Depuis la chute du cours du pétrole en 2014, le modèle économique de l’Algérie, qui a émergé de la guerre civile des années 1990, parait s’essouffler de plus en plus. Malgré de nombreuses promesses de réformes, le système politique reste paralysé, avec à sa tête un président vieillissant et malade qui semble prêt à entamer un nouveau mandat de cinq ans après les élections de 2019.

En quoi est-ce significatif ? La réforme de la politique économique de l’Algérie n’a que trop tardé. Mais l’incertitude autour d’une éventuelle succession présidentielle et la volonté d’une classe entrepreneuriale très dépendante de l’Etat de maintenir le statu quo entravent la capacité du gouvernement à prendre les mesures indispensables pour faire face aux défis de la prochaine décennie.

Comment agir ? Les premières étapes pourraient consister à améliorer la transparence des finances publiques, à mener un débat élargi sur les défis auxquels l’Algérie est confrontée et sur les moyens de les relever, et à mettre l’accent sur la jeunesse algérienne, qui représente la majeure partie de la population et dont l’avenir est en jeu, lors des discussions sur les réformes.

L’urgence ! 

La nécessité de diversifier l’économie algérienne pour diminuer sa dépendance aux hydrocarbures revêt un caractère d’urgence depuis que le cours du pétrole a commencé à chuter de façon spectaculaire, en 2014. Les nouvelles réalités financières ne permettent plus de maintenir le niveau élevé de dépenses publiques des dix dernières années, qui vide rapidement les caisses de l’Etat et augmente le déficit.

Malgré les promesses des gouvernements successifs de faire des réformes et de rééquilibrer les finances publiques, la paralysie politique a fait obstacle à toute mesure décisive. L’histoire récente du pays – marquée par la récession économique des années 1980 et l’instabilité politique qui s’ensuivit, puis la guerre civile des années 1990 – entrave les efforts du gouvernement pour trouver un consensus politique sur des réformes et les mettre en œuvre. Faute d’y parvenir, une nouvelle période d’instabilité risque de s’ouvrir. Pour sortir de cette impasse, le gouvernement devrait tenter d’être plus transparent et de mieux communiquer sur les difficultés économiques du pays, de consulter un éventail plus large d’acteurs socio-économiques et de mettre l’accent en particulier sur les jeunes.

Le pays se heurte à deux difficultés majeures. Certains groupes réunis autour d’intérêts particuliers et disposant d’une influence politique notable défendent le statu quo, dont bénéficie la sphère entrepreneuriale très dépendante de l’Etat. Par ailleurs, des considérations politiques limitent l’enthousiasme pour une approche plus agressive. Les troubles politiques et le bain de sang qui ont suivi les mesures d’austérité et les réformes politiques des années 1980 et 1990 continuent de hanter les esprits.

Le gouvernement se montre logiquement réticent à renoncer aux dépenses publiques généreuses qui ont aidé à rétablir la paix dans le pays à la suite de la « décennie noire » des années 1990 – au moins 200 000 Algériens sont morts dans les combats qui ont opposé l’Etat aux groupes islamistes. La question de la succession et de l’héritage d’Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999 et architecte de la réconciliation nationale, est un autre élément important. Bouteflika semble déterminé à se présenter pour un cinquième mandat de cinq ans en avril prochain, en dépit d’une santé fragile et des voix qui s’élèvent pour lui demander de passer le relai à une nouvelle génération. Ce facteur contribue au sentiment général de paralysie.Malgré une augmentation des recettes en 2018 du fait d’un rétablissement (peut-être temporaire) du cours du pétrole, la crise économique pourrait frapper le pays dès 2019.

Elle pourrait se greffer aux tensions qui entourent l’élection présidentielle (que Bouteflika gagnerait haut la main si, comme prévu, il se représentait) et, au-delà, la transition politique à venir. Pour éviter la crise, le gouvernement a mis en œuvre plusieurs séries de coupes budgétaires, dont les résultats ne seront pas immédiats, et a mené une politique monétaire expansionniste, qui alimente l’inflation et permet seulement au gouvernement de gagner du temps sans s’attaquer aux problèmes de fond. Bien que les responsables gouvernementaux aient tracé les contours d’un programme plus large de diversification industrielle et de réforme des subventions, entre a

Autres mesures, les experts nationaux et internationaux soulignent toujours l’absence de stratégie de réforme globale. Le changement menace trop d’intérêts politiques et commerciaux et cela gâche les chances d’anticiper une crise fiscale qui, si elle n’est pas maîtrisée assez tôt, nécessitera des politiques plus douloureuses et sources d’instabilité.

L’incertitude politique qui caractérise l’élaboration de la politique économique était manifeste au temps du Premier ministre Abdelmajid Tebboune, remercié en 2017 après avoir tenté d’opérer de profonds changements de politique économique. Son successeur, Ahmed Ouyahia, trois fois Premier ministre par le passé, est un pilier de la classe dirigeante ; à défaut de nouveauté, il apporte son expérience et sa capacité à naviguer dans les eaux troubles d’un gouvernement divisé.

Néanmoins, tous les gouvernements algériens finissent par être affectés par la paralysie croissante – dans le domaine de la politique économique comme ailleurs – d’un régime présidentiel fort, résultat de l’état de santé de Bouteflika et de l’incertitude sur la façon dont son éventuel successeur fera évoluer la relation entre le pouvoir politique, le secteur public et le secteur privé.

A terme, l’Algérie ne pourra pas se contenter d’apporter de petits ajustements techniques à sa politique économique. Elle devrait tenter de renégocier le contrat social implicite entre l’Etat et les citoyens, longtemps façonné par les avantages (et inconvénients) d’une économie fondée sur la rente pétrolière, à savoir que l’Etat pourvoyait aux besoins d’une population tenue de s’exécuter. Les failles de ce modus vivendi sont de plus en plus apparentes, en particulier lors des fréquentes manifestations socio-économiques qui agitent le du pays.

Néanmoins, depuis la fin des années 1980, les modes de contestation exprimant un désir de changement – manifestations de masse, appels à des réformes politiques et nombre d’autres formes d’activisme obligeant parfois l’Etat à faire des concessions – ont souvent généré une profonde instabilité et des conflits. Près de vingt ans après la fin de la guerre civile des années 1990, il est temps d’abandonner ce modèle de moins en moins viable, tout en reconnaissant ce qu’il a pu apporter en matière de paix et de stabilité.

Les Solutions ? 

Pour lancer ce processus, le gouvernement devrait prendre des mesures simples pour établir une feuille de route de la réforme économique :

  • Communiquer davantage avec le public et être plus transparent concernant l’état des finances publiques et les mesures qu’il compte prendre dans ce domaine. Le gouvernement devrait éviter d’introduire de nouvelles politiques sans consulter les institutions étatiques et sans les préparer. Il devrait également répondre aux préoccupations croissantes de la population en matière de corruption, par exemple en nommant une commission chargée d’examiner quelles réformes administratives et législatives seraient le mieux à même d’y couper court. Sur le long terme, ce serait un outil plus efficace que les procès, perçus comme très politisés et peu dissuasifs ;
  • Inclure un éventail plus large d’acteurs de la société civile et du secteur privé dans ses consultations sur la politique économique, au-delà des associations d’entreprises et des syndicats qui sont actuellement ses principaux interlocuteurs ;
  • Mettre l’accent en particulier sur les jeunes dans l’élaboration du programme de réforme, qu’ils soient demandeurs d’emploi ou entrepreneurs. Cela pourrait passer, dans un premier temps, par une enquête sur les besoins des jeunes Algériens et par la création de mécanismes de consultation pour prendre en compte leur opinion.

Alger/Bruxelles, 19 novembre 2018

Source : International Crisis Group, une importante organisation internationale  dont la mission est de prévenir et résoudre les conflits meurtriers grâce à une analyse de la situation sur le terrain et des recommandations indépendantes. 

 

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