Affalé sur son son lit, Abdelhafid Benamaâmar gardait les yeux ouverts dans une fixité étrange. Les murs de son appartement situé à El Biar suintent de tristesse et toute la peinture du monde n’en viendra jamais à bout.  A 64 ans, la vie d’Abdelhafid Benamaâmar est un véritable film. Une histoire d’un combat qui dure depuis 22 ans. Pendant toute cette période, il n’a cessé d’enchaîner les procès les plus rocambolesques. Algérie Part est parti à la rencontre de cet ambitieux entrepreneur originaire de Tlemcen qui a tout perdu parce qu’il a dérangé les intérêts occultes d’un puissant wali et d’une mafia locale très bien structurée. Notre enquête. 

A Tlemcen, Abdelhafid Benamaâmar est une personnalité reconnue et respectée. Investisseur, collectionneur et archiviste, Abdelhafid possédait un terrain stratégique  d’une superficie de  2965 m2 situé juste en face du monument de Mansourah, un site culturel et touristique majeur à Tlemcen. En 1991, il a acquis ce terrain auprès de l’Agence foncière intercommunale de Tlemcen (AFIT). Une année plus tard, il a reçu tous les accords de l’APC et de la daïra ainsi que l’approbation par un arrêté du wali pour lancer son projet : un charmant hôtel, une station-service et une galerie d’Art. Cet entrepreneur n’en est pas à sa première initiative. Depuis 1988, Abdelhafid était très célèbre dans tout l’ouest algérien grâce à son restaurant connu pour sa cuisine très raffinée. Les personnalités nationales et les diplomates étrangers défilaient dans son restaurant à Mansourah lorsqu’ils étaient de passage dans la région de Tlemcen.

Au moment où l’Algérie entrait de plain-pied dans les violences de la décennie noire, cet entrepreneur décide de rester et de faire confiance à son pays en investissant dans le tourisme. Un pari fou qui s’avérera, plus tard, suicidaire. Mais au début, rien ne va décourager Abdelhafid Benamaâmar d’autant plus qu’il avait obtenu les autorisations de la Protection civile, de la santé et protection sociale, des mines et l’industrie, des industries pétrolières pour qu’il puisse préparer son dossier de prêt bancaire d’un 1,1 milliard de centimes auprès de la BNA et de la BADR. Tout se passait bien et les travaux avançaient à un très bon rythme, si bien que, quatre ans plus tard, en 1995, la station-service était complètement finie et le motel réalisé à hauteur de 70%.

Mais l’arrivée à la tête de la wilaya de Tlemcen de Merzoug Larbi va tout chambouler. Ce haut responsable est un véritable apparatchik du système qui a connu plusieurs wilayas comme Guelma et Jijel. Mais à Tlemcen, il va se distinguer rapidement par une très étrange hostilité envers le projet d’Abdelhafid Benamaâmar. Laissant de côté le terrorisme qui ravageait toute la région, ce Wali est parti en guerre contre un investisseur qui créait des emplois.

Il va bloquer tout le projet d’Abdelhafid Benamaâmar prétextant que le terrain sur lequel sont érigés les infrastructures de cet investisseur est en réalité un cimetière chrétien ! Pourquoi avoir attendu jusqu’en 1995 pour découvrir que le terrain attribué en 1991 est en réalité un cimetière chrétien ?  Et pourtant, Abdelhafid Benamaâmar a obtenu toutes les autorisations pour terrasser, bâtir et exploiter ce projet. À sa grande surprise, alors que son activité est opérationnelle, on lui signifie qu’elle a été réalisée sur un cimetière chrétien. “Comment se fait-il qu’on me vend ce terrain autrefois à vocation agricole et qu’on m’autorise à bâtir et à exploiter ce projet, pour enfin me signifier que c’était un cimetière chrétien ?”, s’indigne aujourd’hui cet entrepreneur malade qui a fait faillite en raison de tous les déboires que ce wali va lui causer. Victime d’un triple accident vasculaire cérébral (AVC), il épuisera le reste de sa santé dans des procès qu’il endure depuis 1996 et qui se poursuivent aujourd’hui encore.

La guerre que lui mènera Merzoug Larbi lui enlèvera toutes ses ressources. Et pourtant, l’homme est connu dans sa région, il n’avait contracté qu’un crédit de 1,1 milliard de centimes et il devait rembourser 30 % d’intérêts auprès de la BNA et de la BADR. Un objectif entièrement à sa portée au regard de la rentabilité assurée de son projet touristique. Il avait également à son actif le soutien institutionnel de  plusieurs ministres  qui ont visité le site et lui avaient fait part de leur satisfaction quant au succès de ce projet à forte valeur ajoutée pour la localité de Mansourah et pour le tourisme en Algérie.

En 1997, le Conseil d’Etat, l’instance judiciaire chargée de régler les conflits entre l’administration et le citoyen, intervient en faveur de l’entrepreneur de Mansourah et désavoue la wilaya de Tlemcen qui veut torpiller un charmant projet touristique. 

En 1999, deux mois après son élection comme Président de la République, Abdelaziz Bouteflika intervient dans ce dossier et ordonne au Wali de Tlemcen de cesser le harcèlement dont fut victime Abdelhafid Benamaâmar.  Les deux banques publiques, la BADR et la BNA furent instruites également par la Présidence de la République via le ministère du Tourisme et des Finances de procéder à un rééchelonnement de la dette d’Abdelhafid Benamaâmar. Ce dernier avait enfin renoué avec l’espoir. Il pensait réellement que la réaction de la Présidence de la République lui permettrait définitivement de clouer le bec à son adversaire juré le Wali Merzoug Larbi.

Le successeur du Wali Merzoug, Abdelwahab Nouri, ne sera pas moins clément et mettra également des bâtons dans les roues du promoteur qui va plonger dans la détresse à partir de 2004, date à laquelle le tribunal de Tlemcen va le condamner à 4 ans de prison parce qu’il était incapable de payer son crédit bancaire avec ses intérêts, une somme de 1,6 milliard de centimes. Exproprié de force, l’homme a été réduit à un homme éploré et sans le moindre sou. Le projet touristique sera gelé. En 2005, le sénateur Mohamed Sabek manifeste son intérêt pour racheter le terrain mis aux enchères. Néanmoins, cet investisseur ne sera pas coriace et il finira par se désister de ce projet en 2007/2008. Les services de la wilaya de Tlemcen sont contraints de le remettre aux enchères en 2010.

A la surprise générale, le terrain et toute l’infrastructure d’Abdelhafid Benamaâmar a été bradée à 50 millions de dinars, alors que la valeur foncière s’élève à 300 millions de dinars.  Et pourtant, le ministère de la Culture avait proposé en 2011 de racheter ce terrain stratégique, et ses infrastructures, à sa juste valeur pour l’intégrer au programme de préparation de l’événement organisé en 2011 : Tlemcen, capitale de la culture islamique.

Au lieu de privilégier cette solution, la wilaya de Tlemcen va préférer le brader au profit d’un opérateur privé qui fera l’objet d’un énorme scandale.

Le nouvel acquéreur est un homme d’affaires  controversé, il va défrayer la chronique quelques années plus tard. Sur les papiers, il s’agit d’un certain Smaïl Barkat. En réalité, il n’est qu’un prête-nom utilisé par son cousin, M. Barkat, un importateur et homme d’affaires possédant une entreprise de produits en plastique située dans la Zone Industrielle de Chetouen à Tlemcen. L’homme baratinait l’administration locale de la wilaya en leur faisant croire qu’il dispose de plusieurs « connexions » avec les sphères les plus influentes du pouvoir.  Entre 2009 et 2010, avec son ancienne entreprise, Polyone, monsieur Barkat a obtenu des crédits de plus de 3 milliards de dinars auprès du « Crédit populaire d’Algérie » (CPA), à savoir près de 30 millions d’euros, qui ne seront jamais remboursés, nous révèle une source à la Banque d’Algérie…

Après avoir escroqué le CPA, le même businessman a réussi à lever de nouveaux crédits, dont le montant excède les quatre milliards de dinars, soit à l’époque près de 40 millions d’euros, auprès de trois autres banques étrangères, indique notre source « écœurée » par l’impunité et la complicité dont avait bénéficié cet importateur indélicat. En effet, pour déjouer la surveillance de ces banques, M. Barkat a simplement « enterré » sa première entreprise pour en créer une autre baptisée « Alidisplast ».

Selon nos informations, cette entreprise a comme adresse la Zone Industrielle de Chetouen à Tlemcen. M. Barkat, pour impressionner ses interlocuteurs et les intimider, se targuait d’être un « Tlemcénien » proche de hauts responsables au sommet de l’Etat. Il recourait régulièrement aux menaces à l’encontre de ses interlocuteurs, en se targuant d’être un  proche parent de Lyés Ferroukhi, ancien directeur du Commerce extérieur et de Sid-Ahmed Ferroukhi, ancien ministre de la Pêche et des Ressources Halieutiques. Était-ce du pipeau ? Personne n’a pu le vérifier puisque la Banque d’Algérie, au grand dam de ses inspecteurs révoltés par ce scandale, n’a jamais diligenté une enquête approfondie pour connaître la vérité sur cet obscur personnage qui a réussi, jusqu’à 2012, à obtenir près de 70 millions d’euros sans rendre un seul centime à une banque !

Qu’avait fait cet importateur de ces 70 millions d’euros ? « Il a opéré des opérations d’importation où il avait largement surfacturé la marchandise, chose qui lui a permis de transférer illicitement ses capitaux vers l’étranger. Ensuite, ses fournisseurs, avec lesquels il avait conclu le deal, lui ont remis des rétrocommissions transférées vers des comptes bancaires hébergés dans des paradis fiscaux, notamment les Bahamas », explique notre source.

Barkat écoule aujourd’hui des jours heureux quelque part aux Etats-Unis, nous confirme une source sécuritaire, alors que le promoteur et entrepreneur Abdelhafid Benamaâmar est cloué sur son lit par la maladie, la dépression et le chagrin. Triste destin, révoltante injustice…