Au lieu de s’enfermer dans des querelles stériles, nos responsables doivent se poser la question suivante : quelle sera l’Algérie de 2020/2025/2030 afin d’éviter  sa marginalisation en ce monde turbulent et instable qui devrait connaitre d’importants bouleversements  géostratégiques. Dans cette contribution, je reviens sur le processus inflationniste où  le pouvoir d’achat du citoyen est déterminé en fonction du taux d’inflation et de son modèle de consommation qui est historiquement daté et dépassé. 

Nos responsables enfermés dans des bureaux climatisés devraient faire le marché en tant que simples citoyens pour s’enquérir des prix réels, sans protocole et ce afin d’être proche à la fois du simple citoyen et de la réalité et d’éviter des actions conjoncturelles qui amplifiant les problèmes à terme.

Le taux d’inflation, l’indice se calcule par rapport à la période précédente. Ainsi un taux d’inflation  faible en T1 par rapport à un taux d’inflation élevé  par rapport à To  donne cumulé un  taux d’inflation élevé et se pose la question de l’évolution du salaire réel par rapport à ce taux cumulé. Le taux officiel  est le suivant entre 2012/2021 en espérant que l’ONS et les  pouvoirs publics  puissent réactualiser la composante de ce indice,  largement dépassé :

-4,5% en 2012,

-8,9% en 2013,

-2,92% en 2014,

-4,78% en 2015,

-6,40% en 2016,

-5,59% en 2017

-4,6% jusqu’à juin 2018.

-4.5% en 2019/ (avant projet de loi de finances 2019)

-3.9% en 2020(avant projet de loi de finances 2019)

-3.5% en 2021(avant projet de loi de finances 2019)

En revanche, selon le FMI (rapport d’octobre 2019) , le  taux d’inflation de l’Algérie devrait  s’établir à 6,5% en 2018  et devrait continuer d’augmenter en 2019 à un  taux de 6,7%  en 2019 car les impacts importants du financement  non-conventionnel seront prévisibles entre 2020/2021. L’avant-projet de loi des finances 2019  est établie sur la base d’un baril de pétrole brut à 50 dollars US et un taux de change de 118 dinars algériens pour un dollars US, contre 115 pour 2018, un taux de croissance de l’économie nationale de 2.6% pour l’année 2019 (3.4% en 2020 et 3.2% en 2021).

Dans son rapport d‘octobre 2018, le FMI table sur un taux  de croissance du Produit intérieur brut réel (PIB réel) de l’Algérie de 1,7% en 2017,  de  2,5% en 2018, contre l’ordre 3% dans son rapport publié en avril  2018 et prévoit un taux de croissance de 2,7% en 2019, et de 0,5% en 2023.

Le taux de chômage, qui s’était établi à 11,7% en 2017, devrait diminuer très légèrement en 2018 pour s’établir à 11,6% avant de passer à 12.3% de chômage en 2019. Cependant,  l’indice global du taux d’inflation ( idem pour le taux de chômage et du PIB),  voile les disparités et les  besoins qui sont historiquement datés alors que les besoins des Algériens ne cessent d’évoluer.  Le taux d’inflation officiel  est   biaisé, devant l’éclater par produits selon le modèle de consommation par couches sociales (fonction de la stratification du revenu national), étant  surcroît comprimé artificiellement par les subventions,  sinon il dépasserait les 10%.

 Le pouvoir d’achat du citoyen est calculé en fonction du taux d’inflation et de son modèle de consommation qui est historiquement daté, nos jeunes de 2018 n’ayant pas le même modèle de consommation des années 1970/1980.

Même pour les produits de premières nécessités, contrairement à certaines déclarations euphoriques, la majorité des prix ont fortement augmenté : les fruits, tomate, poivron, haricot, salade, et même la pomme de terre. Quant aux viandes,   le prix du poulet a grimpé ainsi que celle de la viande de mouton variant entre 1500/1800 dinars le kg  selon les marchés et la nature de la viande, le foi dépassant largement  les 2000 dinars le KG. Pour le poisson frais n’en parlons pas.

Il n’est pas à la disposition des petites bourses, dépassant pour certaines espèces les 1000/1500 dinars le kg. Reconnaissons également une frénésie de la demande  ce qui  accroit   les tensions inflationnistes. Quant aux produits importés, avec le dérapage du dinar étant passé officiellement de 115 dinars un euro à près de 140 dinars un euro, près de 210 dinars sur le marché parallèle, pour les biens non subventionnés, l’accroissement des prix varie de 30% à 50% en une année.

Pour les produits interdits à l’importation, biens durables et non durables,  on les trouve  sur le marché parallèle avec une augmentation  variant de 50% à 100% du fait de la faiblesse de la production interne. Il faut reconnaître une amélioration de la production agricole, certes variable  selon le taux de pluviométrie, d’année en année. Il faut éviter des comparaisons hasardeuses,  comme ce slogan dépassé « l’Algérie grenier de l’Europe ».

L’Algérie est un pays semi aride et je me félicite des investissements colossaux dans l’hydraulique réalisé par  les pouvoirs publics, surtout entre 2000/2017. Car selon  les rapports de  l’ONU, une sécheresse devrait frapper l’Afrique du Nord entre 2020/2025 avec des incidences négatives  sur la production agricole et avec des déplacements de population . Par ailleurs il faut tenir compte de la pression démographique.

La population algérienne a évoluée ainsi :  1950   8,87 millions d’habitants – 1960 11,27, – 1970 14,69, -1980 19,47,  -1990 26,24,  -2010 à 37,06  -au 1er janvier 2016 , 40,61 -au 1er janvier 2017, 41,3 -au 1er janvier 2018, 42,4 millions d’habitants Les  chiffres donnés par l’ONS (Office national des Statistiques) sur les prévisions de l’évolution de la population algérienne d’ici 2030  serait  de  51,026 millions. Cette évolution a été accompagnée par le modèle de consommation qui a   profondément changé ,devant éviter d’assimiler l’algérien à un tube digestif,  ce qui accroit la  demande : emplois- alimentations, logements, services divers etc…

Qui est condamnable, le consommateur ou le commerçant  de cette situation inflationniste ?  Il  ne faut pas se tromper de cibles devant éviter la confusion de l’essence du mal et les apparences. L’Algérie souffre d’une faiblesse  de productivité globale des facteurs , de la non adéquation  entre la dépense publique et le niveau de taux de croissance  donc  de la faiblesse de la  production hors hydrocarbures où en ce mois d’octobre 2018, environ  97/98% des recettes en devises proviennent directement et indirectement  des hydrocarbures .

Car le processus inflationniste résulte de bon nombre de facteurs interdépendants internes :  politique monétaire, fiscale dont les taxes, l’ importance de la sphère informelle qui contrôle les réseaux  de distribution et de facteurs externes pour les produits importés (taux de change, niveau des prix au niveau des marchés internationaux).

Le grand défi de l’Algérie est de réaliser la transition d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures s’adaptant aux nouvelles mutations mondiales. Cela implique  de profondes réformes structurelles donnant le primat à l’entreprise publique et privée sans aucune distinction supposant l’amélioration du climat  des affaires et surtout au fondement du développement du XXIème siècle qui sera fondée sur  l’économie de la connaissance.

Il  faut reconnaître un important effort de l’Etat pour les subventions et les transferts sociaux mais généralisées sont source  d’injustice sociale et de gaspillage. C’est un énorme gâchis supporté par le Trésor Public  alors que bon nombre de ménages souffrent de malnutrition.

Avec la détérioration du pouvoir d’achat, nos enquêtes montrent que bon nombre de ménages algériens se nourrissent essentiellement de pain et de lait. Il s’agit de mettre en place une politique    de subventions et transferts sociaux ciblés inter socioprofessionnelle et inter régionale. Les transferts sociaux budgétisés pour 2019 s’élèveront à 1772,5 milliards de dinars, représentant 8,2% du PIB et en hausse de 12,5 milliards (+0,7%) par rapport à  2018. Les transferts sociaux  avaient  atteint 1.625 mds DA en 2017 contre 1.239 mds DA en 2010. Ce montant a été porté à 1.760 milliards de dinars durant l’exercice 2018, en hausse de près de 8% par rapport à 2017. Le taux des transferts sociaux avait atteint 22,8% du budget général de l’Etat sur la période 2000-2004, puis 24,5% sur la période 2005-2009, puis 25% du budget de l’Etat en 2010-2015 et 23% entre 2016 et 2017. Pour 2019, le  montant représente des transferts sociaux est  d’environ  21% de la totalité du budget de l’Etat qui est près de 8.560 milliards de DA.

Les crédits budgétisés pour les transferts sociaux couvriront notamment plus de 445 mds DA destinés au soutien aux familles, tandis que près de 290 mds DA sont destinés aux retraites et auxquels s’ajoutera une dotation d’appui de 500 mds DA à la Caisse Nationale des Retraites (CNR). Ces transferts sociaux comportent également près de 336 mds DA pour la politique publique de santé et plus de 350 mds DA pour la politique publique de l’habitat auxquels s’ajouteront près de 300 mds DA mobilisés pour ce secteur par le Fonds National d’Investissement (FNI).

Par ailleurs, l’avant-projet de loi de finances 2019  prévoit dans ce cadre, la réduction de 60% des factures d’électricité décidée au bénéfice des populations du sud.  Mais n’ayant pas une vision de sinistrose, la justice sociale, pas l’égalitarisme,  n’est pas antinomique avec l’efficacité économique impliquant une plus grande moralisation de la société et des dirigeants, supposant un partage équitable  du sacrifice et dont les responsables doivent donner l’exemple et avoir un langage de vérité.

A l’avenir,  cette généralisation  des subventions, injuste par définition,  sera intenable financièrement  impliquant  un ciblage pour les plus démunis  et les secteurs que le gouvernement  veut encourager transitoirement.

Pour le Ministère des finances, le ministère,  le soutien des produits énergétiques (électricité, gaz, carburants…) absorbe 60% des ressources consacrées par les pouvoirs publics aux subventions qui ne passent pas par le budget de l’Etat, alors même que ce sont les catégories les plus favorisées qui en profitent le plus. L’analyse de la structure des subventions, à partir des résultats de l’Enquête-consommation effectuée, a montré que les subventions profitent plus aux catégories les plus nanties qu’aux catégories de bas revenus”, avait souligné le ministère. Dès lors, “ce mécanisme généralisé de subventions, outre son coût excessif pour la collectivité, ne répond plus aux objectifs de réduction des inégalités et de protection des populations les plus vulnérables. Compte tenu de ce constat, le besoin de réformer le système de soutien des prix s’impose comme un impératif économique”, a avancé le ministère.

Mais la mise en œuvre d’une telle opération passe nécessairement par un système d’information au temps réel notamment la quantification de la sphère informelle qui permet des consolidations de revenus  et une large  concertation sociale, l’objectif étant la protection des catégories sociales les plus nécessiteuses en explorant toutes les options qui permettent d’opérer des transferts ciblés au profit des ménages les plus vulnérables.

En conclusion, le calcul du pouvoir d’achat réel est intimement lié au processus inflationniste interne et aux performances de l’économie algérienne qui demeure fortement dépendante de l’évolution cours des hydrocarbures. Dans ces conditions, pour un ménage vivant seul avec deux enfants, sans voitures et sans dépenses onéreuses, et payant un loyer mensuel seulement de 10.000 dinars /mois, il faudrait au minimum un revenu net de 50.000/60.000 DA par mois pour vivre très humblement et dignement. 

L’analyse du pouvoir d’achat réel des algériens en 2018,  doit intégrer outre les prix de produit alimentaires, l’élévation exorbitante des factures d’électricité, de l’eau , du loyer ou de la maintenance de l’appartement ou de la maison, du coût de la maintenance de voitures personnels pour aller travailler et se déplacer, faute d’une politique de  transport en  commun efficiente.

Les autres biens non-subventionnés importés dont le prix final aux consommateurs connait une hausse tant pour les biens importés au cours officiel,  70% des besoins des entreprises publiques et privés étant importées, les taxes s‘appliquant à un  dinar officiel dévalué pour gonfler artificiellement la fiscalité et dont les entreprises répercutent nécessairement cette dévaluation sur le consommateur. Mais souvent pour les biens de consommation, faute d’une régulation d’ensemble,  les prix  s’alignent sur le  cours de la devise sur le marché parallèle cotée à plus de 50% par rapport au cours officiel.

Ce qui permet d’atténuer les tensions sociales c’est paradoxalement la crise du logement  et la sphère informelle qui permettent un revenu collectif (partage des mêmes charges ). Je mets en garde les  autorités : la résolution de la crise de logements sans relance économique prépare le nid à une vaste explosion sociale.

Ainsi, le  processus inflationniste  pose   l’urgence d’une nouvelle gouvernance fondement d’une réorientation  de l’actuelle politique socio-économique pour avoir forcément  un taux de croissance supérieur au taux de croissance démographique sinon le taux de chômage ira en croissant (taux de croissance supérieur à 7/8% sur plusieurs années pour créer 350.000/400.000 nouveaux postes de travail par an). 

Ce taux de croissance dépend  d’une nouvelle gouvernance : lutte contre la mauvaise gestion, les surcoûts, la corruption, et un ciblage des projets créateur de valeur ajoutée dans le cadre des valeurs internationales. Cela  pose également, l’impératif d’abandonner les vieux  schémas des années 1970 notamment en matière de politique industrielle, afin de s’adapter à la quatrième révolution économique mondiale qui  s‘annonce irréversible entre 2020/2030, fondée sur des réseaux, plus de concertation sociale  et  plus de décentralisation, à ne pas confondre avec déconcentration avatar de la mentalité bureaucratique rentière ?

Devant éviter toute démagogie, ni sinistrose, ni autosatisfaction, une Nation ne peut distribuer que ce qu’elle a préalablement produit pour éviter une dérive économique et sociale.

Par le Professeur et expert Abderrahmane MEBTOUL