Une dame de chez nous, parlementaire en titre, loufoque à première vue mais pitoyable à l’arrivée, s’offusque d’une statue de femme à moitié nue, érigée là où des générations entières continuent à s’arrêter pour une gorgée d’eau et un brin de baraka, comme on le fait depuis la nuit des temps à Sétif et dans toutes les contrées, quand le voyageur s’arrête devant un point d’eau pour se désaltérer avant de reprendre sa route.
La statue de Sétif, madone s’il en est, rappelle dans l’imaginaire collectif, l’étoile qui veille qui rassure et qui accompagne. Elle est création de l’homme. Elle n’est que pierre et n’est en rien démiurge, sauf aux yeux des ignares, des coincés de la foi et des obsédés du sexe qui voudraient l’excommunier pour oser montrer ses seins de pierre.
Pauvre dame-parlementaire ! Il faut lui dire qu’on ne vient pas à Aïn al Fouara pour se prosterner devant une divinité en pierre comme à la Kaaba, à la veille de l’Islam. Être païen, ce n’est pas rien. On y vient pour visiter une amie dont on ne doute jamais de la fidélité et qui sait qu’on reviendra la voir pour un autre viatique. « Qui a bu de mon eau reviendra », c’est la seule promesse qu’on lui prête et qui nous fait toujours revenir
avec joie à Sétif.
Et Dieu, dans tout ça, a dû penser la dame-parlementaire ? Et que fait la police ? Cette fameuse statue est-elle dangereuse à ce point ? Aurait-elle le pouvoir sacrilège de dévergonder quelques fragiles ouailles ou en mal de foi, pour avoir exhibé
des seins de pierre ?

Ou alors l’aurait-on postée là pour appeler au stupre et à la fornication par ses formes sataniques et ses sacrés seins que d’ordinaire doit voir le mâle en pis ?

A moins d’être posée là pour semer le trouble dans les chaumières, ce qu’à Dieu ne plaise, puisque des générations entières de nos aïeuls n’y avaient jamais pensé, et n’y voyaient
qu’une mère protectrice et non un appel au vice.

La dame-parlementaire ne manque pas d’audace. Elle ne demande rien de moins que la mise sous séquestre de la femme de pierre, pourvoyeuse d’idées sataniques et de sexe
désaxé, dans un musée, comme on envoyait jadis dans des donjons obscurs et sourds, les dames de petite vertu, confondant pour le coup maison de l’art, maison d’arrêt et
maison close.

A coup sûr, c’est l’un des siens qui lui a brisé les seins à coup de massue pour se guérir du sexe, comme si on pouvait guérir l’eczéma en brisant le miroir ou faire tomber la fièvre en
brisant le thermomètre ?

Souhaiterait-elle alors exorciser le mal en lui substituant en lieu et place, au-dessus de l’eau de source, une statue de son choix, le modèle rêvé : un corps de bouddha ventru, la boule à zéro, la barbe sauvage, l’œil lubrique, les chevilles dénudées,
les jambes arquées et le désir en embuscade.

Au point de faire fuir les moineaux, effrayer les gamins et préférer la soif. Si telle est la solution, la police des mœurs qu’elle nous promet n’aurait plus qu’à surveiller les entrées du musée pour mieux repérer les ouailles égarées contraintes pour se rincer l’œil, de raser les murs pour éviter les lazzis et les cris de haine de la foule bigote, mais qui garde un œil ouvert.

Non madame la parlementaire ! Vous ne toucherez pas à cette statue mais vous pouvez boire de son eau autant de fois qu’il vous plaira. Nous serons toujours là, habitants de Sétif et d’ailleurs, pour vous accueillir et vous rappeler que nous ignorons la haine. Pour vous apprendre l’amour du prochain, l’amour de l’art et le bonheur d’aimer et d’être aimé. Sans
haine, madame la parlementaire, sans menace et sans rancune aucune.

Aziz Benyahia