Le ministre de l’Energie a procédé récemment à l’installation du Comité intersectoriel de pilotage du méga projet de partenariat pour l’exploitation de phosphate et le développement des industries pétrochimiques  qui devrait  permettre à l’Algérie de « devenir un pôle mondial d’exportation d’engrais phosphatés et de ses dérivés », ambitionnant , à travers ce méga-projet stratégique, d’atteindre une production de phosphates de près de 11 millions de tonnes/an contre 1 à 1,5 millions de tonnes/an actuellement.

Mais grâce à l’exportation du phosphate, du fer, du ciment, l’Algérie fera-t-elle face à la baisse du prix du pétrole comme le stipulent certains responsables politiques et experts ?  Or, tant pour le phosphate que pour le fer (brut ou semi-brut) et le ciment , la commercialisation dépend tant des contraintes de l’environnement international , du management stratégique, de la teneur de ces minerais  qui détermine le coût d’exploitation, et surtout de la croissance de l’économie mondiale dont  sa future structure avec la quatrième révolution industrielle qui se met progressivement en place 2018/2030. Dans ces segments internationalisés, quelques firmes multinationales contrôlent les techniques et les circuits de distribution. Évitons les erreurs du passé qui se sont chiffrées en pertes évaluées à des milliards de dollars.

  • Pour le phosphatec’est un élément clé entrant dans la composition des engrais qui sont d’une importance cruciale pour la sécurité alimentaire mondiale, mais paradoxalement les cours entre 2015/2018 étant orientés à la baisse, en partie due à la baisse du prix du gaz qui est coté le 24 avril 2018 à 2,76 dollars le MBTU .

Pour les réserves en phosphate, par ordre nous avons  le Maroc 50 000 millions de tonnes (MT), la  Chine 3700- l’Algérie 2 200, la Syrie 1 800- l’Afrique du Sud 1 500- la Russie 1 300- la Jordanie 1 300 – l’Egypte 1 250- l’Australie 1 030- les  USA 1 100  et  l’Arabie Saoudite 950.

Pour la production, nous avons enregistré en 2015  223 millions de tonnes (Mt) dont la Chine 100 mt, le Maroc 30 Mt, les USA 27,6 mt, l’Egypte 5,5 mt, Tunisie 4 mt, Arabie Saoudite 3,3 mt, Israël 3,3 mt, Australie 2,6 mt, Vietnam 2,6 mt, Jordanie 2,5 mt et Algérie 2,6 mt.

Le prix du phosphate brut a été divisé par trois depuis son pic de l’année 2008 ; ayant chuté de -43,2% depuis l’année 2011. Le prix mondial du phosphate brut est resté stabilisé autour de 115 dollars US la tonne métrique, en moyenne mensuelle en 2015. Selon les prévisions de la Banque mondiale, la tendance générale et à moyen terme des prix des produits phosphatés reste orientée vers la baisse, le phosphate brut se négocierait en 2020 au tour de 80-85 dollars U.S la tonne métrique, celui du DAP autour de 377,5 dollars US la tonne métrique  et le TSP à près de 300 dollars U.S la tonne métrique.  Dans une nouvelle analyse, l’agence de notation mondiale estime que les prix des roches de phosphate resteront en moyenne à 100 dollars la tonne (sans frais à bord), en 2018 et les prix de la tonne de roche de phosphate (sans frais à bord) atteindront 105 dollars en 2019 et 110 dollars sur le long terme

  • Le cours brut du phosphate est en ce mois d’avril 2018 d’environ 86 dollars la tonne contre 84 dollars pour la même période de 2017.

Ainsi si l’Algérie exporte trois millions de tonnes de phosphate brut annuellement à un cours moyen même de 100 dollars entre 2018/2020, nous aurons un chiffre d’affaire, à ne pas confondre avec le profit net devant déduire les charges et le partage du profit avec la compagnie étrangère, d’environ  300 millions de dollars et  pour dix millions  de tonnes brut  un (1)  milliards de dollars.

Comme dans cette filière les charges sont très élevées (amortissement et charges salariales évaluée à un minimum de 40%), le profit net serait pour dix millions de tonnes  de tonnes environ 600 millions de dollars. En cas d’association avec un partenaire étranger selon la règle des 49/51%, le profit net restant à l’Algérie serait légèrement supérieur à 300 millions de dollars. On est loin des profits dans le domaine des hydrocarbures.

Pour accroître le profit net, il faut donc se lancer dans des unités de transformation hautement capitalistiques avec des investissements lourds et à rentabilité à moyen terme avec une exportation de produits nobles. Ainsi, sur un marché aussi concurrentiel que l’UE, l’engrais /urée était vendue à plus de 423 dollars  la tonne en 2014 et a été coté  en moyenne annuelle en 2017  à 327 dollars  la tonne et le 24 avril 2018 à 247 euros la tonne.

Le prix de l’ammoniac est calculé en fonction du prix du gaz sur le marché international. Lorsque le prix du gaz est de 4 dollars le MBTU, le coût de revient de l’ammoniac est d’environ  au cours actuel du dollar environ 140 dollars. Lorsque le prix du gaz est de 7 dollars le MBTU, le prix de revient est de 242 dollars.

Sur le marché mondial, le cours est très volatil et il fluctue  entre 338 dollars (août 2017) la tonne et 404 dollars depuis le début de février 2018. Mais pour une grande quantité exportable cela nécessite des investissements très lourds pour rentabilité à moyen terme, d’ici 2020/2022, si le projet est en fonctionnement  en 2018.

Et pour une importante quantité exportable, cela passe par un partenariat  en raison du contrôle de cette filière par quelques firmes au niveau mondial. Par ailleurs, pour l’Algérie il faudra résoudre le problème du prix de cession du gaz qui doit être aligné sur celui du marché afin d’ éviter les nombreux litiges. Dans ce cadre, je préconise que la pétrochimie soit rattachée au Ministère de l’Energie/Sonatrach pour plus de cohérence et d’efficacité, quitte à créer un secrétariat d’Etat des industries pétrochimiques.

Devant privilégier uniquement les intérêts supérieurs de l’Algérie, il faut reconnaître qu’il y a  un manque de vision stratégique. Aussi,  je me permets de mettre  en garde le gouvernement contre les utopies  du passé.

Tout cela pose la problématique des limites de la dépense publique via la rente et renvoie, pour l’Algérie, à la maîtrise du management stratégique pour éviter les surcoûts, la mauvaise gestion et surtout le pilotage à courte vue, ignorant les nouvelles mutations mondiales ou l’initiation de projets non mûris qui risquent de faire faillite à terme. Comme cette dérive du montage de voitures où l’on recense plus de trente constructeurs qui n’existent nulle part dans le monde. Des opérateurs qui se dirigent vers  la sortie des devises et des faillites prévisibles après avoir perçu des avantages financiers et fiscaux considérables.

D’où l’importance de comprendre les nouvelles mutations  de ces  filières internationalisées en perpétuel mutation technologique afin d ‘éviter pour l’Algérie des pertes financières qui peuvent se chiffrer en dizaines  de milliards de dollars.

L’Algérie a besoin d’une vision stratégique au sein de laquelle doit s’insérer la politique industrielle (institutions, système financier, fiscal, douanier, domanial, système socio-éducatif, le marché du travail, le foncier etc.), afin de s’adapter aux nouvelles filières mondiales en perpétuelles évolutions poussées par l’innovation. Sans cette nécessaire adaptation au nouveau monde en perpétuelle mutation,  renvoyant à une nette volonté politique d’accélérer les réformes, donc à un renouveau culturel pas seulement des responsables mais de la société, il est vain de pénétrer le marché mondial et encore moins la filière minière contrôlée par quelques firmes internationales.

Il ne faut pas vendre des rêves : l’Algérie dépendra encore pour de longues années des hydrocarbures. Les autres matières premières permettent de réaliser tout juste un profit moyen.

Par le Professeur des universités et expert international : le Dr Abderrahmane MEBTOUL