La pratique de la harga est un phénomène assez récent en Algérie. Il est apparu au début des années 2000. il peut être considéré parmi les nouvelles formes de révolte et de contestation du système établi, au même titre que les émeutes et plus récemment les tentatives d’immolation par le feu.

Comme exemple, nous pouvons citer Sidi Salem à Annaba (côte est de l’Algérie) qui est une localité où la harga est devenue un passage obligé pour les jeunes habitants. La contestation et la révolte y sont devenues récurrentes, une sous-culture. depuis des années, des émeutes régulières défraient les chroniques de la presse nationale. La harga apparaît comme porteuse d’un profond message de transgression, recherche de
nouveaux ancrages géographiques et identitaires. Les migrations vers de nouveaux espaces, lieux réparateurs et rives imaginaires, constituent une alternative de reconstruction identitaire et de contournement des sentiments de perte et de désaffiliation

Les Harragas mineurs : une catégorie méconnue et ignorée 

Les données que nous allons exposer émanent de notre enquête auprès de 165 jeunes dont l’âge varie entre 14 et 26 ans. 68% sont encore mineurs et 31% jeunes adultes ayant tenté l’émigration quand ils étaient mineurs. tous ont répondu à un entretien semi-directif et certains d’entre eux nous ont raconté leur périple à travers la méditerranée. bien que quelques filles mineures se déclarent comme potentiellement partantes pour l’émigration illégale, le phénomène reste essentiellement masculin, en raison du degré nettement plus important de permissivité dont bénéficie le garçon dans la famille algérienne.

La fille reste sous le contrôle étroit de sa famille, quelle que soit la catégorie sociale à laquelle elle appartient. Alors que le garçon a une vie tournée vers l’extérieur, la fille possède une place dans l’espace intérieur habité. En outre, la fille reste porteuse de la morale familiale. Si elle part à l’aventure, elle risque de déshonorer la famille. Ces raisons font que même quand le désir de partir est intense, la fille ne passe à l’acte que
dans des conditions relativement sécurisantes pour elle et sa famille.

Si les conduites à risque illustrent une volonté de se défaire de la souffrance pour exister enfin, elles diffèrent pour les garçons et les filles. Les filles prennent sur elles et font
de leur corps un lieu « d’amortissement » de leur souffrance, alors que les garçons se jettent contre le monde dans la provocation, le défi, la transgression. Le jeune garçon construit son « héroïsme » en s’opposant à toutes les formes d’autorité incarnées par les adultes (parents, police, enseignants, etc.). Les rites d’initiation chez les filles sont différents, moins collectifs.

Le phénomène de l’émigration illégale a commencé à l’Ouest du pays depuis une dizaine d’années et s’y est développé essentiellement en raison de la proximité des côtes espagnoles et des enclaves de Ceuta et melilla que l’on peut atteindre par le maroc. il s’est ensuite généralisé à travers l’ensemble des côtes algériennes, au Centre et en particulier à l’est dans la région d’Annaba vers les îles italiennes.

Plus on avance en âge, plus la probabilité et la volonté de tenter la harga augmentent. Les 18-19 ans représentent près de 59% de cette population. Cependant, ce qui est nouveau, c’est que le phénomène commence à toucher les plus jeunes : 10% ont entre 14 et 15 ans. La désinsertion sociale précoce explique ce recul de l’âge.

Cette désinsertion reflète en premier lieu la détresse familiale. Certaines familles n’arrivent plus à gérer leurs problèmes matériels quotidiens, ce qui les empêche dans leurs tâches éducatives. Par ailleurs, le principe de l’école obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans n’est
plus appliqué pour les catégories les plus vulnérables de la population. En procédant à l’exclusion précoce de l’enfant, le système éducatif participe à sa désocialisation et à sa marginalisation.

Un niveau d’instruction faible 

Le phénomène de l’émigration est surtout un phénomène urbain (68,5%). Cependant il tend à se propager aux jeunes ruraux (29%). La plupart des villes algériennes, à l’est comme à l’Ouest, portent les marques de la migration interne de la campagne vers la périphérie des villes.

Ce contexte est souvent marqué par la pauvreté, la violence, la délinquance, l’exclusion sociale et la marginalisation amenant beaucoup de jeunes à la rébellion ouverte ou larvée. L’émigration illégale est l’une des formes de cette rébellion. Près de 20% quittent l’école au primaire et 53% au collège. Seuls 24% ont un niveau secondaire et seulement 30%
ont bénéficié d’une formation professionnelle. Ainsi, pour la grande majorité de ces jeunes, le système éducatif a échoué dans sa mission de socialisation. il ne leur a offert ni outils d’intégration sociale ni modèles de réussite. ils n’ont pas d’autre choix que de s’installer dans la précarité du travail informel. La majorité (64%) a essayé d’y vivre mais sans
aucune perspective d’avenir.

Seuls 23% des jeunes enquêtés déclarent ne pas être au courant des risques du voyage, tandis que la majorité les connaît bien. Près de 60% déclarent qu’ils sont informés et 9% ajoutent que cela ne change rien à leur projet. il faut relever que plusieurs ont retenté l’aventure après un voire plusieurs échecs. dans notre travail de terrain, 17 jeunes l’avaient
tentée au moins deux fois, dont 5 trois fois. Parfois, la récidive a lieu après une première aventure au cours de laquelle le jeune a échappé de justesse à la noyade.

L’information ne constituerait donc pas un facteur de prévention. Le risque posséderait même un pouvoir attractif, notamment chez les amateurs de sensations fortes pour qui le danger, source d’excitation, d’éprouvés intenses, est recherché.

Le voyage se fait en compagnie d’un proche (ami ou parent) dans plus de 60% des cas, avec des personnes inconnues dans 16%, et seul dans 23%, notamment quand le jeune essaie d’embarquer sur un grand bateau ou un conteneur. Les compagnons de voyage sont souvent mineurs.

On a trouvé plus de liens entre les compagnons d’un même voyage à l’est – les
embarcations partant de la périphérie d’Annaba réunissant souvent les jeunes du même quartier ou des quartiers voisins – qu’à l’Ouest (Oran), où les jeunes ont tendance à voyager entre inconnus ; à l’arrivée, ces « voyageurs » se séparent pour ne pas être repérés par les autorités du pays d’accueil.

L’adolescent, en affrontant le danger, brise symboliquement les barrières de l’enfance et entre dans le groupe de pairs. La prise de risque est ainsi rattachée à l’une des plus vieilles traditions de l’humanité, celle des rites de passage.  Le tiers des jeunes rencontrés a payé plus de 40 000 DA, soit environ 350 euros, 21% des cas moins de 10 000 dA (80 euros).

Souvent, la somme est réunie grâce à l’épargne personnelle de plusieurs mois de
travail informel. elle peut être aussi le produit des vols et larcins. Cette donnée confirme le passé marginal voire délictuel du jeune migrant. Enfin, pour certains « enfants de la mer », la traversée est gratuite car le jeune est l’ami du passeur, son cousin, son voisin…

Les caractéristiques familiales 

Dans la mesure où nous nous intéressons aux jeunes mineurs, censés être sous la protection et l’autorité parentales, l’étude de la famille s’impose comme un axe de compréhension. Qui sont ces parents de Harragas ?

Pourquoi leur pouvoir de socialisation n’opère plus sur leurs enfants ? Les mères sont majoritairement femmes au foyer (77%), les autres exercent des métiers divers (enseignantes, couturière, femme de ménage, etc.). Les pères ont généralement des métiers précaires ou à faibles revenus:retraités, petit commerce illicite, employés, métiers manuels. Les familles nombreuses sont dominantes. Les familles de 6 personnes et plus
représentent 63% des effectifs enquêtés.

L’espace habitable est exigu : 66% logent dans un F2 ou F3. Plus de 60% de la population vit dans des appartements et 20% dans des petites maisons traditionnelles. La vétusté
du logement etson exiguïté apparaissent comme des éléments dominants. en revanche, le rang dans la fratrie n’est plus un critère déterminant. Traditionnellement, l’aîné des garçons tentait l’émigration avec l’aide de la famille pour aider le père dans son rôle économique et le remplacer quand il avance en âge. Ce schéma n’est plus en vigueur actuellement.

La décision d’émigrer n’émane plus forcément d’un projet familial. Les jeunes décident par eux-mêmes d’émigrer, sans tenir compte de leur rang dans la famille et sans chercher l’assentiment familial.

Ainsi parmi les mineurs qui ont tenté la harga, 18% seulement sont des aînés et plus de
62% ont tenu leurs parents à l’écart de leur projet. Notons qu’il existe souvent plusieurs migrants dans la famille. 42% déclarent avoir au moins un membre de la famille qui a émigré. Ces migrants constituent, dans l’imaginaire du jeune, des modèles de réussite sociale et des exemples à suivre. Ils appartiennent à des familles qui connaissent apparemment de sérieux problèmes internes. La majorité vit dans une famille d’apparence
ordinaire (76% ont leurs deux parents). Un peu plus de 18% sont orphelins d’un des parents ou issus de parents divorcés. Parmi les familles qui paraissent ordinaires, beaucoup ont de sérieux problèmes relationnels ou vivent de grandes difficultés: un père alcoolique, drogué ou violent, un frère délinquant, un parent atteint de maladie, etc.

Une enquête basée sur une étude de terrain menée par Noureddine Khaled, chercheur à l’université d’Alger 2, département de Psychologie, des Sciences de l’Éducation et de l’Orthophonie 

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