C’est le problème qui préoccupe chaque jour les Algériens. Le système de santé, les hôpitaux publics, la mauvaise prise en charge médicale des patients algériens et les conditions déplorables dans lesquelles évoluent le personnel soignant, ces sujets alimentent depuis des années les polémiques en Algérie. Mais qu’est-ce qui cloche réellement ? 

Il faut reconnaître, d’abord, que la santé des Algériens a connu depuis l’indépendance du pays une amélioration de tous les paramètres quantifiables de santé. Des progrès ont été réalisés, surtout depuis le début des années 2000, grâce à une priorité redonnée à la santé et une part croissante du budget de l’Etat consacrée à la santé. A titre d’exemple, l’espérance de vie qui était inférieure à 50 ans à l’Indépendance est passée à plus de 72 ans en 2012, les mortalités infantile et maternelle ont, elles, été divisées par 7 en 50 ans.

Ceci dit, avec l’impressionnante croissance démographique de notre pays, l’actuel système de santé est totalement grippé et ne peut nullement répondre aux besoins actuels des Algériens. Pourquoi ?

Pas assez de médecins et de lits dans les hôpitaux 

D’abord, la couverture médicale cause aujourd’hui un grand problème.  Si elle a régulièrement augmenté depuis l’indépendance, sauf pendant la décennie noire des années 90, la couverture médicale en Algérie est considérée comme la meilleure du Maghreb, mais demeure insuffisante au regard des ressources supérieures de l’Algérie par rapport à ses voisins, lesquelles devraient mieux la situer dans le benchmark.

De plus, en ce moment, la couverture médicale demeure encore inégale en termes géographique et par spécialité. Les soins infirmiers et de nursing, l’ensemble des soins infirmiers dispensés à des malades, souvent dépendants, handicapés ou en fin de vie, constituent l’une des faiblesses majeures du système de santé algérien et handicapent lourdement l’efficacité des services médicaux malgré les lourds moyens matériels octroyés.

Ainsi, le taux de couverture pour le nursing/infirmier est seulement de 19 /10000 habitants
contre 29/10000 en Tunisie par exemple. Manques de médecins, manques de personnel paramédical notamment à l’intérieur et sud du pays, mais aussi et surtout des lits dans les hôpitaux algériens ! En effet, compte-tenu de la croissance soutenue de la population, le nombre de lits pour 1000 hab a pratiquement été divisé par 2 en 25 ans, et ce malgré l’accroissement considérable du nombre d’infrastructures, notamment durant les années 2000.

Cette situation reflète encore et malgré tout l’effort insuffisant en Algérie en terme de développement des infrastructures hospitalières pour répondre aux importantes évolutions démographiques et sanitaires.

Des dépenses en baisses 

Ces problèmes de prise en charge des patients algériens ont été aggravés par le niveau bas des dépenses de l’Algérie ces dernières années dans le secteur de la santé.  En 2009, les dépenses en santé représentaient seulement 4,58 % du PIB. Une moyenne très faible par rapport à beaucoup de pays en voie de développement. A Cuba, par exemple, les dépenses en santé représentent depuis 2009 plus de 5,6 % du PIB. Au Vietnam, ces dépenses dépassent également les 5 % du PIB. En Turquie, un véritable pays émergent, les dépenses consacrés à la Santé dépassent les 6, 75 % du PIB. Idem pour le Mexique dont les dépenses pour la santé de sa population dépassent aussi les 6,47 % du PIB. Nos voisins, la Tunisie et le Maroc, alors qu’ils ne disposent de nos richesses, dépensent davantage pour la santé de leurs populations avec respectivement 6,35 % du PIB pour la Tunisie et 5,25 % pour le Maroc.

Et pourtant, à la fin des années 90 et jusqu’à 2005, l’Algérie avait accéléré les dépenses de santé et le ratio des dépenses de santé avait approché les 7 % du PIB, ce qui était comparable aux ratios des pays développés et émergents leaders. Cette augmentation quantitative des moyens consacrés à la santé ne s’est pas, malheureusement, traduit pourtant ni par une amélioration de la qualité réelle des soins, ni par une amélioration de la qualité perçue par les citoyens qui, elle, ne semble pas progresser.

Mauvaise couverture sociale 

L’autre problème qui affaiblit dangereusement notre système de santé concerne la couverture sociale et le remboursement des prestations de soins. Il est clair à ce propos que l’Algérie a procédé à l’amélioration du système de couverture du «tiers payant» entraînant mécaniquement l’augmentation de la facture du médicament et des soins médicaux notamment pour les prises en charge des pathologies chroniques.

Cependant, c’est le reste à charge pour le patient qui demeure très élevé en Algérie car il se situe en moyenne à 40% de la dépense de santé, un des plus élevés dans la région du Maghreb. Par ailleurs, ce reste à charge dépasse 90 % pour les soins et services offerts par les structures privées de santé.  Ce taux moyen est anormalement élevé pour un système national où la sécurité sociale est accessible au plus grand nombre et est un principe constitutionnel d’égalité des citoyens.

La part excessivement élevée du reste à charge pour les soins dispensés par le privé
reflète quant-à-elle l‘absence de contractualisation des médecins privés avec l’Assurance Maladie (seulement 1000 médecins privés contractualisés à ce jour, avec une très faible application du tiers payant) et leur non-inclusion de facto dans le système général de santé publique.

A ce dysfonctionnement, il faut ajouter le délicat problème de la cherté et disponibilité des médicaments. Le prix moyen des médicaments génériques vendus est passé en 5 ans de 162.5 à 244 DZD, soit une augmentation de 50 % ! Cette évolution est la traduction directe des transitions épidémiologiques citées plus haut et reflète la tendance des laboratoires, même ceux proposant des génériques, à introduire de nouvelles molécules toujours plus chères.

Ces prix sont pourtant contrôlés et évalués périodiquement sur les listes de médicaments avec tarifs de référence. Les génériques demeurent aussi relativement chers à cause des coûts des matières premières importées mais également par défaut d’économie d’échelle car les unités de production sont encore récentes, restent de petites tailles et ne travaillent
pas encore en synergie. En parallèle, les besoins thérapeutiques et médicaux évoluent vers des traitements récents et plus techniques qui sont quasiment tous importés en Algérie. Citons par exemple les anti-cancéreux, les insulines analogues/stylos, les anticorps monoclonaux et interférons, les trithérapies, les prothèses et le matériel médical, dont seule une infime partie est produite localement. Pour ces raisons, les besoins nationaux de soins évoluent vers plus de demandes de produits innovants restant importés et le marché
reste structurellement importateur malgré l’essor d’une industrie locale de production.

L’urgence d’une évolution 

Tous ces problèmes expliquent l’incapacité de notre système de santé à s’adapter à la transition démographique en cours actuellement en Algérie.

Dans ce contexte, l’Algérie peine à affronter une nouvelle épidémiologique car le pays est confronté à la fois aux priorités sanitaires des pays en développement et à celles des pays développés :

  • Des mortalités maternelle et infantile encore anormalement élevées (mortalité infantile à
    31,3‰)

– Une persistance de certaines maladies transmissibles et une résurgence épisodique de certaines maladies infectieuses « oubliées » (hydriques, tuberculose, scarlatine, …)

–  Une augmentation régulière et soutenue des pathologies chroniques, dites « modernes »
(maladies neuropsychiatriques, pathologies digestives, cardio-vasculaires, diabète,
asthme/allergies, …)

  • Une augmentation alarmante des pathologies graves et très lourdes à prendre en charge
    (cancers, maladies de système, maladies métaboliques…)
  • Une forte prévalence des accidents domestiques et de la route qui nécessite de prendre en charge des traumatismes lourds avec d’importants moyens chirurgicaux.

A titre indicatif, les premières causes de décès actuels sont : les cancers et les traumatismes, les maladies cardio vasculaires, les affections périnatales.

Cette transition épidémiologique complexe et relativement courte dans le temps se traduit par une dispersion inevitable des ressources matérielles et humaines pour faire face à des besoins très divers. Ce spectre très large de maladies, de situations socio-médicales et sociales à traiter contraint très significativement le système de santé en termes organisationnel et financier. Les transitions démographique et épidémiologique imposent donc au système de santé algérien de se transformer à nouveau pour assumer les nouvelles pathologies et les nouveaux patients, rendant indispensable une évolution structurelle de ce système de santé, en particulier sur son volet financement et sur son organisation.

Enquête basée sur les données recueillies et récoltées par le Collectif Nabni