Alors qu’il pensait aller, avec son âme altruiste, son esprit fédérateur, son courage inébranlable, sa sincérité absolue et son intelligence clairvoyante, œuvrer, auprès du peuple frère, au Maroc, pour une Algérie Souveraine, Sociale, Libre et Démocratique, Abane Ramdane, l’architecte de la révolution algérienne, celui qui a prôné la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur, une fois à l’extérieur, quelques heures après son arrivé, le 27 décembre 1957 à Tétouan au Maroc, son corps gît sans âme sur le sol d’une villa isolée. L’utopiste d’une Algérie libre et moderne est assassiné par des militaires de main du clan d’Oujda.

Abane, le militant de l’intérieur assassiné par des militaires à l’extérieur

C’est à 25 ans, après les massacres de Sétif et Guelma de mai 1945, que Abane, indigné et révolté, à fleur de l’âge, entre en clandestinité pour se consacrer corps et âme à la cause indépendantiste au sein du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Il devient en 1947 membre de l’Organisation Spéciale (OS). Arrêté en 1950 et jugé en 1951, après avoir subi plusieurs semaines d’interrogatoire et de torture sans le moindre aveu, il est condamné à 6 ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’État ».

« Atteinte à la sûreté de l’État » ! Un motif que les souverains actuels utilisent pour qu’aucun des espaces de liberté ne soit ouvert aux citoyens. Aujourd’hui, l’Etat condamne pour les mêmes motifs que ceux invoqués par le colonialisme.

Cinq années de prison pour  forger sa conviction et atteindre sa maturité politique et patriotique. Dès sa libération deux mois après le 1er novembre 54, il entre à nouveau en clandestinité et devient le responsable politique du FLN pour Alger. Abane s’est distingué par son intelligence, sa capacité à architecturer et à définir une vision moderne et futuriste des institutions de l’Etat algérien en pleine occupation française. Un homme éminent, émérite et héros pour lequel l’Algérie d’aujourd’hui doit amplement pour son engagement, son courage et par sa volonté d’unir, au sein d’un même pure idéal de liberté, l’ensemble du peuple dans toute sa diversité politique, pour que les femmes et les hommes redeviennent libres.

Il passa ses trois dernières années, avant son assassinat, à structurer et à fédérer le mouvement révolutionnaire : Il dialogue, consulte et invite l’ensemble des forces vives politiques, intellectuelles et militaires. Il impulse la création d’El Moudjahid (le journal clandestin de la Révolution en juin 1956), il demande l’hymne national « Kassaman » à Moufdi Zakaria (avril 1955), il soutient la création des organisations syndicales ouvrière (UGTA en février 1956), l’Union générale des commerçants algériens (UGCA en septembre 1956) et estudiantine (UGEMA en 1956), le Conseil national révolutionnaire algérien (CNRA créé en août 1956) et le comité de coordination et d’exécution (CCE en août 1956). Il décide avec Larbi Ben M’Hidi et Yacef Saadi de déclencher la bataille d’Alger. Avec Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane organise le mythique congrès de la Soummam en août 1956, qui s’est tenu aux villages d’Ighbane et d’Ifri, situés entre le massif de Djurdjura et la vallée de la Soummam.

L’Algérie de 1954-1957, avec ses institutions (le FLN, l’ALN, l’UGTA, le CNRA, le CCE, …), ses Textes Fondateurs de la République algérienne (La proclamation du 1er Novembre 1954, La Plateforme du Congrès de la Soummam de 1956), et ses symboles de l’Etat (le Drapeau Algérien et l’hymne national Kassaman), malgré l’occupation française, avait pensé, architecturé et mis sur pied toutes les institutions d’un état moderne, sociale, libre et démocratique, et incontestablement avait aussi les hommes et les femmes à la hauteur de son projet de société.

Plus d’un demi-siècle après, le clan de l’extérieur, par une main de militaires, a non seulement assassiné les acteurs et héros de notre glorieuse révolution, mais aussi, il a déconstruit et abimé en profondeur les fondements et idéaux et les institutions d’un Etat hypothétiquement moderne et futuriste.

Ces nobles causes, idéaux, fondements, valeurs et institutions, qui étaient projetées par la proclamation du 1er Novembre 1954, et instanciées par la plateforme de la Soummam, sont faites pour gouverner et servir la patrie, voilà  quelles sert aujourd’hui à corrompre l’Etat et à opprimer le peuple.

Abane était donc un catalyseur et un accélérateur de la révolution algérienne. Son élimination physique était et reste une conspiration d’un clan contre une Algérie Souveraine, Sociale, Libre et Démocratique.

Il est incontestablement admis, par l’histoire et la mémoire collective, que la révolution est née de l’altruisme de nos martyrs d’hier et la hogra du cynisme et des déviances des souverains d’aujourd’hui. Des souverains, allant du crime politique et économique, à la corruption, au régionalisme et au mensonge d’Etat, pour finir tyrannique, ingrat et amnésique.

L’amnésie, la maladie des corrompus en politique.
L’amnésie, l’ennemie de l’Histoire.

À regarder avec nos yeux d’aujourd’hui, l’Algérie vit, plus de soixante ans après l’assassinat d’Abane, les pires moments de son Histoire. L’histoire de Abane Ramdane reste toujours sous surveillance, mais son mythe politique, demeure toujours infalsifiable.

Abane est l’antidote et  la puissante antithèse de l’Algérie postindépendance.

Voici quelques textes et témoignages d’historiens et de patriotes qui ont œuvré pour l’indépendance contre le colonialisme français et/ou qui continuent à militer pour la démocratie et les droits de l’Homme contre la tyrannie et la pensée unique :

« De Abane à Boudiaf, combien de crimes ont été orchestrés ? » nous questionnait le défunt Matoub Lounès , lui-même assassiné en 1998.

« Les archives de la guerre de Libération sont explosives » … « Abane rédige et fait diffuser le 1 avril 1955 le premier grand tract politique du FLN après la déclaration du 1 Novembre. » Selon l’historien Mohamed Harbi. Aussi Homme politique et responsable au sein du FLN avant 1962, il participe aux premières négociations des accords d’Évian. Emprisonné en 1965 par Boumédiène jusqu’en 1968, puis mis en résidence surveillée. Il s’évade en 1973 et s’exile en France.

« Abane Ramdane a eu le grand mérite d’organiser rationnellement notre insurrection en lui donnant l’homogénéité, la coordination et les assises populaires qui lui étaient nécessaires et qui ont assuré la victoire. » disait Ferhat Abbas, président du GPRA de 1958 à 1961, exclus du FLN et emprisonné à Adrar en 1963 par Ahmed Ben Bella pour être ensuite assigné à résidence jusqu’au 13 juin 1978 par Houari Boumédiène. Ferhat Abbas est mort le 24 décembre 1985 à Alger.

« … la vérité c’est que le Front n’a pas été créé en novembre 1954. Il est vrai que l’appel du Caire avait son importance et son poids psychologique. Mais la vraie organisation du Front a été entamée avec la venue d’Abane, paix à son âme. A Alger, il demanda à Rebbah Lakhdar (responsable d’Alger et lieutenant rapproché d’Abane. C’est chez lui que la décision de composer l’hymne national algérien a été prise en mai 1955) de lui organiser des auditions avec tous les chefs des partis politiques: les communistes, les centralistes, les oulémas, Ferhat Abbas, etc. Abane leur a imposé de dissoudre leurs formations et de se joindre au FLN car il a compris que la France voulait exploiter les divisions pour frapper la révolution … Organiser le congrès de la Soummam, c’était une prouesse de sa part. Je me demande comment il a réussi à faire une telle réunion en plein cœur des batailles contre l’armée coloniale ? Quand on m’a mis au courant, j’étais vraiment content en me disant chapeau bas à lui et ses camarades » disait Ait Ahmed et qui affirmait que toute l’organisation de l’ALN et du FLN était l’« œuvre » d’Abane Ramdane. Ait Ahmed, militant précoce, à 15 ans est déjà membre du PPA, Parti du peuple algérien, il est considéré comme un des dirigeants historiques du FLN. Opposant aux dérives de Ban Bella, il crée le FFS en septembre 1963, un parti qualifié de mouvement séparatiste par le pouvoir. La répression s’abat sur la Kabylie, puis arrêté et condamné à mort en 1964, il s’évade de la prison d’El Harrach le 1er mai 1966 et il s’exile en Suisse, il retourne en Algérie après 88 pour ensuite quitter de nouveau son pays après l’assassinat du président Mohamed Boudiaf, en juin 1992. Ait Ahmed est mort le 23 décembre 2015 à Lausanne (Suisse).

« Ils l’ont tué, enterré, occulté, de son vivant et après sa mort ils n’ont pas donné son nom à une université, un institut, un opéra. Ils le donnent à une caserne, lui qui a toujours dit que le militaire ne doit être rien d’autre qu’un moyen pour prolonger la réflexion pour l’accès à l’Indépendance, … c’est comme ils l’ont assassiné une seconde fois» Affirme Saïd Sadi lors d’une conférence-débat à Akfadou sur le congrès de la Soummam en août 2018. Saïd Sadi acteur majeur de l’opposition postindépendance. Dès la fin des années 60, il milite en faveur du renouveau culturel,  après un passage au FFS En 1978-1982, il va jouer un rôle de premier plan lors du Printemps berbère et dans le Mouvement Culturel Berbère.  Arrêté et condamné à trois ans de prison le 17 décembre 1985 pour ses activités de militantisme et de membre fondateur de la de la Ligue des droits de l’Homme, il fonde en 1989 le RCD (Rassemblement pour la Culture et la démocratie).

« Le CCE est une équipe composée de cinq membres avec un leader Abane Ramdane, architecte de la plate-forme de la Soummam. Abane est visionnaire, doué d’une intelligence stratégique. C’est la boussole de la Révolution. Homme de l’aube tourné vers le soir, homme du présent orienté vers l’avenir. Abane creuse de profondes fondations pour bâtir la Maison Algérie après l’Indépendance. » Témoignage de Maître Ali Yahia Abdenour « Ma dernière rencontre avec Abane », avocat, homme politique et militant des Droits de l’Homme algérien depuis 1945 à ce jour. Il détient le record de longévité en militantisme.

« Je pense que Abane est le contraire du pouvoir algérien actuel. Il est difficile de parler de lui à la jeunesse algérienne qui ne croit plus au mensonge qui dit qu’il est ‘mort au champ d’honneur’ comme cela a été rapporté par El Moudjahid à sa disparition » affirme Ali Chibani, écrivain et docteur en littérature comparée.

« Les personnalités d’Amirouche, de Abane Ramdane et de Krim Belkacem, tous trois originaires de Kabylie, marquèrent à leur tour le déroulement de la guerre d’indépendance. Avec la libération, ce furent encore des hommes politiques kabyles qui mirent en avant les questions de la pluralité, de l’identité et de la démocratie dans un pays en proie au totalitarisme. » Benjamin Stora – Awal N°25 – 2002 – page 133.

« Nous sommes tombés dans l’immobilisme, la stagnation. L’esprit révolutionnaire a disparu chez tous les dirigeants, cadres et militants pour laisser place à l’embourgeoisement, à la bureaucratie, à l’arrivisme, à la course aux honneurs, aux rivalités, à l’esprit de clan et de région. Le dégoût et le découragement se sont emparés des meilleurs. » Ecrivait le colonel Ouamrane six mois après la liquidation d’Abane, dans son rapport au CCE en 1958. Ouamrane est mort le 28 juillet 1992 à Alger.

 

Par Khaled BOUZIDI

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