La théorie économique admet que les investissements constituent le moteur principal de la croissance économique. Les investissements sont entendus ici dans le sens de la comptabilité nationale. Il s’agit de l’accumulation brute des fonds fixes de la nation. Les investissements réalisés, au cours d’une année, recouvrent donc tous les investissements réalisés par l’ensemble des agents économiques à commencer par l’Etat, les entreprises publiques, les entreprises privées, les PME, les ménages et enfin, les entreprises étrangères (les investissements directs étrangers).

Au cours de la période 1970-2011, l’Algérie a investi 665,78 milliards de dollars, alors que la Tunisie n’a investi que 166.83 milliards et le Maroc 351.39 milliards. L’Algérie a donc investi presque quatre fois plus que la Tunisie et 90 % de plus que le Maroc. Or, ces pays et les autres aussi, ont enregistré des taux de croissance nettement plus élevés que ceux de l’Algérie. On en déduit facilement que les efforts d’investissements assez particuliers de l’Algérie n’ont pas été accompagnés d’une croissance conséquente.

Ces données permettent aussi de relativiser les possibilités d’investissement d’un pays comme l’Algérie, toujours considéré comme un pays très riche. Les données indiquent que le volume investi par l’Algérie en 41 ans est bien inférieur à ce qu’un pays comme l’Allemagne a investi en 2008 (avant la crise économique) en une seule année, et il est à peine supérieur à ce que la France a également investi en 2008.

Pour une présentation rigoureuse de l’effort d’investissement, nous avons calculé le montant par tête d’habitant, sur toute la période 1970-2011. Il en ressort que l’Algérie a investi, par habitant, « seulement » 28 % de plus que la Tunisie et 85 % de plus que le Maroc. L’Allemagne a investi 6,2 fois plus que l’Algérie par habitant pendant 41 ans pour un taux de croissance annuel moyen du PIB/habitant de + 1,93 % « seulement ». De ce point de vue, et compte tenu des caractéristiques de l’Algérie (grand territoire sous-équipé, besoins colossaux de la population), il est possible d’avancer l’hypothèse que la forte croissance n’était pas au rendez vous, parce qu’il fallait peut être un investissement plus élevé que ce qui a été réalisé ? Il s’agit là d’une hypothèse qui mérite une étude détaillée.

Quels facteurs explicatifs de cette faible croissance économique ?

Cette question, à elle seule mérite un colloque, car les explications sont nombreuses et n’abordent en général qu’un aspect considéré comme déterminant dans la croissance économique. Un petit tour d’horizon rapide permet de classer les explications en six catégories.

L’inadéquation de la « matrice institutionnelle »

Les institutions internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international, et différents centres d’études) mettent l’accent dans l’analyse de la situation économique en Algérie sur l’insuffisance des institutions, leur inadéquation ou tout simplement le manque de visibilité et l’instabilité juridique, partant de l’hypothèse chère aux courants institutionnalistes que la croissance économique ne peut se réaliser sans institutions adéquates ou, peut-être, sans une culture adéquate.

L’effet de la rente et ses conséquences


La rente et l’économie de rente ont fait couler beaucoup d’encre à propos de l’Algérie. On leur attribue les obstacles et les difficultés d’un véritable décollage économique en Algérie. Mais les travaux ne mettent pas toujours en liaison » l’effet de rente » difficile à isoler et les obstacles identifiés de la croissance. On admet, presque par hypothèse, que la rente est une « malédiction » et ne saurait être le moteur idéal de la croissance économique comme elle ne peut permettre l’émergence d’une catégorie d’entrepreneurs dynamiques dans le pays.

Le démantèlement tarifaire trop rapide

L’économie algérienne est passée d’un système administré centralement à l’économie de marché de manière timide, au départ, au moment du lancement des réformes, entre 1989 et 1993, puis à la faveur de l’application du programme d’ajustement structurel (PAS), dès 1994, de manière brutale. Un grand nombre d’entreprises publiques et privées a dû fermer ses portes ou, affronter la concurrence de produits d’importation de manière irréversible. Les droits de douane ont été rapidement abaissés sur des produits manufacturés entraînant des fermetures nombreuses d’entreprises industrielles. Ce démantèlement tarifaire a été décrié également par les opérateurs économiques et leurs associations.

L’importance du secteur informel

Le secteur informel est important dans toutes les activités économiques et revêt plusieurs formes. Les données du recensement économique permettent de l’évaluer à presque 50 % d’entreprises. Les données de l’enquête sur l’emploi des ménages montrent que 43.2 % des employeurs et indépendants travaillent dans l’informel comme ambulants, sur les trottoirs et à domicile. Quant à l’emploi global, la part de l’informel est estimée à 25,4 % de l’emploi global. L’importance de l’informel ne permet pas aux activités de se développer au-delà d’une certaine taille et constitue une concurrence déloyale pour les entreprises établies légalement et supportant les charges normales liées aux salaires, aux impôts, aux droits de douane etc…

 

L’importance de la corruption

En général, les analyses considèrent que la corruption est un frein au développement. En Algérie, elle aurait atteint selon des classements institutionnels un niveau important. Par ses effets sur l’activité économique, il est admis que la corruption est un phénomène qui réduit l’attractivité des investisseurs nationaux et étrangers. Mais « la corruption n’explique pas tout » comme l’écrit l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie qui précise « qu’elle ne saurait être la seule responsable du non décollage économique ».

Les limites du modèle de croissance hors hydrocarbures

Le modèle de développement fondé principalement sur les hydrocarbures est fortement critique, même si l’on peut se demander ce que l’Algérie aurait investi sans la rente énergétique.

L’ancien ministère de la prospective et de la statistique critique aussi, cette orientation, pour une autre raison, dans son Rapport sur l’état économique de la Nation d’avril 2011 et insiste sur « la forte dépendance de l’économie algérienne vis-à-vis des marchés extérieurs, qu’elle n’a pas réussi à remettre en cause, et qui ne favorise pas la croissance parce que, conclut le Rapport, « la décision de croissance n’appartient pas en dernier ressort à l’Algérie». Quant aux chefs d’entreprise, ils ne cessent de demander une alternative au secteur des hydrocarbures.

 Quelles conséquences sur le développement ?

Malgré des évolutions différentes entre les trois pays du Maghreb, aux différents plans institutionnels, politiques, organisationnels et économiques, pendant une longue période 1966-1994, et des volumes d’investissement très différents, on constate que les écarts et similitudes existants en 1970 sont restés pratiquement les mêmes en 2011, principalement entre l’Algérie et la Tunisie d’une part, et l’Algérie et le Maroc d’autre part.

Une conclusion s’impose : les mauvaises performances du PIB/habitant de l’Algérie n’ont pas eu un effet de rupture dans l’évolution de l’Indicateur du Développement Humain par rapport aux autres pays. De la même manière et inversement, pour certains pays émergents, des auteurs s’interrogent pourquoi la croissance économique, même forte, n’entraîne pas de changement au plan politique.

Par Ahmed Bouyacoub, Économiste à l’Université d’Oran 

 

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