Le cadre institutionnel dans lequel évolue l’économie algérienne est très complexe. Ce dernier est, pour des raisons historiques, caractérisé par un dédoublement des structures du pouvoir en pouvoir occulte, mais avec une réelle autorité et un pouvoir formel sans autorité.

Le premier, détenu par l’armée à travers les services de sécurité, et le second se nichent dans les institutions constituant ainsi une façade, mais sans emprise sur la réalité politique et économique du pays. Cette organisation institutionnelle duale ne peut s’accommoder ni avec le libéralisme politique, ni avec l’économie de marché. C’est ce qui explique le choix du modèle du parti unique et du système de planification centralisée adoptés au lendemain de l’indépendance; et donnant naissance à un Etat rentier et à une économie administrée et distributive. C’est ce qui explique également l’échec des réformes économiques à mettre fin à l’économie rentière.

La question de la rente 

Nous nous intéresserons ici à la question de la rente comme obstacle devant l’enclenchement des dynamiques d’accumulation malgré les multiples réformes économique en Algérie. Nous avons essayé de cerner la problématique de la transition algérienne vers le marcher. Nous sommes parvenus à un certain nombre de conclusions qui expliquent pourquoi l’Etat algérien, malgré son discours, n’arrive pas à réformer son économie.

Ceci provient essentiellement de l’absence d’environnement institutionnel adéquat aux changements systémiques que suppose le passage d’une économie administrée vers une économie de marché. Dit autrement, l’obstacle principal à la réussite de la transition économique en Algérie est d’abord politique.

Il réside dans la forme néo-patrimoniale de l’Etat et du dédoublement des structures du pouvoir qui le caractérise. Résumé à l’essentiel, nous dirons que le pouvoir algérien refuse les conséquences politiques des réformes économiques qui supposent une redistribution du pouvoir dans le champ de l’Etat et un rééquilibrage des rapports d’autorité entre l’Etat et les agents économiques. En revanche, une question principale demeure posée : pourquoi en près d’un demi-siècle d’indépendance, l’Algérie n’a pas donné naissance à une élite économique autonome issue du privé et aussi du secteur informel ancré dans la production, et qui pouvait se constituer en contre-pouvoir obligeant l’Etat à réformer l’économie ?

Pour répondre à cette question, le recours au concept de la rente est nécessaire. C’est cette dernière en effet qui est identifié par la théorie économique classique comme un obstacle majeure devant la formation de l’économie productive.

Rappelons à ce propos, qu’à sa naissance, l’économie politique classique avait pour objectif d’identifier et de combattre la rente et les ponctions sur la production qu’elle provoque. La perspective étant de libérer les dynamiques d’accumulation par la disqualification des classes sociales prédatrices dont la reproduction, est assurée par le contexte politique que favorise la logique rentière. En ce sens, il n’est pas exagéré d’affirmer que l’économie politique est née avec l’objectif d’éteindre la rente, et de délégitimer le revenu des couches sociales qui se l’approprient, afin de libérer le surproduit crée par l’exploitation de la force de travail.

L’objet d’étude de l’économie politique est d’analyser les processus de création et de répartition des richesses. C’est une conceptualisation rationnelle des flux de richesses matérielles créés par le travail et réparties entre les membres de la société civile selon le mécanisme de prix dont la formation obéit à la logique de l’offre et de la demande.

À l’instar des autres sciences sociales, son objet est à la fois historique et critique : historique, car marqué par le contexte de sa naissance, et critique parce qu’il cherchait non seulement à décrire un fonctionnement, mais aussi et surtout à découvrir les conditions de la libération des dynamiques d’accumulation et les voies optimales de la répartition des richesses afin d’assurer la continuité infinie du processus de développement.

À la naissance de l’économie politique, l’opposition s’incarnait entre le mode de production capitaliste naissant et l’ordre féodal régnant mais finissant. Rappelons à ce propos que l’objet de l’économie politique est, à sa base, construit sur deux idées principales: le travail est la seule source de richesse, (A. Smith) et la rente est un revenu économiquement illégitime (D. Ricardo). 

Les œuvres fondatrices des deux pionniers de l’économie politique, A. Smith et D. Ricardo, visaient à la fois la destruction de l’ordre féodal et l’instauration (le renforcement) de l’ordre libéral jugé seul capable de sortir l’humanité du sous-développement et de l’arbitraire des rentiers féodaux. Elles visaient à découvrir les facteurs qui empêchent les économies de s’inscrire dans les dynamiques d’accumulation et les lois permettant à la rationalité économique d’imprégner les rapports de production et de répartition. Le résultat de ces études est sans appel : seule la lutte implacable pour l’extinction de la rente, des positions rentières, la réhabilitation de la valeur travail et son placement au cœur des préoccupations de la société permettent le développement économique.

Historiquement, la première forme de rente identifiée est la rente foncière. Cette dernière est détenue par les propriétaires fonciers. C’est le prix de la location de leurs terres aux fermiers. Elle était payée d’abord en travail, puis en nature, avant qu’elle ne devienne pécuniaire.

L’héritage de la Khemassat 

Au début du système féodal, le paysan consacrait une partie de son temps de travail à cultiver la terre du propriétaire foncier et le reste à travailler sur « sa » petite parcelle prêtée par le propriétaire. Cette forme de paiement de la rente foncière s’est développée pour devenir un règlement en nature, c’est-à-dire que l’agriculteur consacrait entièrement son temps à l’exploitation des terres du propriétaire et à la fin de la récolte il lui remettait une partie de la production. Le paiement de la rente s’effectuait donc proportionnellement à la production totale. C’est la logique de la khemassat qui était très développée en Algérie sous la colonisation française. Dans ce système, le paysan a droit à 1/5 de la production totale, d’où le nom de khemassat (un cinquième en arabe), le reste revenant au propriétaire foncier.

Lorsque l’économie agricole était prédominante, le paiement de la rente était socialement légitimé car la terre était considérée comme une source de richesses. Les conceptions physiocratiques qualifiant les activités autres qu’agricoles de stériles s’inscrivent dans ce contexte. Pour les physiocrates en effet, les richesses proviennent de la générosité de la terre, par conséquence, le produit net devait être accaparé par la classe productive qui est dans ce cas les propriétaires fonciers. La justification théorique de cette conception provient du constat selon lequel la valeur des produits agricoles est largement supérieure aux moyens engagés dans le processus de production. La différence revient donc naturellement aux possesseurs de la terre.

Cependant, avec le développement du capitalisme, notamment agraire, qui marque la fin du monopole féodal sur la terre, de nouvelles conceptions de la rente sont apparues. D’abord, celle de A. Smith qui a lié la rente à l’existence du monopole, puis celle de D. Ricardo qui a délégitimé la rente en considérant que les intérêts des propriétaires fonciers allaient à l’encontre des intérêts de la communauté : « La rente de la terre, considérée comme le prix payé pour l’usage de la terre, est donc naturellement un prix du monopole » affirme A. Smith, et « les intérêts des propriétaires est toujours opposé à l’intérêt de toutes les autres classes de la communauté », approfondie Ricardo. Ce dernier est allé plus loin en préconisant la nationalisation des sols pour supprimer la rente foncière dont le développement provoquait la baisse tendancielle des profits, conduisant ainsi le capitalisme vers l’état stationnaire.

Les travaux postérieurs aux théoriciens classiques ne dérogent pas à cette règle opposant la rente au développement de l’économie productive. Cependant le concept de la rente ne reste pas circonscris dans sa forme historique qui est la rente foncière. Il fut généralisé à toutes les formes de monopole qui bloquent la concurrence et empêchent la formation des prix d’équilibre considérés comme naturels, car issus de la loi fondamentale de l’offre et de la demande. Les travaux d’Alfred Marshall sur les quasi-rentes, et ceux encore plus récents de J.F Galbraith sur les firmes multinationales, s’inscrivent tous dans cette perspective d’identification des rentes, de leurs évolutions inversement proportionnelles aux profits conduisant à une rareté arbitraire qui augmente les prix, diminue le salaire réel, provoquant la propension à l’épargne et renchérit l’investissement.

Les revenus issus de la vente sur le marché international des hydrocarbures est une forme de rente. Elle provient de la différence entre le prix de valorisation et les coûts de production des produits du sous-sol que sont le pétrole et le gaz. C’est un don de la nature qui est monopolisé par l’Etat au nom de la collectivité. La rente pétrolière n’est pas une création nouvelle de valeur, c’est un transfert pouvant exercer autant d’effets négatifs sur les salaires et les profits que la rente foncière. Pire, la rente pétrolière provoque des effets encore plus pervers car elle est extérieure au procès de travail local. C’est un transfert d’une valeur créée ailleurs. Le cas de l’Algérie est susceptible de nous offrir des pistes fécondes pour comprendre cette situation.

La rente pétrolière monopolisée par l’Etat, qui en injecte une partie pour maintenir sa clientèle parmi les travailleurs sous forme de salaires et autres subventions sans contrepartie productive, provoque plusieurs phénomènes économiques et sociopolitiques qui s’alimentent mutuellement pour provoquer une situation dans laquelle ni le niveau des salaires, ni les taux de profit ne peuvent être suffisamment importants pour enclencher une dynamique d’accumulation.

Au niveau économique, l’injection de la monnaie (la rente pétrolière) sans contrepartie productive provoque une inflation. Outre qu’elle déséquilibre le système de prix et l’affectation optimale des ressources, l’inflation érode le pouvoir d’achat, notamment des revenus fixes, réduit la demande effective et la propension à l’épargne. À la baisse de leurs salaires réels, les travailleurs ripostent et revendiquent l’augmentation de leurs salaires nominaux ce qui entraîne la réduction des profits. Par ailleurs, la diminution de l’épargne nationale renchéri l’investissement et fait dépendre l’économie entière des seuls investissements publics, ce qui n’est pas sans répercussion sur l’emploi et les salaires. Un cercle vicieux qui s’autoalimente en permanence, entraînant la dévalorisation de la valeur travail et la généralisation des comportements rentiers à tous les niveaux de la vie sociale.

Au niveau sociopolitique, les effets pervers de la rente sont aussi divers que nombreux. La rente permet au régime politique de s’autonomiser de la société, ce qui lui offre la possibilité d’exercer un rapport de domination sur ses membres, empêchant ainsi la formation d’espaces autonomes susceptibles de donner naissance à une société économique se reproduisant par le travail. De ce fait, la rente provoque des recompositions profondes en faveur des couches sociales oisives dont la reproduction repose sur le captage des rentes spéculatives. Ainsi, nous assistons à l’émergence d’un processus accéléré de transformation du pouvoir politique en actifs de marché. L’Etat se trouve, dans ce cas, pris d’assaut par de vastes réseaux de clientèles dont l’accumulation de richesses a pour base l’enrichissement « illicite » mêlant corruption, pratiques frauduleuses et développement du marché informel.

Ces phénomènes, dont nous avons analysé les causes dans le cadre de la première partie de la présente étude -et qui sont, rappelons-le, générés par les contradictions de l’économie administrée- n’ont pas disparus avec les « réformes économiques ». Au contraire, les phénomènes sus cités ont pris un essor particulier, notamment avec la vente (au nom de l’économie de marché) du patrimoine de l’Etat, la multiplication des contrats internationaux et la « libéralisation » de la propriété foncière et immobilière. La raison en est que, faute de réformes institutionnelles permettant la naissance d’un Etat de droit, la libéralisation partielle et contrôlée par le même personnel politique n’a fait que renforcer le caractère néo-patrimonial de l’Etat.

Dit autrement, la libéralisation de certains marchés sans les réformes politiques a produit en Algérie un système partiellement modernisé dans lequel la légitimité ne correspond plus vraiment aux normes politiques traditionnelles (tribalisme, junte militaire gréant directement le pouvoir, etc.); ni non plus à une logique étatique moderne, tout en empruntant des deux. Dans ce genre de systèmes, les institutions formelles existent, mais sans pouvoir, l’économie est partiellement libéralisée mais à dominance rentière et la société civile est faiblement développée car dominée par les couches sociales prédatrices. Ces dernières détiennent leur pouvoir économique de leur proximité avec le personnel politique de l’Etat, du captage de la rente distribuée d’une manière discrétionnaire et de la fructification des capitaux accumulés sur le marché informel.

Un problème politique 

Aujourd’hui, le système politique algérien se réduit à une personnalisation de l’exécutif, un législatif corrompu et la justice du plus fort. L’administration existe avec ses institutions politiques et économiques, mais elle n’exerce aucune autorité notamment sur le personnel politique de l’Etat et leurs clientèles dans la société. Cette situation est due au dédoublement des structures du pouvoir, c’est-à-dire l’existence d’une partie de la société qui se place au dessus des institutions utilise les ressources économiques pour maintenir et renforcer sa domination du champ politique, et empêche qu’un espace public, au sens « habermasien » du terme, ne se constitue.

L’élément central, dans ce système, est la régulation politique par la rente pétrolière. C’est ce qui explique cette incapacité manifeste de l’Etat à reformer son économie, malgré son discours et toutes les tentatives de libéralisation entreprises sous contraintes durant ces trois dernières décennies. C’est ce qui explique également en grande partie la difficile naissance d’une société civile et d’une économie productive dans un système politiquement régulé par la rente et dans lequel les salaires et les profits sont bas et/ ou objet de prédation permanente.

L’échec de la transition de l’économie algérienne vers le marché ne s’explique ni par le choix du type de transition, ni par les résistances sociales au changement. L’analyse rétrospective des trois dernières décennies de réformes et de contre-réformes montre clairement que l’Algérie avait adopté pratiquement toutes les « recettes » possibles mais sans résultats probants. Par ailleurs, nous n’avons pas enregistré de mouvements sociaux puissants et opposés au changement du modèle économique.

Des restructurations partielles des années 1980, au Programme d’Ajustement Structurel du milieu des années 1990, en passant par les réformes libérales et institutionnelles du gouvernement réformateur de M. Hamrouche. L’Etat reste le seul initiateur des réformes et paradoxalement le principal obstacle à leur aboutissement. Dès lors, l’analyse du système politique, de ses contraintes et de ses contradictions devient indispensable pour toute réflexion sur la problématique algérienne de transition.

L’analyse du modèle politico-économique, et de ses soubassements idéologiques, montre que les aspects rentiers de l’économie algérienne, que ce soit au cours de sa phase de planification centralisée ou durant sa phase dite libérale, sont un résultat direct de l’encastrement de la sphère économique dans le champ politique.

Façonné par l’idéologie du mouvement national et ses limites, le groupe politique qui a investi l’Etat au lendemain de l’indépendance ne reconnaissait pas le caractère conflictuel inhérent à toute société. Il refusait aux citoyens toute participation au champ politique et se posait comme seul légitime à construire l’Etat et à développer l’économie. Le résultat en est que l’Etat est devenu un patrimoine privé au service du régime et les ressources économiques un moyen de légitimation et de compétition pour le pouvoir. Dit autrement, c’est parce que l’économie ne s’est pas émancipée du politique que les dynamiques d’accumulation ne sont pas arrivée -et n’arrivent toujours pas- à s’enclencher en Algérie.

En dernier lieu, nous dirons que tant que le régime politique algérien ne renonce pas à l’utilisation des ressources économiques pour se maintenir au pouvoir, le caractère rentier de l’économie va durer en se renforçant. L’obstacle principal devant la réussite de la transition économique est donc de nature politique, lié au refus du régime de la redistribution du pouvoir dans le champ de l’Etat et entre celui-ci et les agents économiques.

Par Mourad OUCHICHI, de l’École doctorale option Sciences sociales à l’université Lumière Lyon 2 

LAISSER UN COMMENTAIRE