A peine installé à son nouveau poste de wali, M. Toufik Mezhoud, veut changer la méthode, longtemps utilisée à Annaba, à savoir ne pas céder face aux sit-in et manifestations.

A la première manifestation tenue face au siège de la wilaya, le nouveau chef de l’exécutif local a cédé. Une centaine de citoyens ont protesté contre ce qui est communément appelé «les formulaires» et qui désigne les bénéficiaires provisoires de la liste des 7.000 LPL dont le dossier est en suspend pour compléments de documents et d’enquêtes. Le wali a tout de suite fait le nécessaire pour désamorcer la situation-pourtant habituelle à Annaba, où une dizaine de manifestations similaires sont tenues chaque semaine au même endroit-. L’ensemble des citoyens mécontents ont été invités à prendre place à l’intérieur de la salle de réunion de l’APW. Le wali, accompagné du chef de Sûreté de wilaya, du chef de daïra d’Annaba et du P/APC de la commune, chef-lieu de wilaya, a tenu une réunion pour rassurer les protestataires.

Une réunion au cours de laquelle l’ancien SG de la wilaya d’Annaba a fait preuve de performances politiques et diplomatiques de haut niveau. «Ma Tbekki Râï, Ma Tghadheb Dib» (ne pas faire pleurer le berger tout en évitant de mettre le loup en colère), ce proverbe résume à la perfection l’attitude du nouveau wali prêt à tout pour le maintien de la paix sociale, à la veille des échéances électorales décisives pour la nation, mais aussi et surtout pour sa future carrière.

‘On efface tout et recommence ? Pas question !’

En bon diplomate, M. Mezhoud sait tirer «amicalement» sur ses prédécesseurs. Pour lui, il est hors de question de faire dans la politique du «on efface tout et on recommence». Tout le monde sait que pour évoluer, une wilaya comme un Etat doit faire dans la continuité et ne pas tout reprendre à zéro à chaque fois qu’un changement de responsables est opéré. C’est en partant de cette idée que M. Mezhoud décide de «ne pas changer» la méthode adoptée jusque-là par son «ami de longue date» et prédécesseur en ce qui concerne le dossier épineux et chaud brûlant du logement. «Si j’avais été là, je n’aurais pas agi de la même manière et je n’aurais pas pris autant de temps», a laissé entendre le premier responsable de la wilaya au cours de sa réunion d’hier, après avoir avoué ne pas être à jour concernant ce dossier. «Je ne suis venu qu’hier, et je ne suis pas au courant à 100%», a-t-il lancé à l’attention des protestataires, tout en les invitant à marcher main dans la main pour (re)faire d’Annaba une perle.

Mais la méthode de Salamani, grâce à laquelle des centaines de fraudeurs ont été débusqués, sera vidée de tout son sens. Celle-ci reposait en effet sur des investigations administratives poussées et des enquêtes minutieuses sur le terrain. Certes, une telle procédure prenait du temps (énormément de temps même), mais les résultats étaient là ; visibles pour tout le monde. Des centaines de logements ont été récupérés et allaient être redistribués à des citoyens qui y ouvraient réellement droit. Mais le destin, et le nouveau wali en ont décidé autrement.

Personne n’est au-dessus de la loi, mais …

«Les lois de la République seront appliquées à la lettre», a assuré M. Mezhoud. «On ne peut pas attribuer de logements à tout le monde, du moins, pas à ceux qui n’y ouvrent pas droit. Mais en tout cas, nous n’allons plus perdre de temps. Nous allons accélérer le rythme. Les bénéficiaires, tout comme les exclus, auront la réponse dans les plus brefs délais», a-t-il, encore, rassuré. Mais-et il y a toujours un mais-il ne faut pas non plus trop s’approfondir dans les enquêtes au sujet des bénéficiaires. «Il y a des documents prévus pour l’étude des dossiers des demandeurs de logements sociaux. Si ces documents sont conformes, il ne faut pas clore le dossier» sans trop philosopher. Pas la peine d’approfondir les enquêtes. Il s’agit maintenant de liquider le dossier pour ne pas y laisser des plumes. Ce qui prime maintenant, c’est le maintien de la paix sociale, même si des indus bénéficiaires pullulent sur la liste provisoire.

«Je suis maintenant dans cette position-peu enviable-, mais je vais assumer mes responsabilités, sans les fuir. Je ne veux pas que le chaos règne à cause du logement, ni à cause de quoi que ce soit d’ailleurs. Nous pouvons tout annuler si la stabilité de la wilaya en dépend», a déclaré dans ce sens le nouveau commis de l’Etat. La «stabilité» et la paix sociale sont, pour M. Mezhoud, des lignes rouges à ne pas franchir.

Le chef de daïra «réhabilité»

Le chef de la daïra d’Annaba peut souffler maintenant. Il est d’ailleurs, comme par enchantement revenu sur la scène publique après l’avoir déserté depuis le début du scandale des 7.000 logements sociaux. Le nouveau chef de l’exécutif local a même trouvé le moyen de contourner la méthode Salamani tout en l’appliquant. Et M. Mezhoud explique son subterfuge : «Les formulaires sont pour moi superflus, si j’avais été ici avant, personne n’aurait été concerné par ‘le formulaire’», a-t-il lancé sous les applaudissements d’une centaine de manifestants «anti-formulaire», avant de poursuivre : «mais cette décision a été prise par monsieur le wali (NDLR Salamani), et il faut l’appliquer. Mais les solutions existent. Remplissez le formulaire (…) le wali en sa qualité de président de la commission des recours aura toute la liberté d’exclure tout le monde de la liste des bénéficiaires, tout comme il pourra y maintenir tout le monde».

Le même haut responsable de la wilaya semble même avoir trouvé «la faille» pour réhabiliter les indus bénéficiaires. Une faille qu’il ne manqua pas de révéler à son proche collaborateur.

Mezhoud explique à son auditoire qu’après la décision de la commission des recours, le chef de daïra pourra mettre qui il veut en remplacement des exclus, y compris … les exclus eux-mêmes, avant de renvoyer la liste au wali qui pourra l’accepter ou la refuser. «Et du moment que c’est moi le wali, les exclus peuvent vous saisir et vous pouvez les réintroduire sur la liste des bénéficiaires. Moi, je signerais la liste comme elle est», telle est l’astuce donnée par le wali à son chef de daïra.

Ce dernier avait été, du temps de Salamani, complètement marginalisé et tenu à l’écart de ce dossier à cause de la «gestion catastrophique» dont il a fait preuve. Mais il semblerait que le nouveau wali qui connait bien ce chef de daïra pour avoir été l’un de ses collaborateur pendant longtemps, ait décidé de le «réhabiliter» en lui donnant les pleins pouvoirs sur ce sujet, ô combien sensible !

Bendjama Mustapha