvoir.

A la faveur de cette Constitution, une soixantaine de partis politiques se sont créés ; cependant, un seul d’entre eux s’imposa par le nombre de ses militants et par l’écho favorable qu’il reçut dans les couches populaires. Le Front islamique du salut (FIS), en effet, remporta en juin 1990 les élections municipales en contrôlant 80 % des municipalités, et arriva en tête lors du premier tour des élections législatives de décembre 1991. L’armée est alors intervenue pour suspendre le second tour et annuler le processus de démocratisation qui n’aura duré que trois ans.

La raison invoquée par l’armée est que les élections ne doivent pas profiter à un parti qui menace la démocratie. Depuis, l’Algérie a sombré dans la violence qui a déjà fait des milliers de victimes, environ 40 000 morts entre janvier 1992 et janvier 1995. Dans cet article, je voudrais tenter de rappeler pourquoi la démocratisation a échoué en Algérie et quelle est la relation entre l’islam politique et la démocratie.

L’une des raisons pour lesquelles la démocratisation a échoué est que l’armée ne voulait pas d’un changement brutal de régime politique parce qu’un tel changement aurait exposé le personnel dirigeant — et notamment les officiers supérieurs — à des poursuites judiciaires et à des règlements de comptes.

Donc l’un des obstacles a été la crainte des dirigeants d’être poursuivis par des cours de justice pour la gestion passée et pour les affaires de corruption où  ils seraient impliqués.Cette crainte n’était pas infondée parce que le monopole de l’État sur le commerce extérieur favorisait des détournements de fonds importants et la surfacturation lors de contrats avec les entreprises étrangères. L’élite dirigeante cherchait une transition douce, et la victoire d’un seul parti — qu’il soit islamiste ou autre — leur faisait peur.Cette donnée objective est un facteur de blocage de la transition démocratique dans de nombreux pays du tiers monde comme le Nigeria où des élections remportées par un parti non islamiste ont été annulées.

En Argentine, les généraux accusés d’avoir ordonné la torture et l’assassinat d’opposants ont pendant longtemps obstrué la démocratisation.

Précisément, depuis l’annulation des élections en janvier 1992 remportées par le FIS, cette
donnée s’est compliquée avec la répression. Le nombre de prisonniers, de torturés et de morts rend difficile toute négociation pour le retour à la paix civile parce que la haine a remplacé l’antipathie qu’avaient les uns pour les autres. La situation comporte une dynamique autodestructive puissante : ou bien elle perdure au prix de centaines de morts par semaine, ou bien un camp l’emporte militairement sur l’autre au prix de dizaines de milliers de morts.

Ce conflit a pris cette tournure sanguinaire parce que son enjeu est la survie physique des
protagonistes. L’élite dirigeante s’est sentie menacée physiquement et, après avoir essayé de neutraliser sans succès par tous les moyens les islamistes, elle a décidé de les exterminer.

Cette situation s’explique par le fait que les militaires ont cherché à manipuler la
démocratisation. Jusqu’à février 1989, ils mandataient formellement le FLN — parti unique
— pour gouverner le pays. Mais le système ayant atteint ses limites, ils ont pensé revigorer le FLN en lui donnant des concurrents. Donc, pour eux, la démocratisation était un
réaménagement institutionnel du système politique qui allait permettre de renouveler l’élite du FLN et d’introduire les lois du marché. Cette démocratisation ainsi conçue ne touchait pas à la loi non écrite du système politique algérien : l’armée est la source du pouvoir. Car il faut savoir que c’est l’armée qui jusqu’à présent désigne le président et donne son accord pour les personnes pressenties pour être membres du gouvernement.

Par ailleurs, de manière informelle, le ministère de la Défense contrôle les ministères de l’intérieur — dont dépendent la police et l’administration — et de la Justice.

En démocratisant, les militaires ne craignaient pas les élections car ils ont toujours pensé que le FLN finirait par s’entendre avec le FIS pour former une alliance à l’Assemblée nationale et constituer une coalition au gouvernement dans le respect de la prééminence de l’armée dans le système politique.

Or, la victoire écrasante des islamistes allait permettre au FIS de contrôler l’Assemblée nationale et de former le gouvernement sans l’accord de l’armée. En affirmant leur autonomie vis-à-vis de l’armée, les islamistes allaient former un gouvernement dans
lequel le ministère de la Défense ne contrôlerait plus les ministères de l’Intérieur et de la
Justice. Le ministère de l’Intérieur retrouverait sa souveraineté face à celui de la Défense ; le ministère de la Justice résisterait aux pressions des services de sécurité. Les officiers à titre individuel allaient devenir vulnérables face à une administration qu’ils dominaient la veille et qui, désormais, leur échapperait. Or, non seulement le pouvoir comme butin, comme moyen brut de domination s’échappait des mains des militaires, mais cette nouvelle situation allait les exposer à être poursuivis devant les tribunaux pour les nombreuses affaires de malversation et de corruption.

Finalement, la démocratie est la modalité par laquelle le pouvoir change de titulaires sans
recours à la violence et à la force. La démocratie est le moyen par lequel un système politique fonctionne et évolue de manière pacifique, tout en acceptant un changement de régime politique.

La détention ou l’acquisition du pouvoir par la force — ce qui est contraire au  principe même de démocratie — signifie que l’ordre politique n’est pas consensuel, n’est pas le
résultat du consentement de ia majorité. La contradiction majeure de la démocratisation en
Algérie est que les militaires ont cherché à démocratiser les institutions tout en maintenant le système politique et en continuant à être la source du pouvoir.

Or dans tout système politique, il n’y a qu’une seule source de pouvoir : le tyran dans le système autoritaire, le corps électoral dans la démocratie. Cela signifie-t-il pour autant que les islamistes sont attachés à la démocratie et à l’idée que le corps électoral est seule source du pouvoir ? Ce n’est pas sûr, car le mouvement islamiste est traversé par une profonde contradiction idéologico-politique : d’un côté, il est l’expression de la volonté des masses populaires à devenir un acteur dans le champ politique, et, d’un autre côté, il n’a pas les moyens idéologiques pour rendre concrète cette aspiration.

Par Lahouari Addi, professeur de sociologie à l’Institut d’Études Politiques de Lyon et chercheur à Triangle, laboratoire du CNRS.

 

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