L’interpellation d’un Chef d’Etat vous fait réfléchir et c’est, incontestablement, le cas de la missive rendue publique en ce 26 mai 2018 par treize compatriotes.

Dans “l’intérêt de la Nation”, ils demandent à M Bouteflika de s’affranchir des “forces malsaines” qui l’entourent, de refuser “de suivre la déraison, les peurs et les instincts égoïstes de ceux qui [l’]entourent. ”. De renoncer au cinquième manda !.“.

Ils affirment que le “ moment est donc venu de rendre à la nation ce qui lui appartient”. Je ne doute pas que l’appel des treize se fait vibrant et pourquoi pas sincère : Sur la lancée ils demandent à Boutfilka de faire montre de patriotisme ! “ Démontrez aux Algériens que l’Algérie est plus importante à vos yeux que l’ambition de l’homme”.

Et comme pour pousser un peu plus loin l’enflamme ils osent l’ultime supplique : “Ouvrez la voie à un changement pacifique, permettez au peuple de s’affranchir de ce système dévoyé… Soyez l’homme qui clôture la légitimité révolutionnaire en permettant au pays de s’engager sur la voie de la légitimité populaire”. Édifiant !

S’agissant de l’interpellation de M Bouteflika Je crois avoir rendu compte avec sincérité de son contenu. Mais il n’y a pas que cela ! Il y a plus.

Si les correspondants de ce 26 mai se défendent de poser un bilan ce n’est pas pour autant qu’il n’y en a pas dans leur écrit. Et, me semble-t-il, cet aspect est ce qu’il y a de plus intéressant dans leur initiative.

Ainsi on y lit que le “ long règne [de M Bouteflika] sur le pays a fini par créer un régime politique qui ne peut répondre aux normes modernes de l’Etat de droit” un peu plus loin que “ ce système est dévoyé”. C’est que le système se serait à un moment ou un autre approché des “ normes modernes de l’Etat de droit” ?

Mon interrogation n’est absolument pas injuste. S’agissant du parcours de M. Bouteflika les rédacteurs s’avancent à lui dire “ Très jeune, le destin vous avait projeté sur l’arène politique que vous n’avez plus quittée à ce jour” et d’ajouter que “Vos choix politiques, votre vision et votre conduite auront profondément marqué l’Algérie.” Est-ce à dire que Bouteflika aurait été du système avant et pendant sa dégénérescence ? Ou peut-être que nos rédacteurs feignent d’ignorer que l’histoire de Bouteflika n’a été que celle de la patrimonialisation d’un Etat et de la confiscation d’un idéal ?

Les treize pensent-ils réellement ce qu’ils ont écrit à Bouteflika ? Oublient-ils que la pseudo “légitimité révolutionnaire” qu’ils appellent à dépasser est en fait une usurpation aujourd’hui largement documentée ? L’usurpation que constitue la prise du pouvoir par une clique militaro-bureaucratique qui a liquidé les wilayates de l’intérieur et les instances de la Révolution (CN et GP RA). Pouvoir de fait qui perdure depuis 1962.

Peuvent-ils réellement soutenir que la perversion est dans le maintien au pouvoir de Bouteflika, alors que le personnage a largement montré sa puissance en cocufiant l’armée en 1994 et, cinq ans plus tard, en faisant démissionner un Président élu ? L’homme est fort de son appartenance à un clan celui de Oudjda et à une filiation, celle de Boussouf.

Le système qui gouverne l’Algérie est la parfaite illustration de l’Etat néo-patrimonial. Formellement institutionnalisé mais totalement domestiqué par une caste pour laquelle l’Etat, le Pays et ses habitants sont leurs biens. Cette caste est l’Algérie, celle si chère aux yeux de Bouteflika qui pour la servir restera au pouvoir jusqu’au trépas.

Mohand BAKIR