C’est le scandale le plus mystérieux de ces dix dernières années en Algérie. C’est, surtout, le scandale qui a provoqué les conséquences les plus lourdes et significatives. Depuis son éclatement, l’affaire de la cocaïne du Port d’Oran a totalement modifié le paysage politique algérien enclenchant ainsi une interminable série de limogeages dans le sillage des révélations fracassantes sur le train de vie et relations controversées du milliardaire Kamel Chikhi, alias Kamel le Boucher, avec les dirigeants algériens. 

Mais qu’en est-il vraiment des investigations de l’enquête judiciaire sur ces 701 KG de cocaïne ? Pour l’heure, la justice algérienne n’a abouti à aucune conclusion et aucune avancée notable n’a été enregistrée à propos de cette affaire troublante aux multiples questions qui restent en suspens. D’où vient cette drogue ? A qui était-elle destinée ? Kamel Chikhi est-il réellement le propriétaire de cette immense cargaison évaluée à plus de 120 millions de dollars ? Quels sont les autres membres de ce réseau de narcotrafiquants ?

Pour l’heure, toutes ces questions restent sans réponses alors que la justice algérienne s’occupe davantage des affaires immobilières et connexions politiques de Kamel Chikhi que de trouver des indices menant vers la vérité réclamée par tous les Algériens. Pour éclairer la lanterne à nos compatriotes, Algérie Part s’est prêté au jeu des questions-réponses avec nos lecteurs et lectrices.

D’où vient cette cocaïne ?

Plusieurs indices démontrent que cette cocaïne provient tout droit de la Colombie. C’est en Colombie où trouvent effectivement 68% des récoltes mondiales de coca. Il y a une surproduction, due en partie à l’accord de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Alors que les membres des FARC sont démobilisés, de nouveaux gangs de la drogue se sont précipités pour combler le vide et contrôler maintenant des milliers d’hectares de terres. Contrairement aux anciens groupes de narco colombiens qui attirent l’attention, ces gangs ont décidé d’éviter les projecteurs et de se concentrer sur la production. Anciennement, il y a avait deux ou trois récoltes par an, actuellement il y en a six.

Mais comment cette cocaïne a atterri au Brésil ?

Ces dernières années, le Brésil est devenu le carrefour principal pour les circuits de transit de la cocaïne colombienne. A cause de l’effondrement de la frontière colombienne avec le Venezuela en raison de la crise politique, la cocaïne quitte très facilement le pays sans aucun problème pour se retrouver ensuite au niveau des ports brésiliens depuis le Venezuela ravagé par l’instabilité. Grâce aux rapports de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, nous savons aujourd’hui que la Colombie, le Brésil et le Venezuela sont aujourd’hui les points de départs clés pour l’envoi de la drogue en Europe. C’est au départ de ces trois pays que la cocaïne est expédiée. Les techniques et les routes utilisées pour faire traverser l’Atlantique à la drogue sont nombreuses : les conteneurs sont le moyen le plus privilégié par ces réseaux mafieux.

La diversité et le nombre important de possibilités qu’offrent les routes maritimes font du transport par bateau l’option privilégiée des organisations criminelles pour transporter la drogue d’Amérique du Sud en Europe. Les trafiquants cachent notamment la cocaïne dans des containers, eux-mêmes éparpillés sur des navires commerciaux, ce qui rend la détection par les autorités extrêmement difficile.

L’utilisation grandissante des conteneurs maritimes pour déplacer la cocaïne démontre la façon dont les organisations criminelles profitent de l’augmentation globale du trafic maritime pour gérer leur business. Parmi les nouvelles tendances, une technique appelée « rip-on/rip-off » est de plus en plus populaire. Elle repose sur l’utilisation d’agents portuaires corrompus qui glissent de la drogue dans des conteneurs légaux, en brisant le sceau de sécurité et en le remplaçant par un autre, identique à celui d’origine. Dissimuler la cocaïne dans des marchandises périssables comme la viande assure aussi à la drogue un passage des contrôles beaucoup plus rapide. C’est certainement grâce ce procédé que les 701 KG de cocaïne a transité depuis le port de Santos au Brésil jusqu’à Valence en Espagne.

 

Pourquoi le port de Valence ? 

Selon Javier Cortés, chef du Service de surveillance des douanes de Valence (SVA), le port de Valence “reçoit plus de cinq millions de conteneurs par an. C’est utopique de penser que nous pourrions tous les vérifier. Mais nous essayons.” Le Port de Valence continue d’être l’un des principaux bastions de la drogue en Espagne. La plus grande partie de la cocaïne entre dans la région via des bateaux rapides, des vedettes affrétés par les gangs de la drogue. Selon les autorités espagnoles, le secteur est contrôlé par quatre cartels.

Les FARC, par exemple, ont mis en place des douzaines d’entreprises juridiques, dont certaines ont eu un grand succès commercial en Europe. “Cibler leurs circuits commerciaux est difficile car, à première vue, ce sont des entreprises légales”, expliquent plusieurs des journalistes espagnols.

 

Qui sont les principaux gangs impliqués dans le trafic de la cocaïne ?

Selon la police espagnole, le secteur est maintenant largement entre les mains de trafiquants d’origine marocaine, basés en Andalousie. “Ils sont plus dangereux et puissants. Ils s’éloignent du haschisch et se concentrent discrètement sur la cocaïne. Ils travaillent avec des gangs kosovars-albanais basés à Valence et des mafias serbes à Barcelone, qui achètent la cocaïne et la distribuent à travers l’Europe.”Combien coûte cette cocaïne ?   

En Europe, le trafic de cocaïne a pris une ampleur sans précédent. “Il y a trop de cocaïne, il y en a plus qu’il ne faut. Dans des entrepôts à Madrid et à Séville, la drogue s’accumule, raison pour laquelle les prix se sont effondrés”, témoigne un ancien caïd espagnol à la presse espagnole.  “Un kilogramme de cocaïne était traditionnellement vendu entre 32.000 dollars (27.000 euros) et 35.000 dollars (30.000 euros) mais le kilo a maintenant chuté entre 27.000 dollars (23.000 euros) et 28.000 dollars (près de 24.000 euros)”.

 

Et maintenant que faut-il conclure ?

A la lumière de toutes ces informations, il est possible d’émettre plusieurs hypothèses. D’abord, il apparaît clairement que les 701 KG du port d’Oran n’étaient pas destinés au marché algérien. Il s’agit d’une cocaïne pure qui nécessite une transformation dans des laboratoires sophistiqués. Des installations introuvables sur le territoire algérien. C’est, d’ailleurs, pour cette raison que le ministère de la Défense nationale a arraisonné le navire au lieu de le laisser entrer au port et suivre la marchandise jusqu’à ses destinataires. Les autorités algériennes savaient, ou avaient l’information, que cette cocaïne n’était pas destinée préalablement à l’Algérie.

En revanche, le rôle de Kamel Chikhi reste à déterminer. Il est possible qu’il ne soit pas impliqué dans ce réseau qui a voulu transporter cette cocaïne jusqu’au port de Valence où elle devait débarquer pour pénétrer le marché européen. Cependant, il est possible qu’il ait joué le rôle de transporteur en prenant une commission de la part des émissaires de ce réseau de narcotrafiquants. Mais cette hypothèse reste difficile à envisager car ces narcotrafiquants ne traitent pas ouvertement avec des personnes étrangères au risque de  dévoiler leurs combines secrètes.

Est-il pour autant innocent ? Personne ne peut encore l’affirmer d’autant plus que la justice algérienne n’a pas dévoilé les résultats de ces commissions rogatoires dépêchées au Brésil et en Espagne. C’est justement dans ce pays que les réponses attendent toutes nos questions. Au Port de Valence, il s’est passé quelque chose que nous ignorons encore. Une mésentente entre des narcotrafiquants qui a envoyé toute cette cocaïne au Port… d’Oran.