Ils ont failli en venir aux mains les bougres, n’était l’arrivée inopinée de l’imam qu’on voyait pour la première fois dans cette petite ruelle toujours non goudronnée ; lui qui s’aventure rarement dans les quartiers pauvres, là où ses tournées sont infructueuses parce que n’y vivotent que les ouailles à problèmes. Il était venu là pour en appeler à Dieu, mais sans grande conviction hélas, à l’intention d’un vieux compagnon d’enfance très mal en point, rongé par l’âge, la maladie et la misère.

Les deux barbus pourtant prêts à en découdre, s’étaient arrêtés net en même temps que le reste du groupe entrait dans un silence confus et honteux. Diable ! Que va donc penser l’imam de ses ouailles pourtant dociles et d’ordinaire si calmes ? Devant son air surpris et déçu, un jeune barbu probablement en mal de bénédiction, avait préparé la réponse à la question à peine terminée de l’imam sur l’objet du litige.

–      « C’est à cause des cigognes, Cheikh. »

–      « Non c’est haram ! On n’a pas le droit de manger les cigognes, ni les mouettes ni les aigrettes ».

« Pardon Cheikh, ça, on s’en doutait bien. On parlait d’autre chose. Il y a un frère qui affirme qu’elles sont catholiques et l’autre qui soutient qu’elles sont musulmanes. C’est pour cela qu’ils se chamaillent grave », reprend le gamin.

Tous les hommes présents se jetèrent d’un seul regard vers l’imam, suspendus au verdict qui désignera enfin le plus crétin des deux plaideurs, pensant sans trop l’avouer qu’il ne sert à rien de disputer de la foi des cigognes. Grande fut leur déception quand l’imam mit fin à la controverse par une sentence sans appel.

« Les animaux ne croient pas en Dieu, excepté la grue puisqu’elle a dialogué avec Salomon et l’abeille par reconnaissance pour le Créateur de l’univers, car sans Dieu, elle ne produirait pas de miel ; elle serait guêpe, inutile et méchante. Que Dieu nous préserve des piqures et des morsures, Amen ! Alors rentrez chez vous ou alors parlez de sujets utiles ».

La discussion repris de plus belle, quand l’imam fut parti, mais avec moins de véhémence cependant ; la réponse de l’imam ayant rétabli en même temps que le calme et la sérénité, cette propension naturelle chez les barbus à couper les cheveux en quatre ; ceux du crâne bien entendu ; pas ceux de la barbe. Du reste, n’est-ce pas pour les différencier qu’on dit les poils de la barbe et non pas les cheveux de la barbe ?

Le plus convaincu des deux plaideurs revient à la charge, apparemment requinqué comme s’il venait de trouver l’argument décisif :

« L’imam a donné une réponse générale. J’avais envie de lui dire que la grue et l’abeille sont aussi des animaux, comme la cigogne. J’aurais pu enfoncer le clou en lui faisant remarquer que seule la mante est religieuse. Alors je soutiens que la cigogne est catholique. Tu sais pourquoi ? Eh bien, si elle niche sur les clochers c’est qu’elle s’y sent en sécurité. Si elle était musulmane elle irait sur les minarets, tu ne penses pas ? ».

« Mais non, mais non ! Lui répond l’autre, persifleur et sûr de son estocade. Les cigognes nichent aussi sur les minarets ; mais ceux des petites mosquées de village, dont le minaret est là, juste pour faire mosquée ; celles qui sont privés de haut-parleurs, et dont on entend à peine les appels à la prière cahotants de vieux muezzins volontaires et aphones. La cigogne est musulmane et si elle ne dort pas sur les minarets des grandes mosquées, c’est pour deux choses : d’abord pour ne pas déféquer dessus et ensuite parce qu’elle est réveillée tôt le matin par l’appel électrique à la prière de l’aube. La cigogne déteste le muezzin qui ne risque pas sa voix et qui préfère malmener le micro, et il faut la comprendre. Elle ne déteste pas l’islam bien au contraire, car sinon les gamins lui jetteraient des cailloux ».

« Ton argument de l’appel à la prière et ses nuisances sonores ne tient pas debout, lui réplique l’autre. Qu’est-ce que tu fais des cloches et des carillons ? Tu crois que c’est silencieux, peut-être ?».

« Ah non, pardonne-moi mon frère ! Les cloches ne sonnent ni à l’aube ni à la tombée de la nuit. C’est toujours dans l’après-midi. Alors que le muezzin c’est cinq fois par jour et avec les haut-parleurs à fond. Je ne te parle pas des soirées du ramadan et du Coran en boucle. Tu imagines le calvaire des cigognes, et le cauchemar des cigogneaux ? Alors tu peux être sûr que leurs petits déserteraient les minarets au premier envol ».

« Et voilà ! Je l’attendais celle-là. C’est la faute au muezzin si les cigognes sont catholiques ».

« Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. J’essaie de comprendre, voilà tout ! »

« Admettons ! Mais puisqu’elles détestent le muezzin et les minarets, pourquoi elles restent dans un pays musulman ? Pourquoi elles ne vont pas chez les catholiques, au Vatican ou à Lourdes ? ».

       « Je vais te répondre. Les cigognes aiment le soleil, la verdure, le bruit de l’eau. Elles volent en silence et sont très pudiques. Chez elles, tout est finesse et discrétion. Cela dit, elles quittent le pays dès qu’elles peuvent ; dès que la météo devient inamicale. Elles vont à des milliers de kilomètres. On sait qu’elles vont en Alsace. Et ce n’est pas un hasard si l’Alsace est truffée d’églises et de clochers. Elles ne vont pas en Arabie saoudite, tu comprends ?».

« C’est pour ces raisons qu’elles sont catholiques, c’est ça ?

Et pourquoi tu voudrais qu’elles parcourent des milliers de kilomètres pour aller dans le désert, là où rien ne pousse et où elles risquent de crever de soif ? Si j’ai bien compris, tu voudrais qu’elles aillent dans le désert juste pour pas qu’on dise qu’elles sont islamophobes, c’est ça ? ».

       « Tu déformes tout ce que je dis. En fait, ce que je veux dire c’est que même si elles voulaient être musulmanes, elles réfléchiraient à deux fois ».

       « Et pourquoi s’il te plait ? ».

       « Parce que dans certains quartiers on les obligerait à cacher leurs plumes, à ne pas voler en couple, à se poser sur la patte de droite à l’atterrissage, à prendre leur élan en prenant appui sur la même patte, ou que sais-je encore ?… »

       A ce moment-là, retentit l’appel à la dernière prière du soir. Tout le monde accélère le pas vers la mosquée et on entend quelqu’un du groupe, le genre de bonhomme qui ne se mouille jamais, annoncer à voix basse : « Je vais aller voir si notre cigogne dort ou si elle s’est levée pour la prière. On saura alors si elle est catholique ou musulmane ».

       « Ou protestante, ou juive ou bouddhiste, ou rien du tout. Les hommes aboient et les cigognes passent », murmure un petit malin, passé entre les gouttes celui-là on ne sait comment, et qui plus est, à la barbe des barbus ».

Aziz Benyahia