Selon on la banque d’Algérie, le cours officiel du dinar  entre le 19 et 23 juillet 2018 est de 118,0761 dinars pour un dollar  et 137, 0864 dinars pour un euro. En revanche, sur le marché parallèle, le taux de change est d’environ  215 Da pour un euro  et 173 Da pour un dollar, soit un écart moyen de 56%.  Quelles sont les principales raisons de la fluctuation du cours de la devise sur le marché parallèle ? Décryptage. 

Il existe en Algérie depuis des années des distorsions entre le taux de change officiel du dinar et celui fixé sur le marché parallèle. Ces distorsions varient entre 40/ à 50%.  Le square Port Saïd à Alger, comme certaines autres places à l’Est et à l’Ouest, sont considérées comme des banques parallèles à ciel ouvert fonctionnant comme une bourse où le cours évolue de jour en jour selon l’offre et la demande et les cotations au niveau mondial du dollar et de l’euro. Ce marché noir joue comme assouplisseur face à un contrôle des changes trop rigide. Il existe des données  contradictoires sur le montant  qui se seraient échangés, annuellement, sur le marché parallèle algérien.

 Il y a lieu de ne pas confondre le montant de devises échangé sur le marché  parallèle avec l’importance de la sphère informelle dont les méthodes de calculs donnent des taux différents : masse monétaire en circulation,  poids dans le PIB et importance au sein  de la structure de l’emploi. L’essence réside dans les dysfonctionnements des différents structures de l’Etat du fait de l’interventionnisme excessif de l’Etat qui fausse les règles du marché ce qui contraint les ménages et opérateurs à contourner les lois et les règlements.

Ainsi lorsque les autorités publiques taxent (fiscalité excessive) et réglementent à outrance ou en déclarant illégal les activités du libre marché, ils biaisent les relations normales entre acheteurs et vendeurs. En réaction, les acheteurs et vendeurs cherchent naturellement les moyens de contourner les embûches imposés par les gouvernements. Lorsqu’un gouvernement veut imposer des règles et des lois qui ne correspondent pas à l’état réel de la société, cette dernière enfante ses propres lois qui lui permettent de fonctionner.

Le fondement d’un contrat doit reposer sur la confiance. Au niveau de la sphère informelle il existe des contrats informels plus crédibles que ceux de l’Etat car reposant sur la confiance entre l’offreur et le demandeur. Que l’on visite l’Algérie profonde et on verra des milliers de contrats établis par des notables crédibles au niveau de différentes régions du pays en présence de témoins. Devant le fait accompli, l’Etat officiel a souvent régularisé ces contrats (notamment dans le domaine du foncier et de l’immobilier). L’Etat doit se cantonner dans son rôle de régulateur stratégique et non fausser les règles de la libre concurrence. Dans les pays à économie administrée, on délivre des autorisations (comme autrefois en Algérie les licences d’importation que certains nostalgiques voudraient rétablir) qui permettent à ceux qui ont des relations de les vendre en s’alignant sur le cours du marché parallèle donnant à ces personnes qui ont des relations des rentes sans contreparties productives.

Le marché parallèle de devises n’échappe pas à ces règles générales avec la cotation administrative du dinar. On a vu par le passé que lorsque le cours du dollar baissait et le cours de l’euro haussait, la banque d’Algérie dévaluait pour des rasions politiques à la fois le dinar par rapport tant au dollar que vis-à-vis de l’euro alors que le dinar dans une véritable économie de marché devait s’apprécier par rapport au dollar. Pourquoi cet artifice comptable ? La raison essentielle est qu’en dévaluant le dinar par rapport au dollar, nous aurons une augmentation artificielle de la fiscalité des hydrocarbures qui fluctue, en fonction des cours, entre 60/70% du total fondement d’une économie rentière. Car les recettes des hydrocarbures sont reconverties en dinars, passant par exemple de 70 dinars à 115 dinars un dollar; idem pour les importations libellées en monnaies étrangères, les taxes douanières se calculant sur la partie en dinars.

Malheureusement, cette dévaluation accélère l’inflation intérieure. Tout cela voile l’importance du déficit budgétaire et donc l’efficacité réelle du budget de l’Etat à travers la dépense publique et gonfle artificiellement le fonds de régulation des recettes calculé en dinars algériens. L’inflation étant la résultante, cela renforce la défiance vis-à-vis du dinar algérien où le cours officiel administré se trouve déconnecté par rapport au cours du marché parallèle qui traduit le véritable cours du marché monétaire.

L’écart entre le taux marché officiel et parallèle s’explique ainsi par dix rasions :

  • Premièrement, par la diminution de l’offre du fait que la crise mondiale, combinée avec le décès de nombreux retraités algérien, a largement épongée l’épargne de l’émigration le montant des retraites transférées  étant estimées à environ deux milliards de dollars mais qui iront en baisse avec les décès des retraités.
  • Deuxièmement, cette baisse de l’offre de devises a été contre-balancée par les fortunes acquises régulièrement ou irrégulièrement par la communauté algérienne localement et à l’étranger qui font transiter irrégulièrement ou régulièrement des devises en Algérie( surfacturation). Ces montants fonctionnant comme des vases communicants entre l’étranger et l’Algérie renforcent l’offre. Il existe donc un lien dialectique entre ces sorties de devises et l’offre, sinon cette dernière serait fortement réduite et le cours sur le marché parallèle de devises serait plus élevé.  Ce retour d’une fraction de  capitaux illicites alimente certes le marché parallèle mais s’investit dans l’immobilier (blanchissement d’argent)  expliquant malgré toutes les  constructions le prix élevés dans les  grandes agglomérations.

 – Troisièmement,  la demande provient de simples citoyens qui voyagent : touristes, ceux qui se soignent à l’étranger et les hadjis à cause de la faiblesse de l’allocation devises dérisoire.

  • Quatrièmement, mais ce sont les agences de voyages qui à défaut de bénéficier du droit au change recourent elles aussi aux devises du marché noir étant importateurs de services. Majoritairement, elles exportent des devises au lieu d’en importer comme le voudrait la logique touristique comme en Turquie, au Maroc ou en Tunisie.
  • Cinquièmement, la forte demande provient de la sphère informelle qui contrôle une importante partie de la masse monétaire en circulation (avec une concentration au profit d’une minorité rentière) et qui contrôlent 65% des segments des différents marchés marché ; fruits/légumes, de la viande route /blanche- marché du poisson, et à travers l’importation utilisant des petits revendeurs le marché textile/cuir.
  • Sixièmement, l’écart s’explique par le passage du Remdoc au Crédoc à savoir le crédit documentaire qui a largement pénalisé les petites et moyennes entreprises représentant plus de 90% du tissu industriel en déclin (5% dans le PIB). Le Crédoc n’a pas permis de juguler comme cela était prévu la hausse des importations mais a renforcé les tendances des monopoleurs importateurs où selon l’officiel 83% du tissu économique global est constitué du commerce et des petits services à faible valeur ajoutée. Nombreux sont les PME/PME pour éviter les ruptures d’approvisionnement ont du recourir au marché parallèle de devises. Le gouvernement a, certes, relevé à 4 millions de Da la possibilité du recours au paiement libre pour les importations urgentes de matières premières ou pièces de rechange, mais cela reste insuffisant.
  •  Septièmement, beaucoup d’opérateurs étrangers utilisent le marché parallèle pour le transfert de devises, puisque chaque algérien a le droit à 7200 euros par voyage transféré, ces opérateurs étrangers utilisent leurs employés algériens pour augmenter le montant.

– Huitièmement, l’écart s’explique par le niveau de l’inflation. Sur le plan strictement économique, la monnaie constitue avant tout un rapport social déterminé en fonction du niveau de développement économique et social, traduisant la confiance ou pas entre l’Etat et le citoyen. En Algérie, le niveau de confiance se détériore suivant le niveau de l’inflation dont le taux réel est plus élevé que l’officiel, une analyse objective de l’inflation supposant de saisir les liens dialectiques entre le développement, la répartition du revenu et du modèle de consommation par couches sociales. Pour se prémunir contre l’inflation, et donc la détérioration du dinar algérien, l’Algérien ne place pas seulement ses actifs dans le foncier, l’immobilier ou l’or, mais une partie de l’épargne est placée dans les devises. Acheter des devises, c’est un choix de sécurité dans un pays où l’évolution des prix pétrolier est décisive, beaucoup de ménages se mettent dans la perspective d’une chute des revenus pétroliers, et vu les fluctuations erratiques des cours d’or, ils achètent les devises sur le marché informel.

  • Neuvièmement, de  nombreux Algériens investissent   pour acquérir hôtels, appartements et villas à l’étranger et placent cet argent mal acquis dans  les paradis fiscaux. Egalement, face à l’incertitude politique, et la psychose créée par les scandales financiers, beaucoup de hauts responsables vendent leurs biens légalement pour acheter des biens à l’étranger et utilisent le marché parallèle
  • Dixièmement, l’écart s’explique par la rationalité par la rationalité des agents économiques  qui font un calcul de rentabilité : ainsi si j’avais échangé  10 milliards de centimes au moment ou le cours était il y a quelques années à 100 dinars pour un euro  et en ce mois de juillet, le cours dépasse 210 Da pour un euro, ma fortune financière aura plus que doublé alors qu’aucun projet économique ne pourrait atteindre ce taux de rentabilité !

D’une manière générale, l’amélioration de la valeur du dinar est déterminée en fonction de la confiance et d’une économie productive. Or selon un rapport de l’OCDE, la productivité du travail de l’Algérie est une des plus faibles au niveau du bassin méditerranéen. Les subventions et la distorsion du taux de change entre le cours officiel et celui du marché parallèle avec les pays voisins sont les explications fondamentales des surfacturations.

Entre 2010 et 2015, plus de 1700 contentieux concernant des infractions de change commises par des grosses entreprises publiques, privées ou étrangères ont été recensées par la Direction du contentieux relevant de la direction générale des douanes algériennes. Faute d’une bonne communication, la presse donne des données contradictoires sur les montants, souvent énormes des surfacturations et des sommes échangées  sur le marché parallèle.

Actuellement un débat est en cours sur la réévaluation et la convertibilité totale du dinar. Pour certains experts, cette réévaluation et convertibilité intégrale entraînerait une fuite massive des capitaux. L’économie du pays étant dépendante des hydrocarbures à 98% des exportations et important 70/75% des besoins des ménages et des entreprises publiques et privées dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15%, une réévaluation de la monnaie algérienne générerait inévitablement une tension inflationniste tirant à la hausse des importations par la consommation interne, propulsée, elle aussi, par l’amélioration d’un pouvoir d’achat fictif puisque dépendant à 70% de la rente des hydrocarbures.

Pour d’autres experts, la convertibilité totale est possible avec l‘importance des réserves de change de l’Algérie même si elles sont  en baisse à cause du maintien en l’état du système de change, un dinar stable, flottant de manière dirigée, profite davantage aux rentes  et pénalise les secteurs réellement productifs. Etant conscient que les investisseurs tant étrangers que locaux se méfient d’une monnaie stable administrée faible, il faut être prudent et les experts doivent mener un large débat sans passion pour aboutir aux bonnes solutions idoines à la situation de l’Algérie.

Par le Professeur des  universités et expert international : le Docteur Abderrahmane MEBTOUL