En Algérie, il y a une véritable urgence pour mener une réflexion collective  sur une nouvelle gouvernance à la fois centrale et locale. Cette réflexion peut mener à une nouvelle politique de l’aménagement du territoire et d’une nouvelle gestion des collectivités locales afin de rapprocher l’Etat du citoyen. Des évolutions s’imposent dans notre pays au vu des événements actuels.  

 

L’Algérie  s’étend sur 2 380 000 km2 dont 2100 000 km2 d’espace saharien. La densité paraît faible, mais les 9/10e de la population sont concentrés sur les terres du Nord. Sa situation géographique est stratégique : en face de l’Europe, côtoyant la Tunisie, l’Atlantique Maroc/Mauritanie, la Libye, le Mali et le Niger comme point d’appui de l’Afrique sub-saharienne. L’objectif stratégique horizon 2018/2020/2030 est d’éviter que plus de 95% de la population vivent sur moins de 10% du territoire et avoir une autre vision de l’aménagement de l’espace. Nous assistons, hélas, à des constructions anarchiques avec le manque d’homogénéisation dans le mode architectural, un taux accéléré d’urbanisation avec des bidonvilles autour des grandes villes, avec le risque de l’extension de nouvelles formes de violence à travers le banditisme et de maux sociaux comme la drogue et la prostitution.

Il suffit de visiter toutes les wilayas, sans exception, pour constater des routes, des infrastructures et des ouvrages d’art qui ont coûté à la collectivité nationale plusieurs dizaines de milliards de centimes inutilisables en cas d’intempéries, des routes éventrées à l’intérieur des villes où la plupart des autorités se complaisent uniquement aux axes principaux visités par les officiels, des ordures qui amoncellement à travers la majorité des quartiers périphériques, des logements que les citoyens refont, surtout les secondes œuvres avec des VRD non finies, des espaces verts qui font place à du béton, la construction d’unités dangereuses et polluantes près des villes, des sites touristiques, près des côtes, contenant plusieurs centaines de lits et qui déversent à la mer leurs déchets sans compter le manque d’eau pour l’hygiène. Cela témoigne le manque de cohérence et donc d’actions urgentes dont la responsabilité ne concerne pas seulement un département ministériel, mais à la fois plusieurs départements et les collectivités locales. De ce fait, l’aménagement du territoire plaçant l’homme pensant et créateur au cœur du développent doit réaliser un double objectif, d’une part, une société plus équilibrée, plus participative et solidaire, d’autre part, la croissance au service de l’emploi.

L’aménagement du territoire devra répondre aux besoins des populations en quelque lieu qu’elles se trouvent et assurer la mise en valeur de chaque portion de l’espace où elles sont installées. Il ne s’agira pas d’opposer le rural à l’urbain, les métropoles aux provinces, les grandes villes aux petites mais d’organiser leurs solidarités à travers des réseaux rénovés qui tiennent compte des mutations, tant internes que de l’économie mondialisée en favorisant une armature urbaine souple à travers les réseaux par la fluidité des échanges, la circulation des hommes, des biens, les infrastructures et les réseaux de communication.

 En se fixant des objectifs précis impliquant une nouvelle orientation de la politique socio –économique  actuelle,  il  s’agit impérativement de procéder à une autre organisation institutionnelle, d’opérer un nécessaire changement qui passe par une approche basée sur une identification claire des missions et responsabilités et une restructuration des fonctions et des services chargés de la conduite de toutes les activités administratives, financières, techniques et économiques.

Cette organisation institutionnelle implique d’avoir une autre vision du rôle des collectivités locales. Cela suppose une autre organisation locale,. En 2002, sur instruction de son Excellence Mr le Président de la république, le gouvernement avait déjà élaboré un texte législatif intitulé : «avant-projet de loi-cadre fixant les règles générales d’organisation et d’administration du territoire».

Une disposition de ce texte concernait justement le découpage territorial en régions étant prévu une circonscription administrative intermédiaire entre l’Etat et la wilaya dénommée la circonscription administrative régionale (CAR)», stipulait l’article 85. Concrètement, cette subdivision territoriale devait disposer d’une sorte de gouvernement, d’une capitale et d’une assemblée faisant office de parlement régional.

A sa tête, on retrouvait une sorte de superpréfets dotés de très larges prérogatives avec des walis techniciens sous ses ordres au niveau régional devant aller à la suppression des sous-préfectures. Selon l’article 92, il devait être chargé de «coordonner l’activité des administrations et services publics à compétences régionales, notamment les grands services publics, les services extérieurs relevant des administrations centrales». Mais, cet avant-projet de loi fixant les règles d’organisation et d’administration du territoire n’a jamais vu le jour alors qu’il est d’une brûlante actualité afin de s’adapter aux nouvelles mutations. C’est que la conception volontariste étatiste de l’aménagement du territoire en Algérie.

L’efficacité de ces mesures d’aménagement du territoire pour favoriser les activités productives implique également la refonte des finances locales et des taxes parafiscales sans laquelle la politique d’aménagement du territoire aurait une portée limitée devant s’appuyer sur le système de péréquation entre les régions pauvres et riches et sur une véritable décentralisation qui doit être prise en compte… La structure qui me semble la plus appropriée pour créer ce dynamisme, ce sont les chambres de commerce régionales qui regrouperaient l’Etat, les entreprises publiques/privées, les banques, les centres de formation professionnelle, et les universités/centres de recherche. L’action des chambres de commerce, lieu de concertation mais surtout d’impulsion pour la concrétisation de projets devrait s’articuler autour de cinq objectifs :

Premièrement, dynamiser les infrastructures de base et préparer des sites confiés à des agences de promotions immobilières publiques et privées ;

Deuxièmement, mettre à la disposition des sociétés une main-d’œuvre qualifiée grâce à un système de formation performant et évolutif allant des ingénieurs, aux gestionnaires, aux techniciens spécialisés et ce, grâce aux pôles universitaires et des centres de recherche, évitant ce mythe d’une université par wilayas. Exemple la chambre de commerce offrirait un poste pour 10 candidats en formation, les 90 % non retenus ne constituant pas une perte pour la région.

L’apprentissage en dynamique est un capital humain pour de futures sociétés qui s’installeraient dans la région, une société installée payant des impôts qui couvriront largement les avances en capital de la formation avancée. Cette formation devra être adaptée pour tenir compte de la norme qualité standard, le label qualité étant exigé pour tout exportateur  en direction de la CEE, des USA ou de l’Asie. Ainsi, nous assisterons à une symbiose entre l’université et les entreprises. Car les sociétés ont besoin de l’accès aux chercheurs, aux laboratoires pour les tests d’expérimentation et l’université a besoin des sociétés comme support financier et surtout d’améliorer la recherche. Les étudiants vivent ainsi la dialectique entre la théorie et la pratique ;

-Troisièmement, favoriser des entreprises souples reposant sur la mobilité et les initiatives individuelles ;

-Quatrièmement, à travers cette structure régionale animée par la chambre de commerce,  lieu de concertation et de dialogue,  intensifier les courants d’échange à travers différentes expériences entre les régions du pays et l’extérieur et l’élaboration de tableaux de prospectifs régionaux, horizon 2018/2020/2030. La mise à la disposition des futurs investisseurs de toutes les commodités nécessaires ainsi que des prestations de services divers (réseau commercial, loisirs) est fondamentale Cette symbiose entre ces différentes structures et certains segments de la société civile doit aboutir à des analyses prospectives fondamentales, à un tableau de bord d’orientation des futures activités de la région.

-Cinquièmement, garante de la sécurité de nos frontières , ne plus considérer les zones frontalières sous l’angle de l’assistanat mais dans le cadre d’un développement global profitable aux régions limitrophes afin de lutter contre la sphère informelle dont la contrebande. Dans ca cadre, le   ministre de l’intérieur le 13 octobre 2018 a appelé les P/APC à conjuguer les efforts pour la concrétisation du programme spécial décidé par le président de la République au profit des wilayas frontalières et  d’annoncer que la loi relative aux collectivités locales est fin prête  et création d’une instance nationale pour la réhabilitation des zones frontalières qui est bonne  initiative mais l’Algérie ne pouvant supporter à elle seule toutes les  dépenses, devant les mutualiser . La problématique qui se pose dans les zones frontalières, qui englobent 57 communes et 12 wilayas, est le fait d’être excentrées par rapport au reste du territoire national.  Dans ce contexte, il  est prévu une  la loi sur la fiscalité locale et   l’organisation spatiale et la mise à niveau socio-économique durable des territoires frontaliers.

Le cadre juridique devrait prendre en charge les spécificités des régions frontalières pour la promotion et le développement socio-économique. autour de quatre axes :  la mise à niveau et l’équité des territoires en matière d’éducation, de formation, de santé,   l’introduction du numérique,  la diversification économique et du développement local, à travers notamment le renouveau agricole et rural et la promotion du troc dans les transactions commerciales, de la connectivité et la mise en synergie des territoires en renfonçant les infrastructures de transport (chemin de fer, réseaux routiers…)  et enfin l’organisation et le rééquilibrage du réseau aggloméré en respectant l’environnement et le développement durable. Les universités devront apporter leur contribution au développement territorial

Ces axes directeurs devraient s’inscrire dans le cadre de la régionalisation économique que beaucoup confondent avec le régionalisme source d’intolérance et du centralisme bureaucratique. Au contraire et l’expérience des USA est là  pour le démontrer comme ’Allemagne à travers  les Landers, la régionalisation économique renforce le rôle  de l’Etat régulateur, renforce l’efficience  économique  et contribue à l’unité nationale  par la cohésion  sociale régionale.

 Certes, la  notion de région est elle-même extrêmement variable. La régionalisation pouvant se réaliser au sein du pays ou bien par le regroupement d’un ensemble d’Etats dans une zone géographique particulière ou sur la base d’intérêts ressentis comme communs ce que les économistes qualifient d’intégration régionale : exemple la communauté économique européenne. Aussi, la régionalisation peut prendre des formes très différentes selon les pays, allant de la décentralisation au quasi fédéralisme.  Pour réaliser la symbiose Etat-citoyens,  la régionalisation économique peut être définie  comme un mode d’organisation de l’Etat qui confère à la région un rôle et un statut économique, caractérisé par une autonomie relative mais non indépendant de l’Etat central pour les grandes orientations stratégiques  cette autonomie étant donc encadrée par l’autorité nationale. La mise en place de pôles régionaux économiques  doit avoir pour conséquence un meilleur gouvernement réel ressenti comme tel par la population, l’argument de base résidant dans la proximité géographique.

Cela signifie qu’il existe une solution locale aux problèmes locaux et que celle-ci est nécessairement meilleure qu’une solution nationale. Aussi, ces actions opérationnelles   impliquent de répondre  aux  questions fondamentales suivantes : -compétences des régions ; -règles de composition et de fonctionnement des assemblées et exécutifs régionaux; -ressources des régions – relations avec le pouvoir central – modalités de transfert aux pouvoirs régionaux  et concertation entre régions.

Selon les théories traitant de la régionalisation économique,  la diversité des situations locales impose une diversité de solutions pour s’adapter aux conditions locales spécifiques.

La régionalisation économique couplée avec une réelle décentralisation supposant une clarté dans l’orientation de la politique socio-économique évitant des tensions et conflits entre le pouvoir local et central et des concurrences entre le centre et la périphérie permettrait un nouveau cadre de pouvoir avec des nouveaux acteurs, de nouvelles règles et de nouveaux enjeux avec des nouvelles stratégies élaborées. Elle devrait favoriser un nouveau contrat social national afin d’optimaliser l’effet de la dépense publique et rendre moins coûteux et plus flexible le service public. La création d’un nouvel espace public générerait une nouvelle opinion publique, voire une nouvelle société civile. Le débat permet l’émergence de thématiques communes, des modes de propositions communs et donc déterminerait des choix collectifs optimaux.

 Les expériences historiques montrent clairement que si la centralisation a été nécessaire dans une première phase, elle a atteint vite ses limites et que ce sont les pays qui ont développé des décentralisations réelles et non des déconcentrations, synchronisant gouvernance centrale et locale, qui ont le mieux réussi leur développement. Une réorganisation du pouvoir local dont la base est la commune, pour une société plus participative et citoyenne s’impose, réorganisation fonction de la revalorisation de la ressource humaine renvoyant à l’urgence de la révision du statut de la fonction publique. Après la «commune providence » du tout Etat, l’heure est au partenariat entre les différents acteurs de la vie économique et sociale, à la solidarité, à la recherche de toutes formes de synergie et à l’ingénierie territoriale.

C’est à la commune que reviendra ainsi la charge de promouvoir son espace pour l’accueil des entreprises et de l’investissement. La wilaya et la  commune doivent   passer du stade de collectivités locales providences à celui de collectivités locales entreprises et citoyennes responsables de l’aménagement du développement et du marketing de leur  territoire. Cela implique à la fois de la compétence mais également être à l’écoute des  préoccupations des citoyens. Les tensions pas seulement dans le Sud mais dans bon nombre de wilayas ne doivent pas être pris à la légère par des replâtrages sans vision stratégique.

On ne crée pas des emplois par décrets ou dans l’administration, sinon le problème ne se poserait pas pour tous les pays du monde. Il existe une loi économique insensible aux slogans politiques : en ce XXIème siècle, le taux d’emploi dépend  avant tout de la dynamisation de la sphère économique, de l’entreprise, de son soubassement le savoir à l’ère du digital et de l’intelligence artificielle, et ce dans le cadre des valeurs internationales. La nouvelle vision de la gestion centrale  et locale doit  renforcer  la cohésion sociale   et l’efficacité économique et sociale à travers l’implication tant des élus locaux que des citoyens reposant sur  la bonne gouvernance centrale et locale qui doit être synchronisée  et  l’efficacité des institutions. Aussi, évitons des solutions déconnectées des réalités locales et mondiales et privilégions uniquement les intérêts supérieurs de l’Algérie.

Les expériences récentes doivent être méditées. Une centralisation bureaucratique à outrance  favorise un mode opératoire de gestion autoritaire des affaires publiques, une gouvernance par décrets, c’est-à-dire une gouvernance qui s’impose par la force et l’autorité loin des besoins réels des populations et produit le blocage de la société.  Je considère que la régionalisation économique- pas le régionalisme-  renforce le rôle  de l’Etat régulateur, l’efficience économique  et contribue grâce à la concertation permanente, à l’unité nationale  par la cohésion  sociale.

La pleine réussite du redressement national qui ne concerne pas uniquement l’économique mais le politique, le social et le culturel, implique de poser le nouveau  rôle de l’Etat et son articulation avec le marché dans la future stratégie,  inséparable des  nouvelles mutations mondiales : cela s’appelle instaurer un Etat de Droit et la démocratie  tenant compte de notre anthropologie culturelle.

En  ce mois d’octobre 2018, il faut être réaliste.  La  situation socio-économique  actuelle exige  une action vigoureuse de redressement national   qui doit constituer la principale priorité au vu des  tensions géostratégiques au niveau de la région et budgétaires inévitables entre 2018/2020/2025, d’autant plus que des scénarios préfigurent une grave crise mondiale à l’horizon 2020/2022  avec des incidences sur le cours du pétrole, principale source de devises du pays.

Les principaux indicateurs officiels tant de al ban que d’Algérie que de l’avant-projet de loi de finances 2019  ont un impact sur l’évolution du niveau des réserves de change et la cotation officielle du dinar, existant un écart d’environ 50% avec la  cotation sur le marché parallèle.  Les réserves de change ont évolué ainsi : 2012 : 190 6 milliards de dollars, 2013 :194,0 milliard de dollars, 2014 :178,9 milliards de dollars, 2015 :144,1 milliards de dollars, 2016 : 114,1 milliards de dollars, 2017 : 97,3 milliards de dollars. Selon la banque d’Algérie,  bilan du premier semestre 2018,  par rapport à fin décembre 2017, les réserves de change se sont contractées de 8,72 milliards de dollars en passant de 97,33 milliards à fin décembre 2017 à 88,61 milliards à fin juin 2018, ce qui donnerait fin 2018, selon la même tendance   un montant de 79,89 milliards de dollars.

L’avant-projet de loi de finances 2019  est plus inquiétant puisque  comme incidence, l’encours des réserves de change sera impacté et se contracterait à 62, milliards de dollars en 2019,  47.8 en 2020 et à  33.8 milliards de dollars en 2021, le FMI prévoyant 12 milliards de dollars courant 2022.

Espérons  des  solutions rapides et réalistes  en s’attaquant  aux vénérables problèmes qui secouent le pays à savoir l’approfondissement des réformes afin d’éviter  à l’Algérie un retour au FMI horizon 2022. Pour relever les défis futurs, se projeter sur l’avenir, une nouvelle gouvernance, un  langage de vérité et la moralité des gouvernants s’imposent.

Avec une plus  grande rigueur budgétaire, une meilleure gouvernance, un changement de cap de la politique économique actuelle, avec un baril entre 60/70 dollars, l’Algérie peut sens sortir, possédant   des atouts avec un  endettement extérieur faible environ. 06 milliards de dollars.  L’Algérie  possède  toutes les potentialités pour réussir supposant une autre démarche où le Politique, l’Économique, le Social, le Culturel  sont dialectiquement liés.  Retarder  les  réformes  structurelles  conduira inéluctablement  à la régression économique et sociale , la cessation de paiement horizon 2022  avec les risques  de tensions sociales et la déstabilisation de la  région méditerranéenne  et africaine  avec des interférences étrangères. L’Algérie  a besoin enfin d’une nouvelle stratégie, s’adaptant au nouveau monde, de la CONFIANCE pour sécuriser son  avenir fin  de s’éloigner  des aléas de la mentalité rentière pour réhabiliter le travail et l’intelligence.

Par  Abderrahmane MEBTOUL, professeur d’université et expert international