Henri TULLIEZ est le cofondateur, avec l’avocat William BOURDON, de la Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF).

Il a bien voulu répondre aux questions d’Algeriepart.

Bonjour, Mr THULLIEZ. Pouvez-vous présenter votre organisation?

La Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) est une organisation non gouvernementale créée en mars 2017 par des avocats, des activistes et des journalistes d’investigation. C’est une communauté de citoyens soucieux d’aider et d’accompagner les lanceurs d’alerte qui font des révélations en rapport avec l’Afrique. À cette fin, PPLAAF propose un spectre très large de solutions pour pourvoir aux différents besoins des lanceurs d’alerte : encryptage d’un bout à l’autre de la communication entre PPLAAF et le lanceur d’alerte, soutien juridique en conseils ou en représentation légale, assistance continue pour protéger le lanceur d’alerte dans la divulgation de l’information au public et dans ses relations avec la presse. PPLAAF se tient également prête à assister les autorités qui le désirent à se doter de lois progressistes de protection des lanceurs d’alerte.

Qu’est-ce qu’un lanceur d’alerte?

Un lanceur d’alerte est une personne qui révèle des informations concernant des actes illégaux, illicites ou contraires à l’intérêt général dont il a été témoin notamment dans le cadre de son travail. Le lanceur d’alerte peut faire ces révélations à sa hiérarchie, mais il n’y est pas obligé, ou tout aussi bien aux autorités pertinentes ou à la presse. Il peut aussi décider de les révéler à une organisation comme PPLAAF qui peut l’aider à respecter son anonymat.

Les lanceurs d’alertes sont régulièrement menacés ou poursuivis par les personnes ou les organisations visées par leurs révélations. Ils font souvent l’objet de graves représailles alors qu’ils sont en réalité des sentinelles de la démocratie, des vigies de l’état de droit. C’est pour cette raison que leur protection doit être renforcée.

TOUNSI Noureddine est-il un lanceur d’alerte?

Absolument. Ancien responsable commercial de l’Entreprise portuaire d’Oran (EPO), M. TOUNSI a interpellé sa hiérarchie sur des dysfonctionnements et malversations en lien avec les activités du port. Lorsque sa hiérarchie lui a intimé de se taire, il a dévoilé ces informations.  Selon lui, des pratiques frauduleuses étaient réalisées au bénéfice de l’Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments (ETRHB), une société importatrice de marchandises. Cette société, avec la complicité de responsables de l’EPO, économiserait de grandes sommes d’argent en ne payant pas les redevances prévues à l’importation. Dans une autre affaire, M. TOUNSI aurait révélé que des importateurs privés s’arrangent avec l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC) pour faire passer leurs bateaux avant ceux de l’OAIC quand bien même ils seraient arrivés après. Dès lors, l’OAIC perdrait de l’argent en devant payer des pénalités de retard que les importateurs privés ne payent pas.

Ces malversations menaçaient le bien commun puisqu’elles entraînaient un manque à gagner. En prenant des risques personnels importants, M. TOUNSI a ensuite informé les autorités sur ses suspicions d’actes de corruption, puis les a rendues publiques par l’intermédiaire de la presse qui est l’allié essentiel du lanceur d’alerte. En les rendant publiques, M. TOUNSI a voulu interpeller l’opinion publique afin de dénoncer ces malversations et de montrer à ses compatriotes algériens que n’importe quel citoyen devait participer à la lutte contre la corruption.

Quelle aide pouvez-vous apporter à M. TOUNSI ?

Tout d’abord, faire connaître l’affaire et sa situation à plus grande échelle au niveau international. Cela se fait à travers notre site et les réseaux sociaux, mais également avec des journalistes partenaires qui publient dans d’autre pays. Une aide juridique pourra également lui être apportée étant donné le harcèlement judiciaire dont il semble faire l’objet. En divulguant ses révélations, en interpellant le pouvoir judiciaire, M. TOUNSI a posé un acte fort : celui de combattre coûte que coûte la corruption, de refuser de courber l’échine face à plus fort que lui. Ce n’est pas un choix facile : les personnes qui seraient impliquées dans ces affaires de corruption sont puissantes et M. TOUNSI craint pour son bien-être et celui de ses proches. En étant « David contre Goliath », M. TOUNSI est devenu automatiquement une sentinelle de la démocratie. Il est pour nous essentiel de le soutenir dans cette noble quête.

Comment qualifieriez-vous la corruption en Algérie?

PPLAAF n’a pas la prétention de qualifier la corruption dans tel ou tel pays, mais au vu de l’acharnement dont fait l’objet M. TOUNSI, on peut douter de la volonté des autorités de lutter efficacement contre la corruption.

Toutefois, selon les conclusions de plusieurs organisations spécialisées, il apparaît que la corruption en Algérie est bien endémique. Selon le classement de l’ONG Transparency International qui étudie la corruption dans le monde, l’Algérie est passée de la 86e à la 112e place entre 2016 et 2017 sur 180 pays. C’est une mauvaise nouvelle pour la bonne gouvernance. Dans cette affaire, plusieurs personnes s’enrichiraient avec l’argent public de l’EPO, une entreprise publique.

L’affaire de M. TOUNSI ressemble-t-elle à celle d’autres lanceurs d’alerte?

Tout à fait. Comme les autres lanceurs d’alerte qui reçoivent l’aide de PPLAAF, M. TOUNSI a dévoilé une information de bonne intention et pour l’intérêt général. Comme d’autres lanceurs d’alerte, il a payé un prix personnel pour son acte courageux : licencié et inculpé pour diffamation puis pour divulgation de secrets d’entreprise. Comme d’autres, il ne regrette pas son acte. Mais comme pour d’autres lanceurs d’alerte, c’est lui qui est poursuivi et non les agissements qu’il a dénoncés. Comme d’autres, il a besoin d’être soutenu, que l’opinion publique l’appuie dans son acte et se lève pour l’aider à combattre la corruption. Quand un lanceur d’alerte est attaqué pour avoir fait ce qui lui semblait juste pour l’intérêt général, c’est tout l’intérêt général qui est attaqué.

Pourquoi selon vous M. TOUNSI n’a pas été protégé comme le prévoit la loi algérienne sur les lanceurs d’alerte?

La loi algérienne condamne sévèrement les représailles, l’intimidation ou la menace à l’égard de ceux qui dénoncent la corruption. Pourtant, dès le lendemain du dépôt de plainte de M. TOUNSI sur les pratiques illicites de l’EPO, son employeur semble avoir entrepris une véritable campagne de représailles contre lui, qui a abouti à son licenciement. Aujourd’hui, les poursuites judiciaires dont il est victime sont dignes d’un procès kafkaïen. Tout semble mis en place pour le dénigrer et l’anéantir alors qu’aucune suite sérieuse n’est donnée à ses révélations. Est-ce à y voir une manipulation du pouvoir judiciaire par ceux contre qui M. TOUNSI s’est attaqué ? Sans doute. Alors qu’il devrait être félicité pour son acte courageux, voire être promu, il est vilipendé. La loi prévoit également des mesures de protection pour les dénonciateurs, mais le Procureur n’aurait donné aucune suite aux demandes de M. TOUNSI à ce sujet et il se sent gravement menacé.

Un dernier mot ?

La corruption des élites va souvent de pair avec une manipulation du système judiciaire afin de se garantir une certaine immunité contre des poursuites gênantes. Il existe ici des retards suspects dans les procédures judiciaires initiées par M. TOUNSI. La lutte contre la corruption ne peut être efficace que s’il existe une justice forte, indépendante et impartiale et si la loi permet aux associations anti-corruption de provoquer et prendre part à ces enquêtes. En l’espèce, le pouvoir judiciaire a l’opportunité de poser un acte de souveraineté fort. En diligentant de véritables enquêtes impartiales sur les dénonciations mises en avant par M. TOUNSI et en poursuivant les responsables, la justice algérienne a le moyen de montrer qu’elle lutte véritablement contre la corruption.