La colonisation a fondé les disparités territoriales de l’Algérie en ayant préférentiellement mis en valeur les zones de peuplement européen (plaines littorales et bassins intérieurs telliens) et développé les villes portuaires, alors que les régions intérieures ont été exploitées de façon minière (céréaliculture extensive, exploitation et exportation de matières premières) et donc bien moins équipées.

Cette distorsion va être pérennisée et même accentuée depuis l’indépendance, car les infrastructures déjà installées ont orienté la localisation des grands complexes industriels vers les villes telliennes et notamment côtières. C’est ce que traduit l’évolution du peuplement de notre territoire : à travers les cinq recensements effectués depuis l’indépendance (1966, 1977, 1987 ,1998 et 2008), il apparaît que la zone tellienne a maintenu la concentration de près des deux tiers de la population nationale, alors qu’elle ne représente que 4% du territoire national, contre 9% pour les Hauts Plateaux qui ne regroupent qu’environ le quart (25 %) de la même population totale et 87 % du territoire national pour le Sud où ne résident que 10 % des Algériens.

La carte « Densité de la population par wilaya en 2008 » illustre cette réalité en soulignant le net contraste qui oppose la densité d’occupation de la zone tellienne et notamment littorale par rapport aux régions intérieures.

Il faut ajouter pour compléter ce tableau que malgré la relative stabilité des proportions relatives de la population totale revenant à chaque ensemble 65 % pour la zone tellienne, 25 % pour les Hauts Plateaux et 10 % pour le Sud.

Le surpeuplement réel de la zone tellienne n’a pas en fait cessé de s’alourdir, par rapport aux deux autres ensembles. En valeurs absolues, les écarts de peuplement entre le Tell, les Hauts Plateaux et le Sud ont en effet évolué comme suit, en millions d’habitants :

C’est ainsi qu’entre 1966 et 2008 l’écart démographique entre le Tell et les Hauts Plateaux est passé de 7,5 millions en 1977 , 11,1 millions d’habitants en 1998 ( l’écart maximal) à 4.7 millions d’habitants en 2008 , alors que l’écart Tell/Sud est passé de 10,1 en 1977 , 16 millions d’habitants en 1998 à 13 millions d’habitants en 2008.

Exprimée en densité du peuplement, la projection tendancielle de cette évolution souligne que face au risque sismique et à la vulnérabilité des populations concernées, la situation sera de plus en plus préoccupante pour l’avenir. Et les prévisions concernant l’évolution des densités du peuplement par zones (habitants/km2) démontrent parfaitement ces inquiétudes :

La zone tellienne passera ainsi de 172,9 habitants /km2 en 1990 à 251habitants /km2 en 2010 et 283 habitants / Km2 en 2020.Ce résultat est plus significatif et d’autant plus préoccupant lorsque l’on défalque les espaces montagneux non habitables, car on constate que l’on passera pour les densités d’occupation réelle des espaces habitables du Tell à des moyennes de 592 habitants / km2 en 2010 et  687 habitants/km2 en 2020 : Cela suppose qu’il faut s’attendre à des densités encore plus fortes et quasiment urbaines dans les vastes conurbations qui ne manqueront pas de se constituer sur toutes les plaines littorales où sont installées de grandes villes ; la carte des densités de population en 1998 montre d’ailleurs que la wilaya d’Alger atteint déjà aujourd’hui 2160 habitants/km2 (ONS).

En effet, la concentration septentrionale des deux tiers de la population algérienne s’accompagne d’une surconcentration de cette même population dans la frange littorale, qui pour 1,6 % de la superficie du pays regroupe 40 % de sa population, soit 12 millions des quelques 20 millions d’habitants que totalise actuellement la zone tellienne.

La littoralisation accentuée du peuplement de notre territoire se double par ailleurs, notamment autour des grandes villes et métropoles telliennes, d’une urbanisation rapide et anarchique, qui outre l’occupation exagérée de terres à hautes potentialités agricoles, accroît la vulnérabilité des populations face aux risques naturels et en particulier sismique.

On note d’abord pour évaluer globalement l’exposition au risque, que sur les 579 villes que compte actuellement le pays, 361, soit plus de 60% reviennent à la zone tellienne et plus de 100, dont trois des quatre grandes métropoles (Alger, Oran, Annaba), reviennent à la seule zone littorale.

La vulnérabilité au risque lié à la densité d’occupation du Tell est évidemment, accentuée par l’urbanisation anarchique qui caractérise la périphérie de toutes ces villes et plus particulièrement les aires métropolitaines.

Cette urbanisation anarchique implique en effet l’occupation de terrains non appropriés (sols meubles ou instables) qui accroissent les effets destructeurs des séismes, de même qu’elle peut entraîner également le non-respect des normes parasismiques de construction, autre cause de la maximisation des dégâts.

Le déséquilibre du peuplement du pays est évidemment lié aux distorsions territoriales qui
caractérisent la distribution des activités et des moyens de création de richesse, entre les différents ensembles du territoire algérien.

Avantagée par les conditions naturelles et notamment climatiques, la zone tellienne dispose du meilleur potentiel agricole du pays, avec naturellement la plupart des grands périmètres irrigués. A cet avantage qui a été à l’origine des migrations Sud-Nord de la main d’œuvre agricole pendant la période coloniale, s’est ajoutée depuis l’indépendance la concentration des activités industrielles vers la zone tellienne et particulièrement les villes littorales.
La zone tellienne regroupe ainsi près des deux tiers des unités industrielles du pays, alors que la zone littorale qui compte à elle seule 51 % de ces mêmes unités industrielles, concentre aussi l’essentiel des grands complexes industriels du pays, notamment à Oran et Arzew, à Alger, à Skikda et à Annaba.

Ces activités industrielles ont polarisé également vers les grandes villes telliennes, les activités de service induites dont les activités du tertiaire dit supérieur (sièges des grandes sociétés, grands établissements financiers et bancaires, activités d’étude…), alors que malgré les efforts consacrés par l’Etat au renforcement des équipements de base des régions intérieures, les Hauts Plateaux et le Sud (sauf pour l’exploitation des hydrocarbures) n’arrivent toujours pas à attirer l’investissement productif industriel et à fortiori les activités du tertiaire supérieur.

Cette répulsivité des Hauts Plateaux et du Sud vis à vis des investissements productifs qui
continuent à se concentrer préférentiellement sur la frange Nord du pays, est due évidemment à l’indigence de ces régions en moyens de création de richesse, à savoir en grandes infrastructures et équipements structurants également concentrés, pour l’essentiel et pour les plus performants, sur la frange tellienne.

Pour les raisons climatiques connues de tous (95 % des eaux de ruissellement liées à la pluviométrie reviennent à la seule zone tellienne), le Tell regroupe la presque totalité des grands barrages hydrauliques réalisés, comme il concentre la presque totalité des sites de barrages en cours de réalisation ou envisagés.

 

A ce potentiel hydraulique s’ajoutent toujours au plan des grandes infrastructures concentrées sur la zone tellienne, du fait de son meilleur dynamisme économique :

 le maillage le plus important et les axes routiers essentiels et les plus sollicités du pays,
avec notamment la totalité des tronçons autoroutiers en fonction ;

 l’essentiel du réseau ferroviaire du pays, avec la voie ferrée Est-Ouest qui aboutit au
Maroc et à la Tunisie et également un maillage que ne connaissent pas les autres régions ;

 les aéroports internationaux les plus nombreux et les plus importants ;

 l’essentiel du réseau de communication et de télécommunication, même si ce dernier
est loin d’être du niveau requis y compris pour la zone tellienne.

A ces éléments s’ajoutent les concentrations que l’on note pour les grandes villes et métropoles telliennes, en matière d’équipements structurants avec notamment les plus grandes universités et la quasi-totalité des centres de recherche, les principaux centres hospitalo-universitaires, l’essentiel des établissements de formation professionnel.

 

En prenant en compte toutes les concentrations qui se polarisent sur la zone tellienne et plus particulièrement sa partie littorale, qui regroupe à elle seule, rappelons-le, 40 % de la population totale du pays, il est facile de constater que cette frange septentrionale du pays, regroupe sur 4 % de sa superficie non seulement l’essentiel des 42 millions d’habitants que compte le pays, mais aussi la majeure partie de son potentiel économique et infrastructurel, alors qu’il s’agit de la zone la plus exposée au risque sismique et à d’autres risques naturels ou accidentels (risque industriel, pollutions marines accidentelles).

Enfin, des dispositions urgentes et particulières s’imposent donc pour la zone tellienne, tant au plan du renforcement des moyens de prévention des effets des catastrophes naturelles,
qu’au plan de la déconcentration démographique et du potentiel économique et infrastructurel à engager dans les plus brefs délais au profit des régions intérieures.  Le scénario catastrophe est toujours possible, notamment à la suite d’un séisme et ce pourrait être alors, les capacités de reconstruction et de développement du pays qui seraient remises en cause, pour un temps plus ou moins long.

Une enquête réalisée grâce aux données fournis par le travail de recherche menée par Boughazi Khadija, chercheur à l’université de Constantine, sur le risque sismique et l’urbanisation en Algérie

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