La banque d’Algérie a tenté d’expliquer dans une note en date du 18 aout 2018 les raisons de la dépréciation du dinar en référence aux  monnaies clefs (dollar/euro). L’objet de cette présente contribution est de poser la véritable problématique à la fois de la cotation  du dinar et de la différence entre sa cotation officielle  et celle du marché parallèle. 

 

Lorsqu’un Etat émet des lois ou décrets  qui ne correspondent pas à  l’Etat de la société, cette dernière enfante ses propres codes qui lui permettent de fonctionner de manière bien plus crédible que celle obligée par l’Etat  sans recourir à un contrat de confiance.

Il y a lieu de différencier la sphère informelle productive qui créé de la valeur de la sphère marchande spéculative qui réalise un transfert de valeur.  Pour les économistes, qui doivent éviter le juridisme, dans chacun de ces cas de figure nous assistons à des logiques différentes, tant pour la formation du salaire et du rapport salarial, que du crédit et du taux d’intérêt qui renvoient à la nature du régime monétaire dualiste. La formation des prix et des profits dépendent dans une large mesure de la forme de la concurrence sur les différents marchés, la différenciation du taux de change officiel et celui du marché parallèle, de leur rapport avec l’environnement international (la sphère informelle étant en Algérie mieux insérée au marché mondial que la sphère réelle) et en dernier lieu de leur rapport à la fiscalité qui conditionne la nature des dépenses et recettes publiques.

Dans le fond, et pour une analyse objective et opérationnelle, on ne peut isoler l’analyse de la sphère informelle du mode de régulation mis en place c’est-à-dire des institutions. L’extension de la sphère informelle est proportionnelle au poids de la bureaucratie qui tend à fonctionner, non pour l’économie et le citoyen, mais en s’autonomisant en tant que pouvoir bureaucratique.

Il y a actuellement une confusion selon la méthode employée : le montant est différent que l’on se réfère à la part du PIB,  par rapport à la masse monétaire en circulation, de la part dans l’emploi global ou le montant de devises échangées sur le marché parallèle. L’on doit, sans précipitation, analyser la réalité de l’économie algérienne qui reflète les fondements de la valeur d’une monnaie, devant cerner les causes essentielles de la distorsion entre la valeur officielle du dinar et celle du le marché, de s’attaquer à l’essence du mal et non aux apparences.

Premièrement, l’écart s’explique par la faiblesse de la production et la productivité, l’injection de monnaie sans contreparties productives augmente le niveau de l’inflation.

Selon un rapport de l’OCDE, la productivité du travail de l’Algérie est l’une des plus faibles au niveau du bassin méditerranéen. A cela s’ajoute la disproportion qui existe entre la dépense publique et le faible impact sur le taux de croissance. Deuxièmement, l’écart s’explique par la diminution de l’offre du fait que la crise mondiale, combinée avec le décès de nombreux retraités algériens, a largement épongé l’épargne de l’émigration.

Cette baisse de l’offre de devises a été contrebalancée par les fortunes acquises régulièrement ou irrégulièrement par la communauté algérienne localement et à l’étranger qui font transiter irrégulièrement ou régulièrement des devises en Algérie montrant clairement que le marché parallèle de devises est bien plus important que l’épargne de l’émigration. Ces montants fonctionnant comme des vases communicants entre l’étranger et l’Algérie renforcent ainsi l’offre. Il existe donc un lien dialectique entre ces sorties de devises dues à des surfacturations et l’offre, sinon cette dernière serait fortement réduite et le cours sur le marché parallèle de devises serait plus élevé, jouant donc, comme amortisseur à la chute du dinar sur le marché parallèle.

Troisièmement, la demande provient de simples citoyens qui voyagent : touristes, ceux qui se soignent à l’étranger et les hadjis du fait de la faiblesse de l’allocation de devises qui demeure très dérisoire. Mais ce sont les agences de voyages qui à défaut de bénéficier du droit au change recourent elles aussi aux devises du marché noir étant importateurs de services. Majoritairement, elles exportent des devises au lieu d’en importer comme le voudrait la logique touristique comme en Turquie, au Maroc ou en Tunisie.

Quatrièmement, la forte demande provient de la sphère informelle existant  une intermédiation financière informelle loin des circuits étatiques, expliquant le résultat mitigé de la mesure d’intégrer ce capital argent au sein de la sphère réelle. Cinquièmement, l’écart s’explique par le passage du Remdoc au Credoc, instauré en 2009, qui a pénalisé les petites et moyennes entreprises et n’a pas permis de juguler comme cela était prévu la hausse des importations qui ont doublé depuis 2009, tout en renforçant les tendances des monopoleurs importateurs.

Nombreux sont les PME/PMI pour éviter les ruptures d’approvisionnement ont dû recourir au marché parallèle de devises. A cela s’ajoute les risques du financement non conventionnel, ( le Ministre des finances annonce 17 milliards de dollars pour 2018) en cas de non-maîtrise , alimentant les segments non productifs, il peut engendrer  une inflation qui risque de conduire à la dépréciation du dinar tant sur le marché officiel que parallèle. Sixièmement, beaucoup d’Algériens et d’étrangers utilisent le marché parallèle pour le transfert de devises, puisque chaque algérien a droit à 7200 euros par voyage transféré, utilisant leurs employés algériens pour augmenter le montant, assistant certainement, du fait de la méfiance, à une importante fuite de capitaux de ceux qui possèdent de grosses fortunes. Septièmement, pour se prémunir contre l’inflation, et donc la détérioration du dinar algérien, l’Algérien ne place pas seulement ses actifs dans le foncier, l’immobilier ou l’or, mais une partie de l’épargne est placée dans les devises. En effet, beaucoup de ménages se mettent dans la perspective d’une chute des revenus pétroliers, et vu les fluctuations erratiques des cours d’or, achètent les devises sur le marché informel.

Les réserves de change selon la banque  d’Algérie  ont évolué récemment ainsi : 2012 :190,6 milliards de dollars, 2013 :194,0 milliard de dollars, 2014 :178,9 milliards de dollars, 2015 :144,1 milliards de dollars, 2016 : 114,1 milliards de dollars, 2017 : 97,3 milliards de dollars – et fin mars 2018 94,5 milliards de dollars. Au même rythme annuel les exportations  devraient tendre  fin 2018 vers 38/39 milliards de dollars, le chiffre d’affaires devant soustraire 25% pour avoir le profit net.

Les importations devraient tendre vers 45 milliards de dollars fin 2018,(donc une baisse dérisoire restant presque au même niveau qu’en 2017))   auquel il faudrait ajouter les services (9/10 milliards de dollars) et les transferts légaux de capitaux donnant  une sorties de devises solde brut  entre 57/58 milliards de dollars  et un   solde net tenant compte des exportations et entrées de devises de services légaux ( 2/3 milliards de dollars ) entre 15/16  milliards. Si l’on  soustrait aux réserves de change fin 2017  de 97 milliards de dollars cela donnerait  82/83 milliards de dollars  de réserves de change fin 2018, ce montant dépendant essentiellement à la hausse ou à la baisse  des recettes d’hydrocarbures, cela  influe  sur   le taux de change corrélé aux réserves de change via les recettes d’hydrocarbures à plus de 70% où selon la banque d’Algérie (cours entre le 15/17 août 2018 achat)  est de 135,15 dinars un euro et 119,25 dinars un dollar avec un écart  important sur le marché parallèle dépassant les 210 dinars un euro.

Si les réserves de change, richesse virtuelle qu’il s’agit de transformer en investissement productif, due non pas au travail, mais à la rente des hydrocarbures, étaient de 10/20 milliards de dollars, l’euro s’échangerait au cours officiel à plus de 200 dinars un euro et le cours sur le marché parallèle entre 250/300 dinars un euro, cotation sur ce marché, fonction de l’offre et de la demande. Le dérapage du dinar (une dévaluation doit être avalisée en conseil des ministres) sur le marché officiel contredit les lois élémentaires de l’économie où toute dévaluation en principe devrait dynamiser les exportations. En Algérie le dérapage du dinar a produit l’effet contraire, les mesures monétaires sans les synchroniser à la sphère réelle au sein d’une vision stratégique tenant compte de l’évolution du monde, ayant eu peu  sans effets.

C’est que le dérapage du  dinar (la Banque d’Algérie parle de glissement)  voile l’importance du déficit budgétaire, biaisant les comptes publics. La raison essentielle est qu’en dévaluant le dinar par rapport au dollar, nous aurons une augmentation artificielle de la fiscalité des hydrocarbures, et la fiscalité ordinaire à travers la taxe des produits importés, les recettes des hydrocarbures étant sont reconverties en dinars, passant, par exemple, de 75 DA un dollar à 115/116 dinars un dollar. Idem pour les importations libellées en monnaie étrangère dont l’euro, les taxes douanières se calculant sur la partie en dinars. Ce dérapage  accéléra l’inflation intérieure. Tout cela voile l’efficacité réelle du budget de l’Etat à travers la dépense publique, et avait gonflé par le passé artificiellement le fonds de régulation des recettes calculé en dinars qui s’est épuisé fin 2017. L’inflation étant la résultante, cela renforce la défiance vis-à-vis du dinar où le cours officiel se trouve déconnecté par rapport au cours du marché parallèle traduisant le cours réel du marché.

Dans ce cadre, devant comparer que le comparable, les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques populistes , sans analyses objectives, attention aux impacts négatifs du financement non conventionnel en Algérie.   il est intéressant pour le gouvernement algérien  d’étudier l’expérience du Venezuela, qui a utilisé  le financement non conventionnel, (planche à billets de la banque centrale sans contreparties productives)  qui par la suite n’a pas été maîtrise faute de réformes structurelles, cela a entraîné   une  dérive de la cotation de la monnaie  avec des taux de change multiplies et une spirale inflationniste  où le 17 août 2017 on annonce l’instauration d’un taux unique qui tend à s’aligner sur le marché parallèle.

Cette mesure est –elle la solution  sans synchronisation de la sphère réelle et financière, de la dynamique économique donc une relance économique dans le cadre des valeurs internationales, loin des aléas de la rente des hydrocarbures ?  Avec la chute des recettes d’hydrocarbures qui tiennent la cotation de la monnaie, cette baisse de la production a induit et des dévaluations fréquentes du bolivar fuerte depuis 2013 qui ont entraîné le pays dans l’impasse sur le plan économique. Jusqu’à présent le Venezuela applique  le système de taux de change,  la banque centrale cotant que les deux premiers taux. Les biens qualifiés d’essentiels peuvent être achetés au taux moyen officiel, appelé DIPRO , suite à une liste des biens qui peuvent prétendre à ce taux, notamment les importations de nourriture, de médicaments ainsi que certaines opérations d’entreprises pétrolières publiques. Les importations considérées comme non essentielles peuvent être échangées a un taux différent, le DICOM qui est un système d’enchères conçu pour permettre un taux théoriquement variable dans le temps.. Il existe un troisième taux sur le marché parallèle très fluctuant, fonction du taux d’inflation très élevé, où l’accès aux dollars américains étant limité au travers des deux systèmes officiels.

 L’inflation a explosé, en un an, à 13 779 % (d’avril 2017 à avril 2018) et selon Alejandro Werner, chef du département Hémisphère Ouest au FMI,  « la croissance des prix à la consommation atteindra 1.000.000% à la fin de l’année 2018, une situation similaire à l’Allemagne de 1923 et le Zimbabwe  de la fin des années 2000».

Le 17 août 2018, le président vénézuélien sans détailler les modalités d’application de ces changements financiers, a annoncé la mise en place d’un taux de change unique qui devrait être lancé durant le second semestre 2018,  rattaché au “petro”, monnaie virtuelle basée sur les réserves en hydrocarbures du Venezuela. Avec le nouveau taux de change, un dollar sera obtenu contre 6 millions de bolivars, soit une cote à peu près équivalente à celle du marché noir où la grande majorité de la population achète la monnaie américaine, entraînant  une dévaluation de 96% par rapport au taux officiel actuel, qui permet d’avoir un dollar contre 248.832 bolivars.  Il est annoncé également une hausse de plus de 3.000% du salaire minimum mensuel, le salaire minimum mensuel étant  équivalent à un demi-petro. Cependant les économistes interrogés par l’agence Reuters doutent de l’efficacité d’une telle meure avec des réserves de change qui tiennent la cotation de la monnaie  et qui sont inférieures à 12 milliards de dollars.

La marge de manœuvre sera forcément limitée face aux sanctions américaines qui excluent le petro de toute transaction,(le dollar étant toujours  dominant dans les transactions internationales)   qui ont amenuisé les capacités de production et d’exportation  des hydrocarbures du pays  et surtout sans parfondes réformes structurelles, les mesures conjoncturelles sans vision stratégique étant  l’une des causes majeures de la crise économique, provoquant une inflation galopante et la chute de la monnaie nationale.  Doté de la première réserve mondiale de pétrole (environ 302,25 Mds de barils), le Venezuela, comme l’Algérie  est excessivement dépendant des fluctuations du prix du pétrole (qui constitue 96% des exportations).

Or, les  matières premières n’ont jamais constitué le facteur décisif du développement, l’exemple le plus frappant étant l’Afrique. Or, la bonne gouvernance et la valorisation du savoir, constituent le pivot d’un développement en ce XXIème siècle. C’est le paradoxe d’une économie rentière, le Venezuela   étant un pays riche en ressources naturelles mais avec une population de plus en plus pauvre, le pays étant au bord de la semi-faillite où   en 2018, près de 90% des habitants vivent ainsi sous le seuil de pauvreté selon l’enquête sur les conditions de vie (Encovi), contre 48% en 2014 ?  Le grand défi pour le gouvernement vénézuélien mettre en place une économie diversifiée loin des aléas de la rente, renouer avec une croissance durable  et donc freiner la détérioration du pouvoir d’achat des couches les plus vulnérables et le nivellement par le bas des couches moyennes non-connectées à la sphère rentière.

Par le Professeur des  universités et expert international : le Docteur Abderrahmane MEBTOUL