Algeriepart a obtenu de nouveaux documents exclusifs qui dévoilent des pratiques scandaleuses lors de l’attribution des marchés pour la réalisation des logements. Cette affaire révèle les dessous des mécanismes de la surfacturation et des passations douteuses des marchés publics qui permettent la circulation des pots-de-vin. En pleine crise financière, des milliards de centimes sont encore dilapidés sans aucun contrôle efficient et rigoureux. Notre enquête. 

Tout a commencé lorsque nous avons épluché trois marchés conclus récemment dans des conditions douteuses par L’Entreprise Nationale de Promotion Immobilière (ENPI). Il faut savoir que cette grosse entreprise publique est  l’un des acteurs majeurs de la construction des logements en Algérie. C’est l’ENPI qui est en charge de développer la formule LPP à travers tout le pays.

Le LPP est le logement promotionnel public, une formule qui a été introduite le 15 juillet 2014 du gouvernement Sellal suite à un décret officiel que vous pouvez consulter en cliquant sur ce lien.  Ainsi le logement public promotionnel est destiné aux citoyens qui ne sont pas éligibles au logement social locatif (revenu moins de 24.000 DA), ni au logement promotionnel Aidé LPA , ni au logement AADL location-vente, réservés aux citoyens dont le revenu est compris entre 24.000 DA et 108.000 DA. Cette formule est destinée aux citoyens dont le revenu se situe entre 6 fois le SNMG par mois (108.000 DA) et 12 fois le SNMG, soit 216.000 DA par mois, qui sont aussi éligibles au crédit bonifié de 3%.

Il faut savoir que les logements LPP ne bénéficient pas d’une aide directe de la CNL comme c’est le cas pour le LPA ou l’AADL, mais bénéficie néanmoins des abattements sur l’assiette de terrain.

Trois marchés, un gros scandale 

L’ENPI dispose de plusieurs directions régionales. L’une des plus importantes de ces directions est naturellement celle qui chapeaute les projets de logement au niveau du centre du pays. De la wilaya de Bouira jusqu’à Ain Defla, la direction régionale du centre de l’ENPI gère plus de 30 mille logements LPP qui sont toujours en cours de construction sans compter des chantiers de la promotion libre, l’autre activité que développe en parallèle l’ENPI. La direction régionale centre de l’ENPI est divisée en deux sous-directions : la première est chargée de superviser les chantiers d’Alger Ouest et la deuxième se concentre sur les chantiers d’Alger Est.

Les documents obtenus par Algeriepart concernent trois marchés précis. Le marché de réalisation des Travaux du Reste à Réaliser (RAR) en CES du projet 36/132 logements promotionnels publics  à Ain Benian dans la wilaya d’Alger, le marché de réalisation du RAR des travaux de voiries et réseaux divers pour 792 logements à Sidi Abdellah et le marché du RAR à réaliser de voiries et réseaux divers au profit de 408 logements LPP situés également sur le site de Sidi Abdellah.

Il est à noter que ces trois marchés ont été conclus au moment où les trois hauts responsables suivants étaient à la tête de l’ENPI :

  • Mohamed Chérif Aoun, l’ancien PDG de l’ENPI qui a été limogé en novembre 2017. Aujourd’hui, il est le directeur général de L’Office de Promotion et de Gestion Immobilières (OPGI) de Boumerdès.
  • Adouka Tarek, l’ancien responsable de la direction régionale du centre de l’ENPI qui travaille en ce moment comme direction général adjoint à l’OPGI d’Ain Defla.
  • Hamdi Yousef qui occupait les fonctions de président de la commission des marchés de l’ENPI. Désormais, il occupe les fonctions de Directeur général de l’OPGI d’Ouargla.

L’analyse des anomalies scandaleuses du premier marché.

Ce marché a été attribué le 14/11/2017, comme le montre les documents en notre possession. L’entreprise qui a bénéficié de ce marché s’appelle l’ETB TCE Boukhenissa S. Une entreprise méconnue dans le secteur du BTP. Ce marché porte sur les travaux corps d’état secondaires ou architecturaux (abrégé en CES). Ces travaux concernent plus précisément tout ce qui relève de la plomberie, l’étanchéité, chauffage, dalle de sol, etc. Il s’agit de superviser les finitions des logements après avoir terminé le gros œuvre, à savoir la construction de l’édifice de ces logements.

Ce marché consistait ainsi à terminer les finitions de 36 logements LPP situés sur le site d’Ain Benian à Alger. Le montant de ce marché a été fixé à plus de 20 milliards de centimes !

Un montant largement exagéré et trop élevé, ont dénoncé plusieurs ingénieurs et fonctionnaires de l’ENPI. Mais la commission des marchés n’a pas pris le soin de contrôler rigoureusement la facturation de ces travaux secondaires dont le coût a largement dépassé les normes fixées par le ministère de l’Habitat.

Il faut savoir, en effet, que le coût du logement LPP est fixé et déterminé au préalable par le ministère de l’Habitat. Le mètre carré de ce logement est évalué à 96 mille Da. Ainsi, un F3 de 80 mne doit pas coûter dans sa réalisation au-delà de 780 millions de centimes. Le coût d’un logement F4 de 100mne doit pas dépasser les 960 millions de centimes. Quant à un appartement F5 de 120m2, son prix ne peut excéder le plafond de 1,15 milliard de centimes.

L’Etat a, par ailleurs, fixé une marge bénéficiaire de 30 % au profit de l’ENPI pour qu’elle puisse dégager les fonds nécessaires à son fonctionnement et à la gestion du programme LPP.

Or, malheureusement, avec les détails du marché que nous avons en notre possession, l’ENPI n’a nullement respecté les consignes des pouvoirs publics…

Toutes les normes ont été violées puisque rien que les travaux à réaliser en C.E.S ont fait explosé la tirelire de cette entreprise publique.

Avec 20 milliards de centimes pour 36 logements LPP, cela signifie que le coût des finitions de chaque appartement atteint les 574 millions de centimes pour un F3 ! Si l’on rajoute les coûts du gros œuvre, cela signifie que chaque appartement coûtera près de 1,2 milliards de centimes !

Un prix largement supérieur à celui fixé par le ministère de l’Habitat et qui contraint l’ENPI à vendre ses appartements à perte provoquant ainsi des dégâts financiers irréparables. Et pour cause, au lieu de coûter comme prévu 780 millions de centimes, le F3 du LPP d’Ain Benian va coûter au final près de 1,2 milliard de centimes. De l’argent public est perdu et l’ENPI ne pourra plus le récupérer.

“Des rétrocommissions et de la Tchippa”

Et pourtant, assurent à Algeriepart plusieurs spécialistes et connaisseurs du bâtiment, les travaux à réaliser en C.E.S pour les 36 logements du site LPP de Sidi Abdellah n’auraient jamais dû coûter au-delà de 12 milliards de centimes. Il y a donc une très forte suspicion de surfacturation qui permet de dégager 8 milliards supplémentaires que l’ENPI aurait pu économiser.

Où sont partis ces 8 milliards de centimes ? “Des rétrocommissions et de la Tchippa”, s’indignent de nombreuses sources au sein de l’ENPI qui ne comprennent pas pourquoi leur direction générale demeure passive face à ces passations douteuses dans la gestion des marchés publics.

Au cours de ses investigations, Algeriepart a détecté des pratiques encore plus douteuses lors de la conclusion des deux marchés de réalisation de voiries et réseaux divers (VRD) des 1200 appartements du site de Sidi Abdellah.

Ces travaux concernent la réalisation des canalisations d’alimentation en eau potable, le réseau d’assainissement, la construction et l’entretien des réseaux d’évacuation d’eau de pluie, les parkings des cités, les espaces verts, etc.

Pour la réalisation de ces travaux dans le site LPP de Sidi Abdellah, l’ENPI a divisé le marché en deux parties.

Une première partie concernant 408 logements a été attribuée en mai 2017 à l’E.T.B.H Gourine Belgacassim, une entreprise basée à Chlef pour un montant de 51 milliards de centimes.

La deuxième partie portant sur 792 logements a été attribuée le 25 mai 2017 à la SARL Hydraumalek basée à Mascara. Le montant de ce marché a dépassé les 90 milliards de centimes.

Au total, les travaux de VRD des 1200 logements LPP de Sidi Abdellah auront dépassé les 141 milliards de centimes !

Comme pour les travaux en C.E.S, les travaux  VRD ont coûté énormément plus cher que ce que prévoit le cahier de charges du Ministère de l’Habitat.

La norme impose que les travaux VRD ne dépassent pas les 50, voire 60 millions de centimes pour chaque appartement. Malheureusement, pour les 1200 logements de Sidi Abdellah, l’ENPI a payé l’équivalent de 120 millions de centimes pour chaque appartement !

Soit le double ce qui est prévu par la réglementation en vigueur dans notre pays. Comme pour les travaux C.E.S, l’ENPI a perdu là encore énormément d’argent dans ce marché.

Le surcoût inexpliqué de ces travaux ne constitue pas le seul scandale. Ce sont les factures dressées pour la fourniture de plusieurs équipements rudimentaires qui font chavirer nos cœurs.

Comme le montrent le document en notre possession, de simples prises électriques ont été facturées à l’ENPI à 10 mille DA ! Des interrupteurs de courant ont été facturés à 100 millions de centimes, la construction d’un simple poste, une chambre, pour abriter un poste transformateur de Sonelgaz a été facturé à 1, 3 milliards de centimes, des lampes néon à 50 mille Da, etc…

Les prix acceptés par l’ENPI défient l’imaginaire et le bon sens. Des prix largement gonflés pour aboutir à des factures très onéreuses comme pour les travaux de terrassement qui ont dépassé les 12,5 milliards de centimes !

Un montant totalement irréaliste qui sous entend clairement une dangereuse dilapidation de l’argent public. Une dilapidation qui permet, par la suite, de faciliter la circulation des pots-de-vin au profit des responsables de ce gâchis financier.

Un marché résilié et des “prix ramenés à la normale” 

Un gâchis dont les dégâts auraient été limités grâce à l’intervention in extremis du PDG de l’ENPI de l’époque, Mohamed Cherif Aoun, assurent de nombreuses sources très proches de ce dossier complexe. L’ancien PDG aurait constaté les irrégularités flagrantes. Il aurait également  demandé à la commission des marchés de l’ENPI de réétudier ces contrats. Le premier contrat concernant les finitions de 36 logements LPP situés sur le site d’Ain Benian à Alger a été résilié et la première entreprise bénéficiaire a été remplacée par un autre opérateur. Quant aux deux autres marchés concernant les travaux VRD des 1200 logements de Sidi Abdellah, “les prix des matériaux et des fournitures inclus dans ces deux marchés ont été ramenés à la normale”, assurent nos sources sans donner plus d’explication.

Algeriepart poursuivra enfin ses investigations sur les chantiers LPP de l’ENPI et reviendra avec de nouvelles révélations dans ses prochaines enquêtes.