Il ressemblait étrangement à un vieillard haute taille, droit, sec, nerveux et maigre. Son visage ovale était ridé par des milliers de plis qui formaient des franges arquées au-dessus des pommettes, au-dessus des sourcils, et donnaient à sa figure une ressemblance avec les vieillards. Et pourtant, Habib est âgé d’à peine 35 ans. Il est ce qu’on appelle le « privo », à savoir le prévôt, une profession qui n’existe nulle part ailleurs qu’en prison. 

C’est lui « le chef de la salle », l’homme désigné pour faire respecter l’ordre et la discipline au sein d’une salle de la prison d’El-Harrach. Fidèle collaborateur de l’administration pénitentiaire, il jouit d’une totale autorité au sein de sa salle. Respecté, craint, il bénéficie de nombreux avantages qui lui sont accordés par les responsables du bagne. Des privilèges censés lui permettre de réaliser sa  délicate mission : réussir le vivre-ensemble dans une salle pouvant abriter jusqu’à 120, voire 130 détenus ! Une mission qui relève de l’impossible.

« Vous êtes les deux journalistes ? Vous êtes ensemble ? Venez, voici vos deux lits ! », lance-t-il avec un ton de père autoritaire qui fait mine de protéger ses enfants. « On m’a prévenu de votre arrivée. Nous avons nettoyé la salle. Profitez du calme trompeur avant le grand débarquement. Des dizaines de détenus vont arriver au cours de cette nuit, on ne pourra même plus marcher ». Son avertissement s’apparente à une gifle qui nous réveille de notre torpeur : il faut bel et bien accepter ce cauchemar et s’adapter à la nouvelle réalité de la prison.

Et c’est ainsi que commença notre première nuit à la prison. Dans cette salle de « transit » de la prison d’El-Harrach, vous n’avez pas d’espace à vous, pas de lieu ni de moments où vous êtes seul avec vous-même. La prison est un univers de bruit : portes métalliques qui claquent, télévision allumée en permanence. Des bruits étranges nous parviennent également de l’extérieur, de ces autres salles voisines qui composent le fameux « transit », le lieu premier qui nourrit le choc émotionnel du prisonnier algérien. Le lieu où il faudra se résigner et accepter son sort de « mhabsi ». Dehors, dés la tombée de la nuit, certains détenus deviennent fous, hurlent, tambourinent sur les portes pour appeler les gardiens… « On ne travaille pas en prison, mais on ne s’y repose pas non plus. On en sort épuisé, abruti, longtemps incapable de construire un nouveau projet de vie. Peu de gens vous y aident d’ailleurs. Même condamné à une courte peine, un détenu le reste à vie ». Avec ces premiers mots, Habib essaie clairement de nous inculquer la valeur suprême qui permet au prisonnier algérien de survivre : la patience.

Patienter, patienter car les premières nuits, le sommeil ne vient jamais. La perception elle-même de la nuit disparaît petit à petit car il n’y a pas réellement de nuit en prison. Les lumières sont éternellement allumées, les fenêtres métalliques grillagées nous empêchent d’apercevoir les étoiles du ciel. La sombreur et l’obscurité disparaissent de nos vies et plus rien ne distingue le jour de la nuit.

Seuls les échanges avec les autres prisonniers nous permettent de tuer le temps de ces premières nuits difficiles.  Jusque-là, dans cette grande salle de transit, peu sont ceux qui me questionnent sur les raisons de ma présence ici. Ils ont tous entendu parler de ces journalistes placés en détention et dont les visages défilent à longueur de journée sur les écrans des télévisions. En prison, les mûrs ont des oreilles et toutes les informations se répandent comme une traînée de poudre grâce à cette complicité difficile à décrypter établie entre les gardiens et les prisonniers.

Au fil des heures qui s’égrènent, la salle du transit se remplit petit à petit. Parmi tous ceux que je croise, un seul me paraît différent. Plus mature. Un grand jeune homme tout maigre, au visage triste, barbu de trois jours, la trentaine environ. Il me dit qu’il est là parce qu’il a été arrêté alors qu’il conduisait une voiture sous l’emprise de l’alcool et du cannabis. Il me dit qu’il a un enfant de trois ans et un foyer dont il s’occupe tout seul.

Il me dit enfin qu’il regrette beaucoup  : il a des larmes dans ses yeux. Il désire par-dessus tout sortir au plus tôt. Il doit être jugé en comparution immédiate au tribunal de Bir Mourad Raïs. Tout comme Merouane et moi. Je tente d’oublier un moment mon tourment en écoutant cet homme  : il me console de mon sort, en quelque sorte.

Sommairement aménagé, la salle du « transit » est un lieu trompeur. Quel que soit l’effort fourni pour l’entretien du bâtiment, l’insalubrité règne partout. Dans les cours et dans les salles, on croise des rongeurs de la taille d’un chat. L’image des détenus nourris, logés, blanchis diffusée par la télévision de l’Etat est complètement erronée. Dans le « transit », nous avons croisé de nombreux « repris », des personnes ayant séjourné à plusieurs reprises à la prison d’El-Harrach.

Plusieurs d’entre eux m’ont parlé « des petites bêtes qui rongent » pendant la nuit. Ils m’ont expliqué avoir le corps meurtri par ces piqûres « qui rendent fou », qui démangent à se gratter jusqu’au sang. J’ai pu voir leurs mains boursouflées. Il y a des cafards dans les toilettes.

Deux toilettes que partagent plus de 100 détenus ! Dans ces conditions, Habib et ses acolytes imaginent quelques rares aménagements de « confort » comme un drap tendu pour faire ses besoins à peu près à l’abri du regard des autres. En prison, tout peut s’acheter et se vendre. Il suffit d’avoir de l’argent. A raison de 2500 Da par semaine, les détenus peuvent faire des courses auprès du magasin de la prison. Des petites fiches à remplir sont proposées aux nouveaux prisonniers. Des bouts de papiers où les produits disponibles dans le stock sont soigneusement consignés. Ça s’appelle la « Cantina » ! Le seul luxe que peuvent se permettre les prisonniers d’El-Harrach.

Malheur à ceux qui n’ont pas les moyens de cantiner, c’est-à-dire de s’acheter de quoi améliorer l’ordinaire, gâteaux, cigarettes ou tabac à rouler. Tout est possible quand on en a les moyens. Pour les abandonnés de tous, c’est la course au mégot dans la cour de promenade.

A minuit, la salle est d’ores et déjà totalement remplie par les personnes placées sous mandat de dépôt au niveau des tribunaux de la wilaya d’Alger. La froideur du béton brut les renvoie tout droit vers la sinistrose de leur destinée.

En fin de compte, qui voudrait vivre dans un endroit sans aucune intimité ? Un endroit où il n’y pas de téléphone, où chaque lettre est ouverte et lue par un autre ?

Un endroit où l’on nous dit quand manger, quand dormir, quand se doucher, quand on a le droit d’aller aux toilettes. Des toilettes partagées avec 160 autres personnes.  Un endroit où les fouilles intégrales sont monnaie courante. Où le peu qu’on est autorisé à posséder se retrouve jeté dans tous les sens sans la moindre considération. Tout est répandu au sol. Les vêtement propres et pliés, éparpillés dans la cellule. Des empreintes de bottes sales sur les draps, l’oreiller, sur ce lit où depuis des années on cherche en vain le sommeil. Cette première nuit à la prison d’El-Harrach m’a paru interminable. Terriblement interminable.

 

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