Les analyses sur les interactions entre la nature du régime politique, sa stabilité et le développement économique, aboutissent à des résultats qui restent souvent perplexes tant sur l’existence d’une corrélation que sur le sens des causalités. Concernant l’existence d’une corrélation entre la nature du régime politique et le développement, l’hypothèse selon laquelle la démocratie aurait des coûts en termes de croissance ou serait un stimulant ne semble pas évidente.

Quant au lien entre la stabilité du régime politique et le développement, les recherches parviennent à dégager des résultats plus probants, sans toutefois déboucher sur un schéma déterministe politique ou économique solide. Les analyses butent souvent au problème d’endogénéité commune aux variables politiques et économiques.  Est-ce la nature du régime qui influence les performances économiques ou bien l’inverse ? La stabilité politique a-t-elle un impact sur les performances économiques ou au contraire ce sont ces dernières qui déterminent la stabilité politique ? Ou encore la nature du régime, sa stabilité et la croissance se renforcent-elles les unes les autres ?

Le cas turc qui tend à confirmer les analyses concluant à l’absence de liens
convaincants entre la nature du régime politique et le développement, semble
également corroborer leurs conclusions sur l’existence d’interactions entre la stabilité
politique et le développement.  Selon la première définition de la stabilité politique qui se réfère à la stabilité gouvernementale, la comparaison des performances économiques des gouvernements s’appuyant sur une majorité parlementaire stable d’une seule formation politique avec celles des gouvernements de coalition permet d’affirmer un tel lien. Depuis la première alternance gouvernementale qui a eu lieu au lendemain des élections du 22 mai 1950 jusqu’aux élections de 3 novembre 2002, 39 gouvernements se sont succédés à la tête du pays.

Sur ces 53 années, 22 ans et demi reviennent aux gouvernements stables s’appuyant sur une majorité parlementaire d’une seule formation politique, 21 ans et demi aux gouvernements de coalition considérés comme instables et enfin 8 ans et demi aux régimes militaires. Cette notion de stabilité gouvernementale est également appuyée par la durée de vie des gouvernements évaluée en excluant les changements mineurs comme les remaniements ministériels ou bien la reconduite du gouvernement sortant à la suite d’élections législatives. La comparaison des performances conduit à confirmer l’existence d’un lien positif entre la stabilité politique et le rythme de croissance.

Les gouvernements stables qui ont une durée de vie plus longue en moyenne réalisent un
rythme de croissance plus élevé que les gouvernements de coalition qui se maintiennent
au pouvoir pour des périodes moins longues, très souvent inférieures à une législature.

Selon la définition de la stabilité socio-politique appréciée par des indicateurs relatifs aux différents types de protestations politiques et de violence, c’est la décennie 1970 qui se distingue sur l’ensemble de la période étudiée. Il s’agit d’une période de troubles sociaux observables à travers les données relatives aux journées de grèves ou encore aux assassinats politiques qui avoisinaient un millier par an à la veille du coup d’État de 1980. Cette période vécue d’abord sous le régime militaire (1971-73), puis sous les gouvernements de coalition instables, offre les performances les plus décevantes en termes de croissance.

 

Bien que l’observation des performances économiques selon les régimes politiques et leur stabilité puisse laisser entendre un certain déterminisme politique, un schéma explicatif basé sur une causalité inverse est aussi envisageable, comme en témoigne le problème d’endogénéité des variables politiques et économiques rencontré dans les analyses transversales.

Plusieurs arguments, parfois contradictoires sont avancés pour décrire l’impact du régime politique sur le développement. Si le développement des libertés individuelles stimule la croissance, en encourageant l’entrepreneuriat, il engendre un effet négatif en exacerbant les conflits de répartition des revenus et des richesses. Le multipartisme favorisant le clientélisme, se traduit par des demandes de redistribution.

Tandis que les libertés individuelles, en réduisant l’autonomie de l’État contraignent celui-ci à privilégier la consommation présente aux dépens de la consommation future. Selon ce raisonnement qui postule que les profits sont à l’origine de l’accumulation et par voie de conséquence de la croissance, cette dernière se trouve réduite. Enfin, les gouvernements élus ont une capacité à réformer limitée en raison de la contrainte de popularité et de réélection. Les régimes autoritaires qui échappent à cette contrainte ont plus d’autonomie pour entreprendre des réformes et de ce fait leurs actions s’inscrivent dans une perspective privilégiant la croissance à long terme.

En revanche, les régimes autoritaires lèguent à leurs successeurs une situation économique difficile qui est à l’origine de leur chute. Ces arguments dont la liste est loin d’être exhaustive, se trouvent parfois vérifiés dans le cas turc. Mais force est de constater également certaines spécificités qui conduisent non seulement à les relativiser, mais aussi à considérer la relation inverse entre le régime politique et l’évolution économique comme le font d’autres analyses qui soutiennent une causalité inverse dans le cadre d’un déterminisme économique depuis les travaux de Lipset. L’évolution du régime démocratique serait plutôt une conséquence du développement économique.

Ici nous nous intéresserons à l’hypothèse selon laquelle le régime démocratique serait à l’origine d’une recrudescence des pressions en faveur des politiques redistributives et ralentirait la croissance et à celle qui soutient que les régimes autoritaires lèguent à leurs successeurs des situations économiques catastrophiques qui sont à l’origine de leur chute. Dans le cas turc, si la première hypothèse se trouve partiellement vérifiée, l’observation témoigne aussi de la nécessité d’une relecture des changements de régime politique à la lumière des conflits de répartition. En effet, le point commun entre le passage du régime autoritaire à la démocratie pluraliste en 1950 et les coups d’État militaires survenus à la fin des trois décennies suivantes, est une crise de légitimité en liaison avec les conflits de répartition qui ont progressivement changé de nature.

Les deux premières ruptures des régimes en place, celle de 1950 et celle de
1960, traduisent les conflits ville-campagne. L’industrialisation rapide des années trente
menée sous la houlette du secteur public s’est appuyée sur une ponction importante sur
le secteur agricole. (Hansen 1991) L’évolution de l’indicateur K de Kuznets témoigne
d’une détérioration rapide des termes de l’échange de l’agriculture qui n’est pas liée à
une différentielle de productivité. (Voir tableau n°2). Cette détérioration, ainsi que le
ralentissement économique dû à la Seconde guerre mondiale ont fortement déstabilisé
le régime de parti unique en place et débouché à la première alternance électorale en
faveur de la formation politique représentant les intérêts des zones rurales. Pendant les
années 1950, l’amélioration de la répartition en faveur de l’agriculture s’est
accompagnée par des gains de productivités importantes à la suite de la modernisation
rapide de l’agriculture. (Çeçen, Dogruel & Dogruel, 1990) Les conditions climatiques
favorables jusqu’en 1953, ainsi que l’amélioration des termes des échanges internationaux en faveur de l’agriculture à la suite de la guerre de Corée figurent parmi les facteurs qui ont permis d’atteindre des taux de croissance supérieure à 10% jusqu’en 1954.

La suite dans la deuxième partie… 

Par Deniz AKAGÜL, Économiste, spécialiste des Balkans et de la méditerranée orientale Docteur en sciences économiques

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