L’émigration est l’unique voie active pour les citoyens d’un État dont le système politique manque de crédibilité et de légitimité. L’exit est la seule option active quand les citoyens ne croient plus en une amélioration de la situation socioéconomique et politique. Pourtant, l’émigration est coûteuse. 

Un sondage effectué par le Centre arabe de recherche et d’études politiques révèle que 26 % des Algériens désirent émigrer . S’ils ne sont pas plus nombreux à concrétiser leur projet, c’est que l’exit est coûteux. Il est difficile d’émigrer au départ de l’Algérie, car il y a un épuisement des filières d’émigration traditionnelles.

L’émigration algérienne fut historiquement une migration de travail. Or, les pays “occidentaux” ont progressivement cessé de faire appel massivement aux travailleurs étrangers. À titre d’exemple, la France, principale destination des flux migratoires en provenance d’Algérie, a, dès 1973-1974, suspendu l’entrée des travailleurs étrangers permanents. L’émigration s’est alors féminisée et a continué par le biais du regroupement familial, une filière qui s’est progressivement épuisée : d’une part, les procédures se sont complexifiées et, d’autre part, il y a moins d’hommes algériens isolés dans les pays de destination, la solution faisant appel à une stratégie matrimoniale restant peu mobilisée.

La majorité des enfants d’immigrés algériens n’optent pas pour un mariage “au pays”. En effet, selon Ali Bensaâd, la majorité des enfants d’immigrés algériens n’optent pas pour des stratégies matrimoniales communautaires. Plus de la moitié des hommes et un tiers des femmes algériennes épousent un non-Maghrébin. Par ailleurs, parmi les Algériens qui épousent un Maghrébin (et non exclusivement un Algérien), beaucoup choisissent un Maghrébin déjà établi en France .

Quant aux stratégies de migrations irrégulières, elles impliquent une prise de risque croissante, augmentant le coût de l’exit. À partir des années 1980, les pays d’immigration ont “dénationalisé” leur politique migratoire afin de créer des zones tampons et de décourager les migrations. Virginie Guiraudon et Christian Joppke résument cette dénationalisation à travers trois mouvements : out(responsabilisation des acteurs privés tels que les compagnies de transport maritime), down (délégation de certaines responsabilités aux instances locales et régionales) et up (coopération transnationale parmi les pays d’immigration — européanisation de la politique migratoire — et accords bilatéraux et multilatéraux avec les pays de transit et les pays de départ)

Ces mesures ont certes découragé une partie des candidats au départ, mais ont également contribué à accroître la dangerosité des stratégies et les itinéraires migratoires. Ainsi l’européanisation et le durcissement des procédures d’obtention de visas de court séjour ont-ils accru la prise de risque nécessaire au départ.

L’une des stratégies migratoires irrégulières les moins coûteuses consiste à obtenir un visa de court séjour et à détourner l’objet de ce visa une fois arrivé en Europe en tentant de s’établir et d’obtenir une carte de séjour. Cette stratégie est moins coûteuse et moins risquée qu’un départ en barque. Si les immigrés illégaux vivent dans la précarité et risquent l’arrestation et l’expulsion, ils ne mettent pas pour autant leur vie en danger durant le voyage.

Cependant, il est très difficile d’obtenir un visa de court séjour. En effet, parallèlement au processus de communautarisation des procédures d’obtention de visa de courte durée, les entraves à la liberté de circulation entre l’Algérie et les pays européens se sont multipliées. Les pays de l’espace Schengen harmonisent les procédures d’octroi et de refus de visa et instituent une liste de pays dont les citoyens ont besoin d’un visa pour un séjour inférieur à trois mois. Didier Bigo note que « l’octroi du visa individuel est à cet égard une exception à l’exception (et c’est pourquoi elle obéit à une logique de “rareté” dans l’esprit de ceux qui les délivrent). C’est un rétablissement de la confiance dans l’individu après l’épreuve du soupçon porté sur un ensemble national ». Or, les jeunes hommes célibataires n’ayant ni une situation économique stable ni un revenu conséquent se voient refuser un visa car ils représentent selon les services consulaires « un risque migratoire »  sont nombreux parmi les harraga auprès desquels les entretiens furent menés à n’avoir fait aucune demande de visa préalablement à leur départ en barque, certains que celle-ci serait refusée.

Par ailleurs, si les fouilles dans les ports marchands ont contribué à la baisse du nombre de candidats à l’émigration qui tentent de s’introduire à bord d’un navire, elles ont amplifié les départs en barque  qui exposent les migrants de façon plus aiguë aux dangers de la mer. À ce titre, notons que les départs en barque à partir de l’Algérie sont un phénomène récent. Les passages par voie maritime de migrants illégaux vers l’Europe se faisaient du Maroc vers l’Espagne et de la Libye et de la Tunisie vers l’Italie. Ces pays ayant renforcé la surveillance de leurs frontières, au titre du troisième mouvement décrit par Virginie Guiraudon et Christian Joppke (out), les Algériens sont amenés à prendre de plus en plus de risques en partant depuis l’Algérie.

Ils partent de nuit à partir de petites plages isolées. Ils peuvent être une vingtaine sur un Zodiac ou un boti (un bateau de pêche mesurant de 4 à 6 mètres), le nombre de personnes dépendant des ressources de ceux qui partent. En effet, les candidats au départ se cotisent afin de se procurer le nécessaire : barque, moteur, bougies de rechange, boussole et/ou gps, bidons d’essence et parfois, mais rarement, des gilets de sauvetage. Une fois le matériel réuni et dans l’attente d’une nuit où la mer soit calme, les harraga doivent également payer une personne résidant près de la plage à partir de laquelle est prévu le départ pour qu’elle cache et surveille le matériel souvent enterré dans le sable. La plupart ont participé aux frais à hauteur de 60 000 à 80 000 dinars. Accompagnés par ce qu’ils nomment un “guide”, ils tentent de traverser la Méditerranée.

La grande majorité des harraga rencontrés sur le terrain ne font pas appel à un “passeur” au sens strict du terme. Le “guide” est un individu qui connaît la mer et qui se pense apte à faire arriver une barque à destination. Son objectif n’est pas de s’enrichir, mais de quitter le pays, comme les autres harraga. Son rôle particulier l’exonère de toute participation financière. Ils entrent en contact les uns avec les autres le plus souvent par le biais du bouche à oreille. Il n’est pas rare que le groupe qui part soit composé en majorité de personnes vivant dans un même quartier. Il existe également des cafés qui servent de lieu de rencontre. C’est le cas, par exemple, d’un café surnommé “café des harraga” à Aïn el-Turck, une commune de la wilaya d’Oran.

L’implication des harraga dans l’organisation de la traversée est très variable. Certains sont impliqués dans l’organisation et l’achat du moteur, d’autres sont contactés une fois que le projet est à une étape avancée afin d’y contribuer financièrement et de permettre l’achat de l’équipement manquant. Les modalités spécifiques de rencontre des harraga dans des lieux réservés aux hommes, tels que les cafés (les femmes ne fréquentent pas les cafés en Algérie), contribuent à expliquer la rareté des femmes parmi les candidats au départ. Nous n’avons rencontré que deux femmes qui tentaient toutes deux de partir suite à un événement spécifique et qui avaient des problèmes familiaux. La première, célibataire, avait 16 ans et était enceinte ; les parents de la seconde souhaitaient la marier malgré son opposition. Le « harag-type »   est un jeune homme qui a fini ses études secondaires, célibataire et chômeur.

Dans tous leurs témoignages, les harraga ont exprimé un désintérêt pour la vie politique et les échéances électorales, car, pour eux, cela n’aurait aucune utilité. Aucun des harraga interviewés n’avait de carte électorale ni l’intention de s’en procurer une. Ce désintérêt se retrouve à l’échelle de la population du pays. Un sondage effectué au printemps 2011 par le Centre arabe de recherche et d’études politiques dans 12 pays arabes révèle que seuls 2 % des Algériens se disent “très intéressés” et 16 % “intéressés” par la vie politique de leur pays, contre 15 % et 25 % en moyenne pour les 12 pays arabes de l’enquête confondus.  Ce désintérêt s’explique par la conviction que la participation politique est inutile. L’histoire politique de l’Algérie indépendante explique très bien ce désintérêt qui pousse les jeunes algériens à choisir l’émigration, la harga, à la lutte pour un meilleur avenir dans leur propre pays.

Un texte  extrait de l’enquête menée par Farida Souiah, chercheur au laboratoire méditerranéen de sociologie basé à Marseille. 

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