En Algérie, les textes officiels définissaient trois catégories de constructions illicites : les constructions sur le domaine public ; les constructions sur des terrains ayant fait l’objet de transactions illégales ; celles bâties sur un terrain dont le constructeur est propriétaire, mais sans permis de construire. Les deux derniers cas constituent la part la plus importante de l’habitat non réglementaire, en particulier à Cherarba, une localité populaire située sur le territoire de la commune des Eucalyptus à Alger. 

La procédure de régularisation est semblable à celle du permis de construire, sauf qu’elle est assortie de pénalités et de travaux de mise en conformité avec les normes architecturales et urbaines, prescrites par un architecte. Contrairement aux ménages contrevenants du sud-ouest d’Alger, aux revenus plus élevés, et dont les relations dans l’administration ont facilité la régularisation, ceux de Cherarba butaient sur les pénalités élevées et l’obligation de réaliser des travaux onéreux. Bien que la résistance des populations, exprimée à travers les associations et des actions collectives ait eu pour résultat la baisse des pénalités et l’assouplissement relatif des opérations, la régularisation n’a concerné qu’une faible part des ménages.

Sous la pression de nouveaux besoins familiaux, la population a continué à faire des extensions et des transformations de l’habitat sans demander d’autorisation, multipliant ainsi les situations d’irrégularité et accentuant davantage le caractère informel de leurs constructions.

Les ségrégations socio-spatiales apparaissent alors plus complexes que par le passé. Si nous esquissons la structure socio-spatiale de la ville des années 1990, elle se présente d’abord selon une zone centrale constituée de communes socialement hétérogènes, où la Casbah populaire et dégradée fait figure d’exception. Ensuite, se dégage une sorte d’axe nord-sud, composé des communes d’Oued Smar industrielle et des Eucalyptus, ainsi que celles longées par l’oued El Harrach. Ces communes abritent surtout des groupes sociaux aux revenus modestes. Enfin, les communes des périphéries de l’ouest et de l’est d’Alger qui regroupent essentiellement des couches moyennes ou supérieures.

Le niveau d’équipement et les aménités urbaines, plus importants dans la zone centrale, moyens dans le reste de la ville et quasiment nuls dans la périphérie populaire du sud-est (Gué de Constantine, Baraki, Les Eucalyptus), viennent renforcer ces disparités.

L’impact de la décennie noire 

La nature autoritaire et ségrégative des politiques urbaines et d’habitat est, selon nous, un des vecteurs essentiels des émeutes de 1988 dont la répression violente a attisé les rancœurs. Légalisés à l’occasion de la constitution de 1989, les partis islamistes ont rapidement exploité les colères et procédé à travers un réseau dense de mosquées à l’encadrement des quartiers populaires. Après le succès du FIS aux élections municipales de juin 1990, les mairies engagent alors une politique de charité clientéliste à grande échelle, parallèle à des rapports autoritaires qui écartent toute démocratisation, considérée comme kofr [pêché (arabe littéraire)] dans les discours de cette mouvance.

Avant même l’arrêt des élections législatives de 1991, les violences et exactions des islamistes préfiguraient la nature meurtrière de la guerre civile qui allait suivre. Outre les pertes humaines importantes, cet épisode tragique a provoqué un exil massif des Algériens, ainsi que des déplacements forcés vers les villes des populations des campagnes rurales qui ont grossi les poches d’habitat précaire. La crise meurtrière des années 1990 a totalement mobilisé les énergies dans la lutte contre le terrorisme, tandis que le développement a été mis en stand by, occasionnant des retards considérables en matière économique, mais aussi de mise à niveau de la ville.

Après les affres de la guerre civile, les pouvoirs en place – et à leur tête le président Bouteflika – engagent la pacification du pays, notamment à travers des mesures d’amnistie des groupes armés islamistes renonçant à la violence et par le biais de la mise en œuvre de politiques de rattrapage de grande envergure, rendues possible grâce à une hausse des prix du pétrole. Ces politiques, qui se voulaient redistributives, se sont traduites, en particulier, par la relance des programmes massifs de logements, la réalisation d’infrastructures, notamment de transports collectifs et l’élaboration du Plan stratégique 2030 de la capitale, prévoyant la construction de 82 projets de grands équipements structurants dont 18 considérés prioritaires sont déjà en cours d’édification.

Exceptés l’aménagement de l’oued El Harrach et le projet de gare centrale dans le pôle Baraki/El Harrach, ces projets sont généralement implantés à l’ouest de la ville et pourraient ainsi renforcer les disparités avec la périphérie sud-est. Ces projets prioritaires comprennent des pôles d’habitat pour les cadres, « […] l’idée étant de capter les cerveaux algériens partis à l’étranger » (responsable Parc ExpoVies de villes, 2012, 185). Rappelant les logiques de redistribution de la période socialisante, ces investissements publics de modernisation urbaine sont conçus comme des vecteurs de pacification de la société car il s’agit d’éviter le mécontentement social sensé alimenter les rangs du terrorisme islamiste, un objectif sous-jacent de régulation sécuritaire.

Les programmes d’habitat, inscrits plus largement dans une politique urbaine de mise aux normes de la ville, doivent être analysés en lien avec la volonté de changer l’image internationale de la capitale, et ce à travers l’éradication de l’habitat précaire. Ainsi, les opérations de relogement des populations de l’habitat précaire, lorsqu’elles ne libèrent pas des assiettes foncières directement destinées aux grands projets ou aux infrastructures qui les accompagnent, permettent « d’assainir » et de valoriser un quartier (centres, administrations centrales, équipements prestigieux, etc.).

La modernisation et la mise aux normes de la ville affectent nécessairement les quartiers populaires d’Alger, pour lesquels le discours n’a pas foncièrement changé. Le PDAU souligne le caractère inesthétique et inacceptable de ces quartiers et le fait qu’ils mettent en péril les terres agricoles. Il s’agit alors de poursuivre l’éradication des bidonvilles, estimés à 50 000 baraques, et le relogement des habitants, mais également de bloquer la croissance des quartiers non réglementaires, afin de protéger la Mitidja, en mettant en œuvre 23 agri-parcs dans l’agglomération à l’horizon 2029 (Fig. 3), des ceintures vertes, agricoles ou naturelles, dont l’objectif est aussi d’embellir ces espaces, voire de les dissimuler.

Cherarba : le relogement, les tensions et la ségrégation 

En ratant une opportunité de dialogue avec les populations, les pouvoirs publics ont mésestimé les effets sociopolitiques de l’échec de la régularisation dans le contexte tendu de la fin des années 1980. Si les raisons de la popularité du FIS ont été diverses à travers le pays, à Cherarba, ce sont sans doute l’abandon et la marginalisation par les pouvoirs publics, exacerbés par l’injustice des régularisations, qui ont conduit la majorité de la population à soutenir ce parti. Toutefois, les attentes de la population se sont heurtées au racket des islamistes et à leur autoritarisme violent (réquisition de logement, obligation de fournir la logistique, etc., sous peine de représailles). Les violences meurtrières et les enlèvements de jeunes filles ont conduit de nombreux ménages à brader leur maison et à fuir Cherarba vers des quartiers plus sûrs. Les mobilités forcées et le marché d’urgence induits ont été à l’origine d’un flux inverse d’installation de nouvelles populations, plus aisées que les anciennes, qui démolissaient totalement ou en partie la maison existante afin de reconstruire une villa cossue.

« Vous imaginez un F3 à Alger contre une carcasse avec terrain, c’est une occasion en orparce que c’était la période du terrorisme. Le vendeur avait perdu tous les membres de sa famille, en plus de la disparition de sa fille (19 ans) enlevée par les terroristes et jamais retrouvée ! Il voulait fuir à tout prix, il a vendu à perte à la première occasion. »

M., 45 ans, commerçant, 2009.

 

La commune semble toutefois garder son caractère populaire. En 2008, les taux d’équipement des ménages sont moins élevés que ceux de l’agglomération et le niveau d’instruction est relativement bas : 16,3 % de personnes sans instruction contre 12,9 % dans l’agglomération.

Si, pendant la guerre civile, les relations se sont délitées entre de nombreux voisins, beaucoup de familles anciennes soulignent combien les sociabilités et les solidarités, expérimentées pendant la période terroriste, ont soudé des groupes d’habitants. Rempart face au terrorisme, ces relations se manifestent aujourd’hui à travers les associations.

« On a de bonnes relations avec les voisins, un grand respect, surtout avec les anciens […] J’ai aussi beaucoup d’amis, avec lesquels on a passé de bons et de mauvais moments, surtout pendant le terrorisme, on a vraiment beaucoup souffert, heureusement qu’on était soudés »

B., 51 ans, menuisier, 2010.

Grâce à ses potentialités foncières, Cherarba figure parmi les sites qui ont accueilli de nombreuses opérations de relogement des populations de quartiers précaires. Mais ces dernières ne se passent jamais selon les prévisions des autorités et leurs effets sociaux restent le « champ aveugle »  de la pensée institutionnelle. Début des années 2000, la commune des Eucalyptus, et surtout Cherarba, est investie par les pouvoirs publics qui y réalisent des logements et des équipements.. Outre les craintes des habitants par rapport à l’arrivée massive de relogés de l’habitat précaire qui, selon eux, pourrait davantage paupériser et stigmatiser Cherarba, ils déplorent que les logements ne profitent pas aussi « aux enfants de Cherarba » et que les équipements et les infrastructures réalisés sont loin de combler les besoins de cette petite ville de 70 000 habitants.

L’installation d’un commissariat et d’un bureau de poste est appréciée par les interviewés, mais reste dérisoire devant les besoins d’encadrement du territoire par les services publics. L’insuffisance de l’offre médicale publique oblige de nombreuses familles à se déplacer vers les hôpitaux d’El Harrach ou du centre d’Alger. Les cafés, les mosquées et le stade constituent certes des lieux d’interactions, mais les espaces culturels et de loisirs sont totalement absents. La contrainte majeure des ménages reste cependant l’insuffisance des transports collectifs : rareté des bus, fréquences irrégulières et coûts élevés lésant les actifs et les étudiants.

« Mon aînée a travaillé en usine pendant les vacances pour m’alléger de ses frais de transport, pour aller à l’université à l’autre bout de la ville [Bouzaréah] : 200 dinars/jour. »

O., 56 ans, receveur de bus.

 

Plus de 40 % des migrants journaliers travaillent dans les autres communes de la wilaya et 40 % à l’extérieur de cette aire. Selon les entretiens, les difficultés de mobilités quotidiennes témoigneraient d’une sorte de fracture entre, d’un côté, les quartiers centraux côtiers et la périphérie ouest où les taux de motorisation sont plus élevés, et, de l’autre, ceux de la périphérie sud-est (Baraki, El Harrach, Les Eucalyptus, etc.). Les contraintes à la mobilité participent également de la marginalisation, notamment celle des jeunes et des femmes dont beaucoup ont dû renoncer à poursuivre des études ou à conserver un emploi, à cause des difficultés d’accès aux bassins d’emploi et aux universités.

Du côté des relogés à Cherarba, les conditions d’installation ne sont pas toujours propices à une véritable intégration dans le quartier d’accueil. Analysant les relogements, M. Safar Zitoun (2011) souligne les dislocations de la communauté de voisinage, dès la publication des listes. La localisation de ces cités dans la périphérie lointaine occasionne des frais de déplacement importants, qui s’ajoutent aux autres dépenses nécessaires à l’installation, à l’accès aux services, etc. En plus de l’état désastreux des finitions et les nombreuses malfaçons, les ménages relèvent l’exiguïté du logement, les attributions n’ayant pas tenu compte de la taille des familles. Vécu comme un bannissement et une remise en cause de leur urbanité, l’éloignement du site des bassins d’emploi et de la centralité fragilise encore plus les ménages.

En contradiction avec les discours sur l’embellissement et la qualification des périphéries, les politiques de recasement – menées sans véritable intégration sociale et urbaine des populations relogées –, ajoutées à l’insécurité subie par les habitants des quartiers non réglementaires, ne peuvent qu’induire davantage de tensions et de micro ségrégations.

La politique de reconquête de Cherarba et plus généralement des urbanisations non réglementaires conjugue des logiques de régulation sociale à la nécessité d’encadrement et de contrôle du territoire pour des raisons sécuritaires. Sans amalgamer les urbanisations informelles avec l’islamisme radical, le cas de Cherarba illustre les liens subtils entre les processus de marginalisation et les luttes pour le contrôle de ces espaces, entre les autorités et les islamistes radicaux. Son abandon par les pouvoirs publics puis le caractère ségrégatif de la régularisation des années 1980 avaient contribué à faire basculer le quartier dans l’opposition islamiste radicale. Mais l’espoir de changement de la population s’est heurté à la violence des djihadistes, qui est à l’origine du retournement d’une grande partie d’entre elle : désolidarisation qu’elle a payé d’un massacre. La répression du terrorisme s’est accompagnée d’une volonté des pouvoirs publics de reconquérir ce territoire dans la perspective de régulation de contrôle sécuritaire.

Marginalisation et abandon d’un territoire et son investissement par la le terrorisme 

La mise aux normes de la ville, les grands projets, son embellissement, etc., exigent souvent le déplacement/relogement des populations des marges urbaines centrales (habitat précaire des communes du centre et péricentre), vers celles des périphéries et notamment, vers les quartiers non réglementaires. Désincarnées de leur dimension intégratrice, ces politiques recouvrent alors des formes de régulation politique et sécuritaire où l’objectif de contrôle est prédominant. Les enjeux fonciers qui président dans ces peuplements reconfigurent le territoire de Cherarba et redessinent des fractures socio-spatiales, avec le risque d’exacerber la paupérisation et l’insuffisance d’équipements, voire les tensions. Dans tous les cas, l’arrivée de populations plus pauvres, mais aussi plus riches que les anciens résidents, formera sans doute des micro ségrégations, avec des cohabitations à suivre…

Parallèlement à la stigmatisation de Cherarba et des territoires analogues par les pouvoirs publics, ceux-ci manifestent généralement une tolérance tacite. De nombreux responsables ont compris les liens entre marginalisation et abandon d’un territoire et son investissement par la le terrorisme. Mais, la marginalisation des quartiers informels peut aussi être interprétée comme une catégorie de l’action publique qui pour se maintenir et instaurer une certaine paix sociale, perpétue des formes clientélistes et dans tous les cas, préserve sa domination. Cette logique est d’autant plus présente que les mouvements protestataires, certes en augmentation, se soldent par des négociations, voire des arrangements qui laissent peu de place à l’empowerment, processus d’émancipation et de politisation sans lequel ces mouvements ne peuvent peser sur les choix politiques.

Enquête réalisée par Nora Semmoud, professeure de géographie à l’Université de Tours et membre de l’équipe Monde arabe et Méditerranée depuis 2007.