Le jour, il fait plus de 40 degrés. Et pourtant, à Didyr, une ville située dans la région Centre-Ouest du Burkina Faso, au coeur de l’Afrique subsaharienne, les habitants ne se plaignent pas du tout de la chaleur. Ici, cette période de l’année ne correspond pas vraiment à l’été. « Revenez en avril ou mai, vous allez ressentir la véritable chaleur étouffante de l’été caniculaire », nous chuchote une voix qui laisse transparaître un accent très… Algérien. 

Nous sommes en plein Sahel. Au nord, la frontière malienne est située à peine à 65 Km. Au sud, le nord du Côte d’Ivoire est à peine à 100 KM. A Didyr, un seul ingénieur « blanc » circule dans les ruelles argileuses qui séparent les huttes des maisons en terre cuite. Dans ce coin rural du Burkina Faso, ceinturé par de nombreux petits villages traditionnels comme Barla, Bouldié et Douloulcy, cet « ingénieur blanc » est connu par tout le monde. Il n’est ni français, ni anglais, ni allemand ou américain. Cet ingénieur est Algérien. Il s’appelle Sid Ahmed Abdelaziz Belkadi. Mais à Didyr, on l’appelle affectueusement le « patron ».

Le « patron » est ici depuis septembre 2017 pour diriger et contrôler les travaux de construction d’une route longue de 84 Km financée par la Banque Africaine de Développement. Une route qui incarne tous les espoirs. Une route qui va enfin désenclaver cette pauvre région du Burkina Faso pour la connecter au sud du Mali. A 59 ans, notre ingénieur est le « chef de mission » des experts étrangers qui veillent sur le moindre détail pour que cette route soit conforme aux normes de sécurité et de qualité.

Les épaules larges, le visage rond et des yeux qui reflètent une expression calme et dévoratrice à la fois, Sid Ahmed Belkadi ne laisse pas indifférent son interlocuteur. Ce baroudeur sillonne l’Afrique depuis plusieurs années et se présente volontiers comme un « ambassadeur du savoir-faire algérien ». « Les Algériens ont tort d’ignorer l’incroyable potentiel de croissance de l’Afrique sub-saharienne. Il y a tellement d’argent à se faire dans ces contrées », regrette-il de prime abord pour déplorer le « cloitrement » mental dans lequel se vautre son pays bien aimé l’Algérie.

Formé à l’école des Travaux Publics en 1986, Sid Ahmed Belkadi fait partie de cette brillante génération d’ingénieurs algériens sacrifiés par la mauvaise gestion et le népotisme qui ont ravagé l’Algérie depuis la décennie noire. L’homme a acquis une cruciale expérience lorsqu’il commence son travail sur l’autoroute de l’est en 1989. Plus tard, entre 1993-1994, il sera parmi les pionniers qui construiront le fameux tronçon autoroutier de Lakhdaria-Bouira. A cette époque-là, il a travaillé pour Sonatro, la Société Nationale de Grands Travaux Routiers. Animé de bonne volonté et passionné par son métier, il va vite s’opposer à la négligence et laisser-aller qui caractérisent tant les chantiers publics. Il dressera un rapport où il prévient contre les futures déformations de cette route en raison de la nature complexe du terrain compressible sur lequel a été tracé le tronçon autoroutier de Lakhdaria.

Malheureusement, les responsables de Sonatro ne vont pas écouter les recommandations de cet ingénieur et l’avenir démontrera qu’il avait raison : le tronçon Lakhdaria-Bouira subit continuellement des déformations et sa rénovation demeure complexe. Fort heureusement, il trouvera une oreille attentive chez les entreprises étrangères qui vont le recruter pour surveiller les travaux de l’autoroute est-ouest. Sid Ahmed Belkadi est l’homme qui a contrôlé la conformité des travaux du tronçon de Relizane et la pénétrante d’Oued Tlélat à l’entrée de la ville d’Oran.

Les chinois, le maître d’œuvre de  ce projet, apprécieront sa rigueur alors qu’il était ingénieur chez EGIS routes, un bureau d’études français. Après cette expérience réussie, Sid Ahmed Belkadi a beaucoup mûri. Il décide de se lancer dans l’entrepreneuriat. « J’ai hérité la passion du BTP de mon défunt père qui fut parmi les premiers entrepreneurs privés de l’Algérie indépendante », nous explique notre interlocuteur avec un sourire malicieux qui illumine son visage en dépit des rides transversales de son front, symboles de tant d’abnégation dans les régions les plus inhospitalières de l’Afrique.

Avant d’atterrir au nord du Burkina Faso, Sid Ahmed Belkadi a exploré des régions encore plus complexes comme le chantier de Bitkine en plein désert du Tchad où il a travaillé en septembre 2012 avec le bureau d’études TAEP, d’origine koweïtienne. Dans cette région coupée du monde, rongée par la chaleur étouffante et la sécheresse effrayante, il a bossé durement pour refaire les études des routes urbaines et des réseaux d’assainissement encore inexistants dans cette localité tchadienne.

Auparavant, il avait commencé par la Côte d’Ivoire où il avait dirigé le contrôle des travaux de construction d’une route de 33 Km vers Yamoussoukro, la capitale administrative de la Côte d’Ivoire. Mais c’est au Rwanda où l’ingénieur algérien marquera les esprits. En juillet 2013, il avait dirigé les études d’une route géo-techniquement très complexe. Il s’agissait d’une route multinationale de 66 Km construite en pleine zone montagneuse sur un tracé arpenté de nombreuses difficultés.

Avec ses collègues du bureau d’études canadien CIMA international, il avait réussi à mener les travaux de construction de cette route vers le succès. Le chantier était situé à 120 Km de la capitale rwandaise Kigali. En juin 2016, l’Algérie Sid Ahmed Belkadi recevra les félicitations officielles du gouvernement de Rwanda.

Et pendant ce temps-là, en Algérie, personne ne fait appel à lui pour valoriser son expérience et tirer profit de son savoir-faire. Incroyable paradoxe : les autorités algériennes paient en devises des compétences étrangères pour construire des autoroutes alors que les compétences algériennes fuient vers l’étranger pour rapporter des devises à leur pays ! Le destin de Sid Ahmed Abdelaziz Belkadi illustre parfaitement ce paradoxe algérien.

« Je ne suis pas le seul ingénieur algérien qui a quitté son pays pour travailler aux fins fonds de l’Afrique subsahrienne. Nous sommes plusieurs ingénieurs qui font le bonheur et la richesse des bureaux d’études étrangers notamment tunisiens ou marocains », témoigne le « patron » du chantier de Didyr qui doit terminer sa mission en avril 2019 pour quitter ensuite le Burkina Fasa et rejoindre ainsi une autre… destination africaine.

« L’avenir est ici. Tout est vierge. Tout est à faire et refaire. Nous avons toutes les bonnes compétences. Je ne comprends pas pourquoi les entreprises algériennes ne se lancent pas dans le marché africain comme leurs homologues tunisiennes et marocaines. L’absence de l’Algérie est un énorme gâchis économique », nous confie enfin « le patron » qui refuse de s’enfermer dans son bureau situé au coeur d’une base de vie surveillée au quotidien par les forces de sécurité gouvernementales du Burkina Faso confronté aujourd’hui à de sérieux défis sécuritaires en raison du terrorisme qui s’implante petit à petit au Sahel.

Sur le terrain, le « patron » donne des ordres, instruit ses équipes de partir à la rencontre des habitants pour leur expliquer les bienfaits de cette future route qui va désenclaver leurs régions. A chaque nouveau projet, il pense profondément à son père, Mohamed Belkadi, l’entrepreneur qui a bâti  l’université des sciences islamiques et économiques de Kharouba, à Hussein Dey, Alger, l’hôpital de Ben-Aknoun ou la route de Dellys.

Le fils du bâtisseur veut faire honneur à la mémoire de son père et espère un jour que des routes algériennes s’étendront jusqu’au coeur de l’Afrique australe.