Il y a de cela plus d’un mois nous avions publié un article qui concernait l’attribution de marchés publics dans le secteur de la santé à des opérateurs qui avaient proposés des prix plus élevés que ceux de la concurrence.

Nous avions alors pris en exemple la société MedSanté, qui avait participé à l’Appel d’offres national ouvert n°09/2017 pour le CHU d’Oran et dont l’offre était pour plusieurs lots bien plus compétitive, sans avoir pu être retenue.

Nous avons poursuivi notre enquête et avons découvert comment certains responsables au niveau des CHU et du Ministère de la Santé, orientent les appels d’offres vers certains opérateurs au détriment d’autres.

Ces procédés illégaux, qui font perdre des millions de dollars à l’Algérie, sont à l’origine de très importants dysfonctionnements ayant des conséquences regrettables pour la sécurité sanitaire du médicament, des produits de santé et bien évidemment pour le patient.

Explications :

Afin de garantir la libre concurrence, le code des marchés prévoit l’utilisation d’un vocabulaire commun et neutre dans la désignation des produits, et ce afin d’éviter une orientation déguisée vers un produit ou une marque prédéfinie.

L’un des stratagèmes le plus simple, dont usent certaines personnes des services concernés au sein du Ministère de la Santé lors de l’élaboration du cahier de charges d’un appel d’offres, est de désigner des caractéristiques et des spécifications propres à un produit défini.

Ainsi dans l’exemple de l’appel d’offre du CHU d’Oran, sachant la concurrence plus compétitive sur le plan financier, il suffit à des personnes intéressées plus par leurs propres intérêts que celui des patients, de donner des spécifications qui correspondent à des marques précises, comme MEDTRONIC ou ABOTT…

Ce stratagème élimine de facto toutes les autres entreprises lors de l’évaluation technique des offres, dès lors que les spécifications de leurs produits ne répondent pas aux critères arrêtés par les agents complices’’, nous apprend un spécialiste du secteur.

Pourquoi dès lors recourir à des procédures d’appel d’offres alors que les attributions pourraient avoir été décidées à l’avance ?

La question qui s’est imposée au cours de notre enquête était de savoir pourquoi les responsables de la commission sectorielle des marchés, ou les utilisateurs-demandeurs de produits, préfèrent-ils favoriser certaines marques même si celles-ci sont plus onéreuses et moins efficientes ?

L’achat de prescription

Les relations entre les professionnels de la santé et les laboratoires pharmaceutiques ont toujours été sujet à débat dans le monde.

Elles sont jugées troubles et sujettes à orienter les prescriptions dès lors qu’un médecin est sous influence ou redevable après avoir été invité, tous frais payés en séminaire et avec éventuellement une enveloppe pour ses dépenses personnelles.

Lors de leurs séminaires à l’étranger, les grands laboratoires invitent des dizaines de professionnels de la santé et cette dépense colossale (Billets d’avion, Séjour en hôtels de luxe, Restauration dans les plus fabuleux restaurants, invitations diverses…) se répercute sur les factures gonflées des appels d’offres dirigés et in-fine vient alourdir le budget de l’Etat…

En contrepartie, les professionnels sont tenus de prescrire les produits distribués par ces laboratoires, ce qui peut servir à prolonger les prescriptions de dispositifs médicaux ou des médicaments dont l’efficacité est parfois faible, si ce n’est nulle. Quand ces derniers ne sont pas tout simplement dangereux…

C’est ce qu’ont montré des scientifiques dans un article publié en 2008, à propos du laboratoire Merck et de son médicament le Vioxx, un anti-inflammatoire utilisé contre l’arthrite..

Au début des années 2000, sous l’effet des nombreuses techniques de marketing, les ventes de Vioxx ont explosé : elles rapportent plus de deux milliards de dollars, chaque année, à Merck. Mais en 2004, un scandale sanitaire explose. Il apparaît que la prise du Vioxx augmente les risques d’infarctus du myocarde. Rien qu’aux États-Unis, plus de 30 000 personnes sont décédées, après la prise du médicament, sur 20 millions d’utilisateurs.

C’est dire combien il est dangereux pour les membres des professions médicales, et indirectement pour les patients, de recevoir des avantages en nature ou en espèces, sous quelque forme que ce soit, d’une façon directe ou indirecte, procurés par des entreprises assurant des prestations, produisant ou commercialisant des produits souvent d’ailleurs pris en charge par la sécurité sociale.

Quelles solutions ?

Certes les médecins sont libres de leurs prescriptions et celles-ci devraient correspondre à ce qu’ils estiment être les plus appropriées en la circonstance.

Mais cela doit se faire sans négliger leur devoir d’assistance morale, tout en limitant ces prescriptions et ces actes à ce qui est nécessaire à la qualité, à la sécurité et à l’efficacité des soins.

Le praticien doit également tenir compte des avantages et inconvénients puis des conséquences des différentes investigations et thérapeutiques possibles.

Comme il est tenu d’observer, dans le cadre de la législation et de la réglementation en vigueur, la plus stricte économie compatible avec l’efficacité du traitement.

L’achat de prescription ne devrait pas constituer un prétexte pour éliminer un prestataire qui propose un produit ou un médicament efficace parce que son concurrent a payé des décideurs !

Des moyens existent pour contrecarrer ces pratiques illégales et immorales, que cela soit par la création d’un organisme indépendant, une haute autorité de la santé, qui contrôlerait les achats des équipements et des consommables dont auront besoin les hôpitaux dans la transparence et le respect total des lois.

On pourrait s’inspirer de pays développés qui se sont dotés de telles structures, à l’instar de l’Agence Générale des Equipements et Produits de Santé (AGEPS) dont les missions sont l’évaluation et l’approvisionnement des médicaments, produits de santé et équipements médicaux en vue de leur bon usage, mais également de leur achat et distribution au meilleur rapport qualité/prix.

Nous ne devrions pas subir le diktat de laboratoires qui ont pris en otage la santé de nos concitoyens”, s’insurge le Docteur Meddane, cardiologue et administrateur de MedSanté.

Pourquoi l’ordre des médecins est silencieux ? Que font les inspecteurs de la santé et le Premier responsable de la Santé?

Il est grand temps, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de la Santé, d’assainir le secteur de la santé et de lutter efficacement contre les achats de prescriptions qui gangrènent le domaine médical.