Touché par l’effondrement des cours du pétrole brut depuis 2014, le Venezuela, qui tire 96% de ses revenus du pétrole, souffre d’un manque de recettes en devises qui l’a plongé dans une crise aiguë. Le Venezuela est en faillite après avoir vécu de l’illusion de la rente des hydrocarbures et de la distribution sans contreparties productives en utilisant le financement non-conventionnel.

Excessivement dépendante des fluctuations du prix du pétrole, l’économie vénézuélienne a été très touchée par la crise économique mondiale et subit maintenant de plein fouet la baisse des cours pétroliers. C’est le paradoxe d’une économie rentière n’ayant pas profité de cette manne financière pour asseoir une économie productive concurrentielle. Le Venezuela est un pays riche mais avec une population de plus en plus pauvre. L’objet de cette analyse est de dresser objectivement la situation de l’économie vénézuélienne  afin que le gouvernement algérien ne tombe pas dans les pièges de cette expérience négative

D’une superficie de 912. 050 km²avec comme capitale Caracas et des principales villes, Maracaibo, Valencia, Barquisimeto, Maracay, Merida, Ciudad Bolivar avec environ 40 langues autochtones (wayuu, piaroa, pemón, guahibo, etc.), le Venezuela fait partie de l’OMC, de la Banque Mondiale, de la CEPALC (Commission économique pour l’Amérique Latine) de l’ALADI (Association Latino-américaine d’Intégratio et de la MCCA ( Marché Commun d’Amérique Centrale). Il est partenaire du MERCOSUR qui regroupe plusieurs pays de l’Amérique du sud, en 2006. Le Venezuela a une population de 31,977,065 habitants au 01 janvier  2018 dont 93, 4% urbaine et 6,6% rurale avec une densité de 28,5 habitants par km2, une espérance de vie de plus de 72 ans, et un taux d’alphabétisation de 95,5%.

Avec la crise pétrolière le produit intérieur brut PIB, en milliards de dollars courants US (courants) a été de 298 en 2012, 218 en 2013, 206 en 2014,  242 milliards de dollars en 2015,  236 en 2016, 215 en 2017 avec une prévision de 2017 en 2018 et 184 en 2019 avec une décroissance en volume du PIB de 3,9% en 2014, de 8% en 2015, de 18,6% en 2016 et plus de 15% en 2017.

La prédominance des hydrocarbures 

Les principaux secteurs d’activités dans le PIB sont le secteur agricole avec 3,8 %  et le secteur industriel qui s’accapare des 45,8 % du PIB avec une nette dominance des hydrocarbures ( 96/97% des exportations en devises ). Le secteur des services représente, quant à lui, 50,4 % du PIB. Les exportations de produits non pétroliers ne sont que marginales (4 à 5% du total) et sont en diminution constante en valeur et en volume en raison des difficultés croissantes rencontrées par l’appareil productif national du Venezuela. Elles sont dominées par les produits chimiques et minéraux. Le taux de chômage officiel a évolué ainsi selon le Wordl Economic Outlook Database : 7,8% en 2012, 7,5% en 2013, 8,8% en 2014,  14,0% en 2015 , 18,1% en 2016, de 26% en 2017.

Pour 2018 et 2019, les prévisions sont alarmantes et estiment que le taux de chômage sera de 30 % en  2018 et  33 % en 2019.

Le taux d’inflation a été de 112% en 2015, 255% en 2016, 653% en 2017, 2350% en 2018 avec une prévision de 3475% en 2019 !

Le cours du Bolivar a terriblement chuté. Mais le taux officiel moyen ne reflète pas la réalité car ils existent plusieurs taux. Les biens qualifiés d'”essentiels” peuvent être achetés au taux moyen de 9,9875 VEF/USD si l’on prend l’année 2017. Ce taux est appelé le DIPRO.

Le gouvernement établit la liste des biens “essentiels” qui peuvent prétendre à ce taux moyen soutenu par l’Etat. La liste comprend pour l’instant les importations de nourriture, de médicaments ainsi que certaines opérations d’entreprises pétrolières publiques. Les importations considérées comme non-essentielles peuvent être échangées a un taux différent, le DICOM. Ce système d’enchères a été conçu pour permettre un taux théoriquement variable dans le temps. Le 7 novembre 2017, le taux moyen de ce système était de 3340,819 VEF/USD. Le taux DICOM est publié par la banque centrale du Venezuela sous la rubrique TIPO DE CAMBIO.

Avec le taux  d’inflation très élevé  créant  une demande forte pour les Dollars américains (USD),  un troisième taux existe sur le marché parallèle. La valeur du dollar américain sur ce marché noir a rapidement augmenté au cours de l’année 2017 pour atteindre jusqu’à 40000 VEF pour un seul dollar.

Cette spirale inflationniste entraîne des pénuries de produits, une détérioration du pouvoir d’achat des couches les plus vulnérables et le nivellement par le bas des couches moyennes qui constituent la base du pouvoir. La balance des transactions courantes connait une nette détérioration : 11,02 milliards de dollars en 2012, 5,33 en 2013, 10,89 en 2014, un solde négatif de 16,05 milliards de dollars en 2015, 3,87 milliards de dollars en 2016, et des prévisions négatives de 2,80 milliards de dollars en 2018.

L’endettement de l’Etat en pourcentage du PIB passe de 32% en 2015, à 31% en 2018, 23% en 2017  et des prévisions  de près de 20% pour 2018/2019. Le Venezuela, étranglé financièrement par la chute des cours du pétrole et une mauvaise gestion économique, est confronté à des difficultés pour rembourser dans les temps à la fois sa dette souveraine évaluée à 150 milliards de dollars (125,3 milliards d’euros) et celle de PDVSA, qui en représente à elle seule 30 %.

C’est que les recettes en devises constituées principalement d’hydrocarbures sont passées  entre  janvier 2016 et janvier 2017 de 100 milliards de dollars à moins de 30 milliards de dollars avec des restrictions aux importations qui sont passées pour la même période  de 70 milliards de dollars à  26 milliards de dollars. La population souffre de graves pénuries d’aliments et de médicaments à défaut d’argent pour les importer.

Le pays ne dispose plus que de 9,7 milliards de dollars de réserves en 2017 et devait rembourser au moins 1,47 milliard avant fin 2017, puis 8 milliards en 2018. Le Venezuela a été déclaré en défaut de paiement après avoir échoué à rembourser 35 milliards de dollars de dettes souveraines.

Pour tenter de faire face à cette inflation galopante, en 2017, le président Nicolas Maduro a augmenté plusieurs fois le salaire minimum, la dernière fois  par exemple  au 31 décembre 2017,  le revenu minimum intégral (salaire et bons alimentaires) s’élève désormais à 797.510 bolivares, soit 238 dollars au taux officiel – dans des bureaux de change où les billets verts sont quasiment introuvables. Au 1er mai 2018, avant l’élection présidentielle, il a augmenté à nouveau  le salaire minimum de 95 % à 2,55 millions de bolivars. A peine de quoi acheter 1 kg de viande (2 millions de bolivars).

Les dégâts du populisme 

Le Venezuela aurait des réserves de barils de pétrole de 300 milliards de barils, une des plus importantes du monde. Mais c’est un pétrole lourd, coûteux à extraire. Par ailleurs, son principal marché par le passé, étant les Etats Unis d’Amérique, avec la révolution du pétrole et du gaz de schiste, les USA deviennent auto-suffisants et même pays exportateur. En plus, avec la déperdition de ses cadres, le manque d’investissement au niveau de la principale société pétrolière vénézuélienne entre 2013/2017, la production de pétrole est passée de 3,5 millions de barils jour à 2,5 millions de barils début 2017 et durant le premier trimestre 2018, elle ne dépasse pas 1,8 million de barils par jour.

Se disant victime d’une guerre économique, le président du Venezuela Nicolas Maduro, face à l’ampleur de la crise économique, a décidé d’opérer un resserrement de la politique budgétaire. Il a décrété en janvier 2016 « l’état d’urgence économique » d’une durée de 2 mois renouvelables, d’augmenter le prix de l’essence (le litre d’essence super coûte désormais 6 bolivars contre 0,097 bolivars), une première depuis près de 20 ans même si le prix reste particulièrement faible. Il a aussi autorisé les dévaluations successives analysées précédemment  afin  de relancer la production locale, mais en réalité d’essayer de combler le déficit budgétaire au prix d’une inflation importée. En effet, selon une étude récente réalisée par BNP Paribas, le gouvernement a mis en place un système de rationnement. Chaque citoyen ne doit pas acheter plus que sa quote-part et il ne doit pas se rendre plus d’une fois par semaine dans les magasins publics. La banque centrale coordonne la mise à disposition des dollars issus, en grande partie, de la rente pétrolière en appliquant plusieurs taux de change, le plus faible concerne les produits de premières nécessités.

Le gouvernement de Nicolas Maduro accuse les spéculateurs, les entreprises privées et l’opposition de gonfler les prix et d’asphyxier économiquement et de déstabiliser le pays, entendu le régime en place. Ne s’attaquant pas aux réformes structurelles, avec des actions conjoncturelles, il décrète l’occupation temporaire de grandes usines et des expropriations, solutions conjoncturelles, qui amplifient les tensions. Les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques, l’activité économique au Venezuela devrait encore se contracter en 2018/2019.

Aussi, le ralentissement de l’investissement privé devrait se poursuivre malgré la probable élimination progressive des restrictions aux importations et aux devises. La méfiance des investisseurs locaux et étrangers face à l’insécurité du cadre juridique devrait encore favoriser les sorties de capitaux du pays. L’inflation devrait rester élevée, alimentée par l’expansion rapide de la masse monétaire et la forte dépréciation du bolivar face au dollar.

Mais le   Venezuela possède les potentialités nécessaires pour sortir de la crise.  Le modèle économique vénézuélien, basé sur une redistribution de la rente pétrolière, reposait sur deux postulats : la consommation interne et une forte dépense publique. La croissance, nourrie par les cours élevés du pétrole, a été, jusqu’en 2012, l’une des meilleures croissances d’Amérique latine, mais une croissance artificielle dopée par la dépense publique. Depuis cette date, l’aggravation des déséquilibres macroéconomiques et la chute des cours du pétrole (les exportations pétrolières représentent plus de 96% des ressources en devises du pays et plus de 60% de la fiscalité) ont totalement inversé cette tendance.

Pourtant, le Venezuela dispose de vastes ressources hydrauliques, ainsi que d’un potentiel agricole important. Les principales productions agricoles du pays sont le maïs, le soja, la canne à sucre, le riz, le coton, les bananes, les légumes, le café, la viande de bœuf et de porc, le lait, les œufs et le poisson. Comme il a été expliqué précédemment, le Venezuela membre fondateur de l’OPEP, est doté de la première réserve mondiale de pétrole (299,95 Mds de barils et moins de 12 milliards de barils pour l’Algérie), avant l’Arabie Saoudite, malgré un pétrole lourd, et  de la quatrième réserve mondiale de gaz naturel. Mais avec des réserves de change tendant vers zéro, un endettement de plus en plus lourd, réduisent les marges de manœuvre du gouvernement et rendent la menace d’un défaut de paiement de la dette externe vénézuélienne probable.

Le Venezuela a évité de justesse la faillite en 2015 grâce aux prêts accordés par la Chine et a réussi à honorer l’échéance de février 2016 (1,5 milliards USD), mais les deux échéances les plus importantes sont à venir. Malgré les augmentations des salaires, le pouvoir d’achat est en baisse, la pauvreté augmente et le système de santé se dégrade. Le taux de chômage explose. Le pays fait également face à une montée de l’insécurité avec le taux d’homicide le plus élevé du continent latino-américain.

En résumé, dans la pratique des affaires et en politique n’existent pas de sentiments,  toute solution est avant tout interne, résidant en une nette volonté politique du pouvoir vénézuélien d’approfondir la réforme globale. Il ne faut pas avoir une vision de sinistrose. En plus de réserves de pétrole, le pays dispose de ressources minières et agricoles considérables, d’un territoire propice au tourisme d’une société civile active et surtout d’un système socio-éducatif de bonne qualité.

Sous réserve de profondes réformes structurelles et d’une vision éloignée du populisme stérile qui a conduit le pays à cette situation, les réformes qui libérerons le pouvoir de la dépendance vis-à-vis de la rentre permettront au Venezuela de s’en sortir.

L’Algérie pour ne pas tomber dans cette expérience malheureuse de semi- faillite doit éviter des discours populistes et méditer la leçon vénézuélienne.

Par le professeur et économiste ABDERRAHMANE MEBTOUL