Le 25 octobre à 17 H 00, j’ai vu défiler toute ma vie devant mes yeux. Avec son visage creusé, ses cheveux lissés en arrière, son regard inquiet comme si quelqu’un allait débarquer d’une minute à l’autre pour l’assommer, Merouane Boudiab paraissait avoir au moins 45 ans alors qu’il est âgé d’à peine 30 ans. A l’intérieur du camion de la gendarmerie nationale qui nous emmenait vers la prison d’El-Harrach, les klaxons, les sirènes hurlantes et les gyrophares bruyants délivraient à nos oreilles un semblant d’hymne à la détresse. 

En notre for intérieur, nous étions totalement effondrés. Comme si la terre s’est arrêtée de tourner, nos regards restèrent figés sur cette porte grillagée du camion des gendarmes. Nous étions devenus des… prisonniers. Du clavier à la cellule, c’est toute notre vie qui a basculé d’un coup, brutalement, sans que personne ne daigne nous expliquer le pourquoi du comment.

Tristes, accablés ou malheureux, impossible de décrire ces sentiments confus qui nous envahissent tout au long de ce trajet séparant le tribunal de Bir Mourad Raïs de la prison d’El-Harrach. Jusque-là mythique, lieu de tous nos préjugés les plus sombres, Merouane et moi n’avions jamais pensé qu’un jour, nous ferons partie de ces personnes enfermées derrière les remparts fortifiés et coiffés de fils barbelés du bagne d’El-Harrach.

Le camion s’arrête, une série de portes métalliques et de portails s’ouvrent et puis se referment. Voilà, nous sommes arrivés à la prison d’El-Harrach ! Une grosse demi-heure à peine pour passer, pour basculer d’un monde à un autre, peut-être pour des années  ! J’ai vu souvent passer, quand j’étais en liberté, ce fourgon, sans savoir que moi-même un jour j’en serai le passager.

Pendant le transport, nous sommes placés dans un petit compartiment du fourgon des gendarmes, menottés l’un à l’autre. A l’entrée de la prison, un petit costaud trapu, le crâne rasé, portant des tatouages sur les bras, des petits yeux marrons fuyants au milieu d’un visage rond. On dirait un personnage de polars. Il nous lance un regard pétrifiant et esquisse par la suite un sourire malicieux pour nous souhaiter la bienvenue. Il tourne la tête et poursuit sa besogne : balayer à l’entrée de la prison.

Incrusté dans le paysage urbain, la prison d’El-Harrach ne ressemble à aucun autre édifice. Rien d’identique, de similaire ne peut rappeler la froideur de ses bâtiments, la laideur de ses mûrs ou la mélancolie de ses ruelles.

En cette fin d’après-midi du 25 octobre, tout le monde a reconnu à El-Harrach les deux journalistes acheminés vers la prison. Éloignés de la nouvelle vague des détenus, Merouane et moi nous sommes engouffrés dans le bureau d’admission, la première halte avant notre conduite dans les quartiers de détention. C’est la première étape pour perdre définitivement notre liberté, notre indépendance et avant-tout notre identité ! Oui à ce moment-là, il faut commencer à oublier nos prénoms et nos noms : nous sommes devenus des numéros, de simples chiffres alignés sur un bout de papier pour nous noyer dans la masse du bagne d’El-Harrach composée de près de 3300 prisonniers. Abdou : 264 106. Merouane : 264 105.

La mine abattue et le regard confus, nous quittons le bureau d’admission pour rejoindre la première « porte de l’enfer » : le transit, les premières salles vers lesquelles sont dirigés les nouveaux détenus avant de les dispatcher sur les salles des autres quartiers de la prison.

En parcourant les ruelles sinistres de notre nouvelle maison, le bagne d’El-Harrach, nous croisons petit à petit les autres détenus qui nous reconnaissent tous : « Hey les journalistes, les Zhommes, courage ! Nous sommes tous derrière vous, nous sommes tous contre la hogra, contre la Daoula ! »

Ces premiers cris provenant derrière les mûrs lézardés de crevasses des courettes de la prison sonnent dans nos oreilles comme des appels à la résistance. Un véritable cadeau du ciel pour nous remonter le moral.

Les arrivants bénéficient d’une salle à part, à l’extrême droite d’un bâtiment de la prison. Pour ne pas croiser les détenus déjà incarcérés, nous descendons en premier, après avoir longé un long passage extérieur constamment jonché d’immondices : boîtes de conserve, mégots de cigarette et tout le reste…

Nous n’avions rien d’autre sur le corps que les vêtements que nous portons depuis notre garde-à-vue à la brigade de la gendarmerie de Bab Djedid.  Nos vêtements puent la crasse accumulée depuis les geôles des gendarmes.

Il faudra encore patienter deux jours avant de prendre notre ultime douche. En attendant, il fallait rejoindre la cohorte des nouveaux détenus qui paradaient devant le coiffeur. En prison, il est strictement interdit de garder ses cheveux ou de faire pousser sa barbe.

Cranes rasés, les visages rasés, tous les prisonniers doivent avoir une mine identique. La différence, la diversité, ces notions n’ont pas lieu d’être en prison.

Deux couvertures, un verre, une cuillère et une assiette. L’administration pénitentiaire nous fournit enfin notre « kit du prisonnier ». C’est tout ce que nous allons posséder pendant tout notre séjour en prison à El-Harrach. « Attention, la tchoupina (le surnom de l’assiette creuse) est ici plus précieuse qu’un Iphone ! Ne l’égarez pas et ne laissez personne vous la voler. Il n’y en a pas assez pour tous les prisonniers », nous avertit d’emblée un affable gardien. « Moi, je vous kiffe ! Je n’ai jamais raté vos reportages à l’étranger ou vos émissions sur Beur TV. Courage ! », assène-t-il en nous assurant que nous serons bien traités durant ce séjour indéterminé derrière les barreaux.

Au cours de notre promenade pour rejoindre notre « salle de transit », nous rencontrons plusieurs prisonniers. Les uns marchent, d’autres parlent et se répondent… Par delà les murs qui séparent les cours, c’est aussi avec ceux restés en cellule, par les fenêtres, qu’ils communiquent. Pendant que depuis les bâtiments on nous apostrophe, on crie, on appelle, les plus agiles grimpent le long des clôtures, jusqu’à hauteur des barbelés, pour se rapprocher et pouvoir ainsi mieux converser avec ceux d’à-côté. De cours en cours, on s’échange des nouvelles, se passe du tabac et d’autres choses encore  : on se retrouve. L’agilité de ces jeunes monte-en-l’air me fascine…

A la tombée de la nuit, j’avais mal aux pieds. J’essaie de ne pas trop me crisper. Jusqu’à présent, je n’ai pas de problème  : ils me « respectent » à cause de mon travail, de mon statut de « journaliste opprimé et incarcéré pour ses articles et opinions ».

La suite dans le prochain épisode… 

 

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