Monsieur Amin Zaoui, 

Je voudrais commencer cet écrit en mettant au préalable sur le tapis des points de précisions, afin d’éviter toute malencontreuse insinuation. 

Vos productions littéraires ou journalistiques s’inscrivent dans l’interpellation de la société, pour que celle-ci se remette en cause. C’est le rôle de l’intellectuel par excellence. Il est certain que j’adhère à un certain nombre de vos observations. En effet, je ne peux m’inscrire dans une forme de déni, en occultant les errements que le lecteur constate de visu.

Je ne juge pas. Je souligne que votre contribution au débat public, quelle que soit l’appréciation, demeure utile. Vos prises de position sur des questions vécues par la société sont courageuses. Le fait de s’exposer publiquement via des écrits mérite le respect. En outre, et au vu des attaques diffamatoires et des insultes incendiaires qui émanent de quelques personnes, m’incite à prendre votre défense, car il n’y a pas plus sacrée que la vie humaine.

Il est plus qu’évident que vous bénéficiez comme tout citoyen d’une liberté d’expression absolue. Aucun individu ou organisme n’a le droit de vous interdire ce droit fondamental. Ce droit est un acquis à préserver et à promouvoir. Sur un point similaire, il est permis à tout un chacun de critiquer objectivement un texte rendu public. Le plus important est l’entretien d’un climat serein, où arguments et avis, aussi divergents soient-ils, peuvent être mis en relief dans le strict respect. Vous êtes certainement parmi les défenseurs de ce droit à la critique, y compris à votre égard.

Vous avez écrit une chronique intitulée « Bédouinisation islamique, Alger et ses moutons », parue dans le quotidien Liberté le 16 août 2018. Cette chronique comme vous l’avez certainement remarqué a créé un débat, effectivement, mais surtout une polémique accueillie de diverses manières, notamment sur les réseaux sociaux, devenus au fil du temps pour les citoyens un espace d’échange, mais aussi un terrain de véhémence.

 Ma critique s’articulera sur deux questionnements :

1- Votre titre répond-t-il à une vérité prouvée et approuvée scientifiquement ?

Aucune œuvre scientifique, qu’elle soit d’ordre sociologique ou historique, n’a évoqué le concept de « bédouinisation islamique ». Vous êtes apparemment le premier, sans que cela ne repose sur une vérité académiquement certifiée.

Le mot « bédouin » est emprunté de l’arabe, et dans cette langue il désigne celui qui n’est pas de la ville, c’est-à-dire celui qui est originaire de la « badia », qu’il soit sédentaire, semi-nomade ou nomade. Le mot « badw » ne signifie pas uniquement les ruraux qui ne vivent pas dans les villes de la Mecque ou de Médine, et il n’a pas de connotation religieuse. Un individu issu de l’extra-muros est un rural, donc un bédouin, qu’il soit issu des Hauts-Plateaux, des montagnes ou du Sahara. Il n’est pas citadin. Il s’agit d’un terme qui fait référence à une réalité socio-anthropologique.

En ce qui concerne les travaux de traduction, Gabriel Martinez-Gros traduit le terme « bédouin », utilisé par Ibn Khaldoun, en « rural ». D’ailleurs, la traduction du baron de Slane, datée du XIXe siècle, a vieilli. Cette traduction est  révisée, en raison des erreurs d’interprétations.

Le fait d’observer, selon vous, une « bédouinisation » de la ville, provoquée par l’intrusion de moutons les jours précédents l’aïd el adha et le manque de civisme flagrant, s’oppose à une réalité dont les ruraux ne sont aucunement responsables. Ils n’ont jamais souhaité délabrer la cité que vous défendez. Les ruraux développent un sens de responsabilité beaucoup plus conséquent vu leur éloignement des chefs-lieux. Il faut incriminer le citadin quant à l’anarchie visible pendant et après le jour de l’aïd. Et encore, dans les faits, ce dernier n’est pas coupable.

Coupler l’intitulé « bédouinisation » avec « islamique », ceci explique-t-il pour vous que la saleté qui envahie les rues des villes en cette période de l’aïd a pour inspiration la religion musulmane ? Vous seul pouvez répondre à cette question. Néanmoins, des citoyens de diverses régions ont mis en place, et sans qu’ils soient encadrés organiquement, des emplacements pour que le sacrifice respecte les normes d’hygiène les plus élémentaires, et cela tout au long de la fête de l’aïd. Les témoignages, notamment audiovisuels, sont partagés sur les réseaux sociaux. Ces citoyens sont musulmans. Ils sont propres et développent une allergie envers la saleté et l’anarchie. Il est temps de médiatiser ce genre de profils, pour sortir du négativisme qui range l’esprit de quelques « illuminés », et adopter une certaine attitude de relativisme. Même en dehors de nos frontières, des musulmans s’opposent à l’abattage dans les rues. Ainsi donc, pourquoi lier l’anarchie à la religion musulmane, d’autant plus qu’au delà de la croyance religieuse, il s’agit tout simplement d’une organisation.

2-Votre chronique pointe-t-elle la responsabilité de l’Etat?

Tout gouvernement a pour obligation de gérer administrativement un territoire. Cette gouvernance concerne autant de domaines et de segments. Le politique et l’économique en premier lieu. Votre chronique n’aborde pas les responsabilités de l’Etat. Servons-nous des évidences. Les lois et les arrêtés, pour résumer les textes normatifs, organisent un pays. Les textes sur le maintien de la propreté, et le civisme globalement, font l’unanimité à l’échelle planétaire. Les dépassements ne peuvent être tolérés par un Etat structuré. J’explique. Je ne justifie pas. Car effectivement, les images et le vécu ne trompent pas. Il y a bien un incivisme patent et palpable. Encore faut-il préciser que ce sont toujours des poignées d’individus qui nuisent à l’image de la ville et de facto à l’image du pays. Mais ces minorités, si elles étaient sanctionnées par l’administration, n’auraient jamais osé jeter la moindre corne.

Enfin, rappelons que le monde rural souffre de déficits sur plusieurs niveaux. Si le fils du berger, qui garde les troupeaux de vaches, de moutons ou de chameaux, ne jouit pas d’infrastructures pour se développer socialement et s’épanouir culturellement ou sportivement, à qui la faute ? N’est-ce pas l’Etat qui a échoué à prendre en charge les régions rurales, alors que l’équilibre démographique du territoire est devenu un défi que l’Algérie doit relever d’urgence à côté des défis énergétiques? L’aménagement n’est pas une loterie, car l’équation, si elle n’est pas résolue, est susceptible de créer des frustrations et d’engendrer des divisons sociales.

Monsieur Zaoui, ne laissez point des suspicions de culturalisme ou d’essentialisme, de racisme ou de mépris, de calculs politiciens ou d’opportunisme peser sur vous, d’autant plus que notre pays traverse une crise multidimensionnelle et multisectorielle. Un intellectuel a également pour rôle de rapprocher ses concitoyens vers des buts consensuels au bénéfice de la collectivité publique.

Respectueusement, Mehdi Bsikri.