C’est quoi être une femme ? Ce n’est pas la même chose si je dis c’est quoi être femme ? “Être une femme“, expression dans ma langue maternelle qui veut dire qu’on est bien sûr de sexe féminin mais également une femme capable d’assumer son rôle de femme, être capable d’affronter le monde extérieur, de concilier travail domestique et travail rémunéré, être capable de remplacer un chef de famille dans plusieurs domaines sans oublier la protection de “son honneur et du nom qu’on porte“.

Être une femme veut également dire qu’on peut remplacer un homme : être dedans et dehors. L’expression utilisée également dans ce pays est “une femme et demi” pour exprimer la comparaison avec l’homme. Dans ces termes, cela me renvoie à plusieurs domaines concernant l’inégalité et la différence (des sexes, des chances, des positions…). L’inégalité et la différence engendrent des processus dans la construction sociale.

ÊTRE : je le définis comme exister, être reconnu, être présent, c’est le moi et le nous. Tout cela me conduit à définir les concepts de l’identité, de soi, de la tradition/modernité, du matriarcat/patriarcat… Mon sujet me renvoie également à l’oeuvre de Simone de Beauvoir, “Le deuxième sexe“, j’adhère à ce qu’elle énonce et où je me reconnais dans ma prise de conscience et de la définition de l’être.

La femme est un être de culture entièrement façonné par son éducation. N’est-elle pas la semblable de l’homme qu’il convient de traiter comme compagne ? Ou bien est-elle toujours l’autre, marquée de l’indestructible signe de la différence qui suscite, d’abord de la part de l’homme, le désir et la crainte ? Dans un cas, l’égalité va de soi, mais dans le second, elle est plus difficile à réaliser. L’égalité reconnue et acceptée est plus une belle idée mais n’est-elle pas aussi une utopie? La différence fait mauvais ménage avec l’égalité. Qu’on déplore ou non, elle s’accompagne dans nos esprits d’une évaluation marquée des signes “plus et moins“. Et comme l’homme a toujours été regardé comme étalon-or de l’humanité, la femme, considérée dans son altérité, n’a pas cessé de souffrir.

C’est dire à quel point la définition de la femme est lourde de conséquences psychologiques et sociales, morales et politiques. Selon que l’on accorde la prééminence à la nature et à la physiologie ou à la culture et à l’éducation, c’est le statut des femmes qui change du tout au tout. Il n’y va pas seulement de leur bonheur et de leur destin mais aussi, inséparables, de leur être et de leur reconnaissance.

Comment est-on citoyen? Comment le devient-on ?

Depuis des millénaires, l’histoire des femmes est jalonnée par toutes les injustices que l’oppression des hommes a pesé sur elles. Les hommes de bonne foi ne le nient pas mais cela n’implique pas qu’ils puissent être objectifs.

L’ALGÉRIE, c’est mon pays, ma patrie, je suis citoyenne de cette contrée, de cette partie du continent africain. Ma citoyenneté n’est pas reconnue comme elle devrait l’être, dans le sens profond de sa définition. Comment est-on citoyen? Comment le devient-on ? Comment définit-on la citoyenneté dans un pays en quête d’identité, à la recherche d’un changement politique, de mentalités et de démocratie ? Je reste très attachée à cette partie de la terre avec toutes ses valeurs, sa beauté, ses paradoxes et ses contradictions. L’Algérie… Proche… Liens d’amour et de haine qui nous unissent à jamais (Français et Algériens). Aujourd’hui et depuis plus de quatre générations, nos parents, nos collègues, nos amis, nos amours ont été confrontés à la traversée de la Méditerranée. Les douleurs, les impasses, les violences, les espoirs et les plaisirs d’ici et de là-bas passent par la mer et se rejoignent. Ces allers – retours sont ferments de luttes et d’échanges.

Comment construit-on une société ? Quels sont les éléments qui régissent une société ? Comment une femme peut-elle œuvrer pour la construction de sa société ? Qu’est-ce qu’une construction sociale, comment la définit-on ?

Des initiatives collectives de femmes (les associations de femmes comme Femmes en Détresse, Femmes Démocrates Algériennes, Mouvement National des Femmes Rurales, Comité National des Associations s’occupant de la Famille, etc.), dont les buts consistent dans le changement de l’environnement social et culturel où elles vivent, sont des composantes essentielles de la situation féminine. Ces initiatives sont révélatrices de la résistance que les femmes algériennes exercent pour affirmer leur subjectivité par rapport à la domination masculine qui se sert de la religion, de la culture traditionnelle et de certains repères de la rationalisation occidentale pour les inférioriser par rapport aux hommes.

Elles sont aussi révélatrices de la capacité des femmes de formuler des projets d’amélioration de leur situation, de poursuivre des objectifs pour changer leur condition et même de préfigurer des alternatives individuelles et collectives à la domination dont elles essaient de se libérer. Ces initiatives ont pour rôle d’assurer la défense de la spécificité féminine qui résiste à l’emprise masculine sur la vie sociale. Elles ont aussi pour tâche la poursuite de certains changements sociaux et culturels qui pourraient permettre d’assurer aux femmes cette défense face à la tradition.

Cependant, le problème du dépassement de cette tradition ne trouve pas sa solution dans la poursuite d’une rationalisation de la vie sociale inspirée du modèle occidental qui peut être source d’autres formes de domination, différentes des formes traditionnelles mais non pour autant négligeables.

Les initiatives collectives sont les moyens les plus directs qui permettent aux femmes d’intervenir sur plusieurs aspects et à des différents niveaux de la vie sociale (le Code de la Famille, droit au logement et au travail…). Elles leur permettent de revendiquer l’amélioration de leurs conditions dans le contexte “du cadre normatif qui règle l’organisation sociale où les rapports d’autorité sont cachés par la prééminence des modèles de relations humaines indépendantes“.

La construction de la société ne peut se faire sans mouvement. Les femmes algériennes considèrent que le mouvement ne peut exister sans une société civile laquelle ne peut se construire en suivant les modèles occidentaux de la modernité, de la rationalisation de l’économie et de la politique. Elles abordent, de cette manière, la question de la difficulté d’adopter ce modèle lui aussi en crise. Cette crise se répercute aujourd’hui dans des aspects importants tels celui de la définition des voies de développement et de la construction de la nation qui est en crise parce que cette entité n’est plus un organisme susceptible d’intégrer les différents intérêts dans une perspective de progrès et d’amélioration de la vie collective de la population du territoire. La crise, dans tous ses aspects, touche également la dignité des femmes, l’identité nationale et la mobilisation des ressources…

La modernité caractérisée par la rationalisation voulue comme prédominante dans la formation de la vie sociale est en crise. La construction d’un mouvement en Algérie ne peut que tenir compte de cette crise quand il se situe dans le contexte de la construction civile ; une construction qui a commencé réellement depuis seulement une douzaine d’années et qui a eu le féminisme comme l’un de ses protagonistes. La guerre de libération n’a pas permis aux femmes de se construire et de s’imposer après l’indépendance (malgré leur participation). Le syndicalisme n’a pas été, pour sa part, un autre protagoniste de cette construction.

Aujourd’hui, par ailleurs, la situation a changé par rapport à la situation initiale parce que d’autres acteurs sociaux (associations, partis politiques démocrates, artistes, journalistes, écrivains…) interviennent aussi dans cette construction. Celle-ci se définit, en effet, d’une manière plus explicite qu’auparavant car des acteurs sociaux, ayant comme contexte de leur formation l’appareil d’État, se constituent aussi du côté dirigeant. Ces acteurs sont bien représentés (autrefois militants dans la clandestinité ou ayant fait de la prison pour outrage à l’État) par certains des interlocuteurs. Ce sont des dirigeants qui commencent à agir comme acteurs sociaux tout en restant liés à l’État et à la responsabilité de poursuivre ses politiques. Ces acteurs sont des constructeurs de la société civile comme le sont également les acteurs populaires.

Les mouvements des femmes 

C’est ainsi qu’a commencé la construction de la société civile en Algérie. Elle est l’oeuvre d’acteurs collectifs (les différents soulèvements des jeunes et des femmes en 1980 et le 05 octobre 1988) dirigeant (création du multipartisme en 1989) et appartenant au peuple qui ont commencé à ouvrir le champ des rapports sociaux et à construire des actions modernisatrices ainsi que des conflits (les partis islamiques comme le F.I.S.) qui ont poussé l’État algérien a apporter des modifications dans sa Constitution et à continuer à se concerter pour amender et abroger le Code de la Famille.

En effet, les actions des mouvements de femmes ont commencé à définir la construction de cette société civile par la lutte pour l’abrogation du Code de la Famille. Elles l’ont fait d’une manière originale en suscitant la question de la naissance d’acteurs sociaux autonomes mais aussi celle du rapport à établir entre les composantes de la vie civile d’une société qui, à leur avis, n’était pas simplement à moderniser. Le mouvement des femmes avait, en effet, nié l’existence d’une exclusivité du contenu de la modernisation, les femmes se sont focalisées sur le Code de la Famille qu’elles trouvent infâme, archaïque et préhistorique.

Au temps du féminisme, l’action de l’U.N.F.A. (qui était membre du F.L.N., Parti unique de l’Algérie de 1962-1987) ne se limitait pas, par ailleurs, à poursuivre des alternatives aux archaïsmes. Cette action était, au contraire, soucieuse d’entreprendre des chemins pour indiquer le contenu autonome d’une culture féminine susceptible de représenter des alternatives à la domination exercée sur les femmes. Ces alternatives n’auraient pas dû être assimilables aux acquis ni aux projets de modernisation favorables aux femmes (comme le stipule la Constitution et la Charte Nationale : l’école obligatoire pour tous, l’égalité au travail…). Elles auraient dû, en effet, se distinguer de cette modernisation que les femmes ne voulaient pas récuser mais qu’elles proposaient de dépasser.

Un tel dépassement aurait dû permettre aux femmes de poursuivre, de façon autonome, leurs objectifs de construction d’une nouvelle société où la ségrégation féminine ne serait plus qu’un souvenir mais il s’agissait de construire leur vie en valorisant leurs connotations culturelles qui sont différentes de celles des hommes, il s’agissait de poursuivre ce projet dans un contexte qui aurait conduit à l’ouverture de la construction d’une société civile en Algérie.

La tentative de relance (depuis 1989) du projet de construction sociale (abrogation du Code de la Famille, refonte du système scolaire, de l’appareil judiciaire, du système économique… ) se retrouve, en effet, face à deux questions. La première est celle d’un pouvoir politique qui n’a pas abandonné ses méthodes répressives. La deuxième est celle des dangers venant d’une fermeture culturelle exprimée par l’intégrisme pour échapper à la domination occidentale et tenter de construire une certaine cohérence là ou surgissent les incohérences de la crise des anciennes perspectives de la modernisation.

En effet, cette tentative de relance du mouvement des femmes (l’U.N.F.A. a été écartée et de nouvelles associations de femmes sont sur le terrain) ne se trouve pas seulement confrontée aux problèmes qui surgissent dans le contexte local (terrorisme, abus de pouvoir, problèmes économiques, système scolaire malade…), elle doit aussi tenir compte du contexte de globalisation de la société qui oblige le mouvement à faire face à la domination de ceux qui contrôlent les traitements et la diffusion des informations (Gouvernement, intégristes… ).

La construction du mouvement des femmes se réfère à la fois à la définition de la spécificité féminine dans le contexte de la formation de la société civile en Algérie et à l’affirmation de la particularité culturelle algérienne. Cette dernière surgit, pour sa part, comme une question importante au moment de la crise du modèle classique de la modernisation universaliste et face à l’emprise des contrôleurs du traitement et de la diffusion des informations sur la vie sociale qui se globalise.

Le mouvement des femmes (les militantes des droits des femmes) pense que la construction de la société civile ne peut se faire sans la formation de relations entre les acteurs qui définissent et contrôlent l’espace autonome de leurs confrontations sociales. De cette manière, toutes les femmes sollicitées ou interrogées ont des positions convergentes sur cette question de la construction de la société civile. Il n’en est pas de même lorsqu’elles abordent la question des relations à construire entre la spécificité féminine et la particularité culturelle algérienne dans le contexte de globalisation de la vie sociale. Elles font face à différentes questions et à des thèmes liés au Code de la Famille, à la question de la religion (situation oblige : le F.I.S., le HAMAS, la NAHDA, le terrorisme…), à la démocratie, au culturel (la revendication berbère), à l’éducation et à l’économique (travail, adhésion à la politique…).

La convergence autour de la question de la construction de la société civile n’empêche pas l’apparition de différences importantes au sein des femmes. En effet, chacune accorde une priorité à celle définie par les autres. Par conséquent, la relance de l’action des femmes se développe par une convergence entre les positions des composantes (sociale, politique, culturelle, universalisme) qui restent différentes entre elles.

Certaines femmes rencontrées et interviewées sont soucieuses de relier l’universalisme à la spécificité culturelle locale, tout au moins à la spécificité algérienne si ce n’est à la spécificité arabo-musulmane. Cette exigence est ressentie d’autant plus que la rupture qui avait été exercée par les premières féministes face aux traditions culturelles algériennes, arabes et même musulmanes n’intéressent plus les nouvelles générations de filles… Certaines femmes essaient de construire et de maîtriser un rapport entre la modernisation de leur comportement et la tradition, dans la conduite en famille comme dans leurs relations sociales plus larges.

Des chercheurs et des universitaires algériens travaillent sur des notions scientifiquement universelles mais cela n’empêche pas qu’elles prennent une signification différente de part et d’autre de la Méditerranée. Par exemple, quand ces femmes parlent de subjectivation, elles voient la référence du Nord mais elles voient aussi qu’en Algérie, cela les pousse à avoir une réaction qui est celle de dire qu’elles en ont assez de cette dimension, que c’est peut-être celle qui les a étouffées en plus de la Charia. Elles pensent qu’elles n’avanceront pas en utilisant des formules qui n’ont pas le même contenu, la même définition.

La modernité est la seule voie possible. Une fois cette démarche adoptée, là on pourra poser tous les problèmes de la spécificité algérienne et celle des femmes en étant plus à l’aise. D’autant plus qu’il n’y a pas, de ce point de vue, de véritable dualité entre spécificité et universalisme. La spécificité culturelle algérienne peut se combiner avec le rationalisme et l’universalisme. Ce que veulent les femmes, ce n’est pas un compromis ou un simple mélange entre spécificité et universalisme. Il s’agit, plutôt, d’une démarche.

Le rapport entre spécificité et universalisme, qui est à la base du modèle des explications des actions des femmes et des définitions, se définit ainsi. Cette explication consiste à dire que le propre du mouvement des femmes algériennes est de s’opposer à une modernisation imposée et à une tradition obscurantiste. L’opposition à cette modernisation découle de l’exigence même de construire l’autonomie d’un acteur social face à un État volontariste qui veille à maintenir le contrôle du processus de développement.

L’opposition à la tradition 

L’opposition à la tradition est celle qui vise à combattre l’infériorisation consacrée par le biais des interprétations conservatrices de la religion et de la femme dans la société algérienne et arabo-musulmane en général. Cette opposition à l’obscurantisme définit, par ailleurs, la différence qui passe entre la référence aux particularités féminines et algériennes et l’enfermement dans le fondement de la tradition. Cette référence veut être, en effet, un instrument de la résistance à exercer contre les impositions culturelles venant de la modernisation classique mais aussi contre les impositions par les acteurs dirigeants qui contrôlent tout dans le contexte de la globalisation de la vie sociale actuelle.

Le propre du mouvement des femmes (associations, comités, indépendantes, etc.) n’est pas seulement de poursuivre une telle opposition culturelle. Il consiste aussi dans la construction d’un projet d’alternative culturelle consacré aux perspectives d’avancement de la femme dans la société algérienne et arabo-musulmane. Ce projet couvre trois aspects principaux de l’action des femmes.

– Le premier consiste à l’abrogation du Code de la Famille afin que la femme soit une femme, une personne majeure responsable de ses actes, avec des droits, citoyenne à part entière, il lui permettra la construction d’un acteur collectif féminin capable d’intervenir dans la construction de la société.

– Le deuxième concerne la formation d’une action capable d’intervenir dans la construction de nouveaux circuits institutionnels permettant de parvenir à la confrontation entre les intérêts et les propositions culturelles d’acteurs dirigeants et populaires parmi lesquels les femmes considèrent avoir leur place.

– Le troisième concerne la construction et la maîtrise d’une relation entre spécificité féminine, spécificité culturelle algérienne et universalisme. Une construction et une maîtrise nécessaires si l’on veut atteindre l’objectif de l’affirmation des femmes dans la société où elles ne seront pas soumises aux hommes et où elles pourront poursuivre la formation de leur action par une voie culturelle autonome et par la voie de la démocratie et de la liberté.

La construction sociale en Algérie passera par le mouvement des femmes et de toute la société civile. La construction du mouvement des femmes en Algérie a traversé plusieurs passages. Le premier a été celui lié à la libération nationale, le deuxième celui de la tentative de développement commencée avec la décolonisation, et le troisième a été celui de la construction d’une action autonome des femmes au cours des années quatre vingt. Dans cette avant-dernière période, l’action des femmes a été la base de la formation de l’un des acteurs qui a commencé avec le syndicalisme et qui est arrivé, aussi avec des acteurs dirigeants (partis politiques militants dans la clandestinité jusqu’à 1989), à la construction d’une première ébauche de société civile.

Par la suite, ce mouvement de femmes s’est transformé en associations autonomes et en réseaux de relations entre anciennes militantes. Ensemble, aujourd’hui, elles tentent de maintenir une relance commune de revendications, de transformations face aux changements dans la vie sociale du pays malgré les oppositions de certaines femmes musulmanes intégristes. Toutes ces femmes solidaires sont aussi directement impliquées dans la définition des contenus de l’antagonisme culturel de l’action qui consistent dans la poursuite de l’affirmation de l’autonomie féminine face à la prédominance masculine dans la tradition mais aussi dans la modernisation de la vie sociale.

Aujourd’hui, malgré les convergences, les dangers qu’elles encourent avec l’intégrisme (menaces de mort, enlèvements, viols, tortures, assassinats…), toutes les femmes veulent construire la société chacune à sa manière, touchées dans leur dignité, leur amour propre et leur chair : elles veulent le changement en bravant les interdits et les tabous… !

Par Liliane Mébarka GRAINE, chercheur à  l’Université Paris 8 en France