Saad Khiari est cinéaste-auteur. Diplômé de l’IDHEC : ( Institut des hautes études cinématographiques de Paris ). Il a dirigé le Musée National du Moudjahid dont il a conçu un projet inédit mais qui n’a pas vu le jour : la transformation de la prison de Serkadji en Musée de la révolution ; projet qui a été distingué par le conseil international des musées.

Il prête sa plume en France pendant plus de vingt ans, tout en participant à plusieurs revues et magazines et en s’impliquant dans le dialogue inter-religieux. Il publiera plusieurs ouvrages sur le sujet et s’occupera en tant sue chercheur associé à l’IRIS ( Paris ) des questions relatives à la civilisation arabo-musulmane et au Maghreb. Il vient de publier aux Editions Hibr à Alger un roman intitulé : “Le soleil n’était pas obligé”

On connaît le succès mondial du roman d’Albert Camus, « l’Etranger ». Le meurtrier Meursault est condamné à mort et exécuté pour avoir tué un homme. L’auteur ne donne pas de nom à la victime. Il l’appelle « l’Arabe ». Ce qui agace en l’occurrence Kamel Daoud.

Kamel Daoud, écrivain de grand talent publie en 2016 un roman intitulé : « Meursault, contre-enquête ». Il se présente comme le frère de la victime de Meursault, un personnage de roman, et donne enfin un nom à « l’arabe ». Il reproche à Camus de ne pas l’avoir fait. Le roman obtient un succès mondial et un grand nombre de distinctions internationales.

Dans « Le soleil n’était pas obligé », l’auteur Saad Khiari donne corps à un personnage du roman de Camus. Il s’agit de Marie Cardona, la « fiancée » de Meursault. Ayant quitté l’Algérie, dès la fin de la guerre en 1962, elle vit dans une maison de retraite dans le sud de La France et apprend l’existence du roman de Kamel Daoud. Elle souhaite rencontrer l’homme qu’elle associe à son destin puisqu’il a perdu son frère unique par la faute de Meursault, le seul homme de sa vie avec qui elle avait envisagé de se marier. Le malheur partagé crée la proximité. L’auteur accepte de la rencontrer et l’invite à visiter l’Algérie. Le retour ne sera pas facile. C’est un périple qui tient de la découverte, du pèlerinage et de la grande explication. Algériepart, salue la publication de ce roman qui vient à point pour animer un peu la rentrée littéraire chez nous.

D’abord, pourquoi ce titre ?

J’avais eu le bonheur de faire connaissance dans les années 70 à Alger, d’un grand écrivain ivoirien qui s’appelle Cheikh Ahmadou Kourouma décédé en 2003. Il vivait à Alger au temps où la capitale était « La Mecque des révolutionnaires », pour fuir le régime de Houphouet Boigny. Il avait obtenu en 2000, le prix Renaudot et le Goncourt des lycéens pour son roman intitulé : « Allah n’est pas obligé ». C’est un peu une manière de lui rendre hommage. Je fais dire à Marie-Cardona que « le soleil n’était pas obligé », en référence à l’importance du soleil incriminé dans l’assassinat commis par Meursault dans « l’Etranger ».

Parlons du thème maintenant.

Vous l’avez bien résumé dans votre présentation. Faire revivre un personnage fictif ( Marie-Cardona ) et chercher à lui faire rencontrer un écrivain vivant, qui lui-même donne vie à un personnage fictif, cela ressemble à illustration de l’absurde tel que défini par Camus. Dans quel but me direz-vous, à part un exercice libre de l’imagination ou un caprice de romancier ? Il ne s’agit ni de l’un ni de l’autre. L’argument, comme on dit en langage cinématographique, consiste à créer les conditions pour faire rencontrer des personnages jusque-là considérés comme antagonistes à cause du drame de la guerre d’Algérie. Je voulais tordre le coup à ce genre d’à priori et réunir des Algériens et des Français autour de la question de la décolonisation sans pour autant raviver les blessures ni jeter des anathèmes comme on le fait toutes les fois qu’on aborde ce grave problème.

Je ne voulais pas aborder ce sujet sous l’angle politique – je laisse ça aux chercheurs et aux historiens – mais le faire plutôt dans une approche décrispée et à portée de tous les lecteurs et surtout de la jeunesse des deux rives de la Méditerranée. C’est la raison pour laquelle, en mettant Marie Cardona au premier plan, j’opte pour un style d’écriture compatible avec son faible niveau d’instruction. Elle le dit elle-même dans le roman. Elle fait des fautes en français à cause de la pauvreté. Venant d’un milieu modeste, elle veut faire savoir qu’il y avait aussi des pieds-noirs pauvres qui n’étaient pas forcément des colonialistes.

Votre roman vient à peine de sortir, il n’est pas encore tout à fait distribué dans toutes les librairies, et déjà on constate un vrai succès dû probablement aux réseaux sociaux et au bouche à oreille. A quoi vous l’attribuez ?

La question m’a été posée lors de la présentation du roman au Sofitel à Alger et j’ai répété ce que j’avais entendu lors de la présentation au Maghreb-Orient du livre à Paris, à savoir que la fluidité volontaire de l’écriture mais aussi le thème lui-même sont à l’origine de cet intérêt porté par les lecteurs. Cela dit, on ne peut porter de jugement sur un roman que dans la durée. Alors attendons de voir.

Le thème est essentiel ; il pose le problème de la cohabitation, de la proximité et de l’indifférence entre les autochtones et les Européens. Marie-Cardona, « rapatriée » dans un pays qu’elle n’a jamais connu, se rend compte lors de son voyage retour en Algérie, qu’elle avait côtoyé un peuple qu’elle ignorait complètement, non pas par mépris, mais par indifférence et c’est encore plus inadmissible. Alors elle essaie de comprendre et arrive à la conclusion qu’en réalité elle et les siens, c’est à dire les gens modestes, étaient plus victimes que coupables du drame de la guerre d’Algérie. Je ne vais pas vous raconter le roman, mais c’est un peu le fil rouge du récit.

C’est vrai que les personnages de Marie Cardona et de son amie Yolande (Française de France, il faut le préciser et hostile à la colonisation par engagement politique), sont tout à fait crédibles et attachants. On sent qu’elles sont sincères et soucieuses d’apprendre et de découvrir des choses sur un passé partagé entre la France et l’Algérie. Et ce qui est encore plus intéressant ce sont les personnages algériens, Yacine et Achour. Ils sont nés après l’indépendance et semblent tout à fait désinhibés contrairement à ce qu’on pouvait imaginer.

Effectivement, ils parlent sans complexe des difficultés de leur pays, ne cachent pas leur regret et parfois leur désarroi devant le retard accumulé en Algérie, mais ne désespèrent cependant pas de l’avenir. Cela paraît un peu lénifiant ou un peu utopique à première vue, mais cela correspond à la réalité parce que la plupart des jeunes ne demandent qu’à s’en sortir et à relever le défi du développement.

Je ne vais pas décortiquer le roman. Je voudrais simplement dire qu’il pose le problème de la relation entre La France et l’Algérie et appelle à une reprise du dialogue entre les deux rives, pas seulement entre les deux pays à cause de leurs relations historiques et particulières mais aussi entre les pays du nord et ceux du sud de la Méditerranée. Et cela est déterminant pour l’ensemble de la région ; entre La France et le Maghreb, dans un premier temps. Je voudrais pour finir, mentionner qu’il ne s’agit pas d’un livre à thèse ni d’un essai politique mais seulement d’un roman qui s’adresse aux jeunes parce qu’il est facile à lire et à comprendre et par lequel j’espère contribuer à donner ou à redonner à nos jeunes l’envie de lire. Jean-Noël Pancrazi, (Prix Médicis, Grand prix du roman de l’Académie français, membre du jury Renaudot) a dit au sujet de ce roman, que l’écriture était « très sensible et juste » et qu’il y voyait « un désir de dépasser tous les malheurs de l’histoire, une volonté lumineuse de réconciliation définitive ». J’espère que le roman sera accueilli comme tel.