L’interrogation principale qui guide notre réflexion dans cette modeste enquête
portera sur la dimension symbolique de la famille que véhiculent la langue et sa culture dans un manuel scolaire algérien.

Plus spécifiquement, cette étude vise à dégager les représentations de la famille et ses composantes évoquées dans le manuel scolaire officiel et à inculquer aux apprenants par le biais de l’activité scolaire de l’enseignement/apprentissage d’une langue étrangère. Par ailleurs, nous discuterons les représentations qu’enferme le manuel dans une approche interculturelle.

A l’école primaire, les manuels scolaires se considèrent comme l’un des principaux
instruments pédagogiques mis aux services de la socialisation et de l’éducation des élèves. Leur fonction consiste donc à participer à la construction et la transmission des représentations culturelles, sociales et identitaires. Procéder à l’analyse sociodidactique et
plus particulièrement interculturelle du manuel scolaire algérien de la 3ème A.P de langue française s’explique par la vulnérabilité de cette tranche d’âge envers les contenus
socioculturels dispensés étant donné quepour la majorité des élèves le manuel semble
constituer le premier livre à lire.

Bien plus, dans une situation d’enseignent / apprentissage, le manuel de langue étrangère ne cesse de susciter inlassablement la question de la place des représentations culturelles de Soi par rapport aux représentations culturelles de l’Autre que véhicule incontestablement la langue cible à apprendre.

Il faut savoir que les manuels scolaires et en l’occurrence ceux de langues « ont un rôle dans la formation des normes et des opinions des élèves”. Dans ce sens, les
manuels de langues constituent des supports de diffusion d’une culture. Cette méthodologie baptisée interculturelle repose sur la prise en charge la relation intrinsèque entre la langue et la culture qu’elle véhicule puisque la langue structure les représentations que les apprenants ont du monde social.

La portée interculturelle d’une langue

Bien plus, la langue est indissociable de la culture et des représentations que les apprenants se font de l’Autre. Par conséquent, cette approche stipule qu’il est insuffisant
d’enseigner uniquement des contenus linguistiques pour apprendre une langue mais surtout, de faire connaitre aux apprenants la portée interculturelle de cette langue à travers la sensibilisation aux valeurs, visions du monde et modes de vie de l’Autre en classe. Cette démarche interculturelle vise donc à participer à une meilleure connaissance, compréhension des comportements socioculturels des autres communautés, et enfin, à une perception fondée sur des représentations positives de l’Autre, de sa langue et de sa culture.

Notre recherche s’appuie sur l’analyse d’un support pédagogique incontournable qui se
trouve présenter ultérieurement, ainsi que quelques variables que nous jugeons pertinents pour la description et l’explicitation des représentations faites sur l’unité familiale. Envisagé parmi les nouveaux instruments susceptibles de contribuer à la transmission des normes et des valeurs qui doivent guider les aspirations des élèves, le manuel scolaire joue un rôle
important. Ils dispensent des informations implicites ou explicites qui participent à la
construction de soi des enfants et à leur socialisation.

Le manuel de 3ème année primaire de langue française choisi comme objet d’étude est
considéré comme le premier manuel de langue française d’une série de trois ouvrages étalant le cycle primaire et constituant l’officielle et l’unique collection de manuels utilisée dans l’enseignement primaire du français en Algérie. Ce manuel est édité par l’Office National des Publications Scolaires qui dépend du Ministère de l’Éducation Nationale.

Donc, l’analyse présentée porte sur le manuel officiel utilisé en classe de 3ème A.P, et qui
contient essentiellement des mots, des illustrations, des images, des scènes de communication ainsi que des textes et des dialogues très courts. La première édition de ce manuel, dit de deuxième génération, comme sa première introduction datent de la rentrée scolaire 2017/2018. L’équipe pédagogique qui a participé à l’élaboration de ce dispositif est restreinte et se compose de quatre auteurs. De même, l’équipe technique est formée d’un concepteur, d’un illustrateur et de deux coordonnateurs.

Au regard du tableau des contenus, le manuel est structuré en quatre sections qui
correspondent aux projets intitulés respectivement: vive l’école !, en famille !, tu connais les animaux ?, à la compagne !. A son tour, chaque projet est composé de trois séquences.
Chacune d’elles recouvre trois rubriques renvoyant respectivement aux activités suivantes :
phonie/ graphie ; lexique/conjugaison/ grammaire/ orthographe ; ressources et tâches.

« Nous sommes une famille ! » tel est l’intitulé attribué à la première séquence
pédagogique du deuxième projet baptisé « en famille ! » du manuel de la 3ème Année Primaire qui constitue notre corpus. Le mode d’énonciation adopté dans cette formulation ainsi que le choix du premier pronom du pluriel semblent très significatifs et connotent une conception particulière de la famille appropriée généralement aux sociétés non occidentales telles que les communautés arabes, amazighes et africaines.

L’emploi du pronom pluriel « nous » confirme que la vision occidentale de personne
extrêmement individualisée au sein de la société ne relève pas de notre société algérienne.
L’individu ne peut être en aucun cas perçu indépendamment de sa famille, de son groupe et de sa société. Au contraire, il se définit comme étant membre appartenant à une communauté à laquelle s’associe intimement.

De même, l’auto-nomination proférée par le père de la famille incarne la représentation
du modèle patriarcal de la famille algérienne structuré sur la filiation paternelle. Le père est
dépositaire de l’autorité au sein de la famille. Autrement dit, l’autorité parentale légale est
exclusivement paternelle comme dans la transmission légale du nom de famille du père aux
enfants et non pas celui de la mère. En Algérie, c’est le patronyme paternel qui doit s’attribuer constitutionnellement et religieusement aux enfants.

Le nom de famille : un marqueur identitaire

Remarquons aussi à travers l’auto-nomination paternelle « nous sommes la famille
Lamine » l’emploi du pronom pluriel nous qui dissimule une stratégie discursive traduisant la représentation de l’organisation de la famille. Le père considère donc que sa filiation est
incontestée voire exclusivement légale. Bien entendu, le nous collectif pris en charge par le
père renvoie à lui en première position ainsi qu’à ses enfants et sa femme en seconde position. Par conséquent, cette autorité légale dévolue au père lui impose des responsabilités et des devoirs envers les membres de sa propre famille.

Enfin, l’anthroponyme choisi à savoir celui de « Lamine » pour désigner cette famille
semble révélateur d’un marqueur identitaire explicite. Ce nom arabe signifie
étymologiquement une personne digne de confiance, fidèle et honnête. Cette signification
parait en harmonie avec les droits et les devoirs du père à qui revient le patronyme. Le nom Lamine est un usage algérien très populaire du prénom arabe qui est, à son tour, dérivé du surnom Al-amine qui vient du prénom de notre Prophète Mohamed صلى الله عليه وسلم .

De ce fait, ce nom de famille semble remplir la fonction d’un signe représentatif de l’identité de la communauté de référence et d’origine de cette famille dans ses dimensions linguistique, culturelle et religieuse. Le nom de famille dans le manuel scolaire constitue donc un puissant marqueur identitaire de la société et de ses fondements d’algérianité (le particularisme algérien) et d’islamité.

Les pronoms : des stéréotypes identitaires

Après avoir analysé le nom de famille, le choix des pronoms accompli par les acteurs
institutionnels semble aussi défendre des représentations stéréotypées communes aux élèves qui n’ont pas forcément les mêmes références ethniques, cultuelles ou linguistiques.

Autrement dit, notre étude sur les représentations de la famille dans les manuels d’apprentissage du français révèle la vision particulièrement stéréotypée que cultivent les
concepteurs des manuels scolaires, et par conséquent, les instances institutionnelles et
étatiques. Dans ce qui suit, nous essayons de mettre en lumière les représentations des membres de la famille à travers une analyse onomastique des prénoms des personnages de la famille « Lamine » dudit manuel.

Cet examen qualitatif permet de repeindre explicitement l’image de la famille telle qu’elle était implicitement abordée. Pour mener à bien cette tâche à la fois descriptive et interprétative, nous avons élaboré une grille articulée en quatre paramètres : les
membres de la famille Lamine, les prénoms stéréotypés, la signification dénotative et les
représentations de référence et/ou cible.

Il nous semble utile dans un premier temps d’identifier le modèle familial adopté dans
le manuel. Ainsi, l’examen du premier paramètre de la grille présentée ci-dessous nous
indique que quand il parle de la famille, une image est imposée aux élèves: un père, une mère et un ou plusieurs enfants et de préférence de sexe différent, un garçon et une fille. Cette image classique correspond au modèle hégémonique de la famille nucléaire constituée selon le mode traditionnel à savoir la famille conjugale fondée par un couple institué par le mariage.

Les enfants qui naissent de cette relation ont une filiation bilatérale définie sur la base du
référentiel biologique de leurs parents géniteurs et du codage social. La présence d’autres membres parmi la famille tels que le grand-père, la grand-mère, l’oncle, la tante et le cousin évoque immédiatement la configuration de la famille élargie. Ce type de famille appelé aussi famille étendue ou indivise est un ensemble de plusieurs personnes d’une même famille mais de générations différentes vivant dans le même foyer ou à
proximité. Cette conception révèle les référents culturels où ces membres jouent un rôle
essentiel et religieux car ce lien de parenté étendu est un devoir sacré dans les sociétés
musulmanes.

Les finalités du ministère de l’Education 

En ce qui concerne le choix des prénoms attribués au personnages de la famille, notre
analyse onomastique dévoile clairement l’usage stéréotypé de ces prénoms. De ce fait, ces pronoms stéréotypés verbalisent les représentations construites sur les référents incontournables de la société algérienne. La finalité de ce processus dénominatif est double : refléter ces représentations mais les inculquer également aux élèves.  L’ancrage présentant cette place privilégiée s’est concrétisée par la prédominance des prénoms arabes dans ladite famille de notre corpus.

– L’arabité : elle réjouit d’une valeur hégémonique dans le discours officiel sur l’identité
nationale. Cette composante identitaire englobe les niveaux linguistique, culturel et
civilisationnel. L’ancrage présentant cette place privilégiée s’est concrétisée par la
prédominance des prénoms arabes dans ladite famille de notre corpus.

-L’amazighité : marginalisé de la scène politique pendant une langue période, ce référent
fondateur de l’identité algérienne regagne progressivement à partir du début du 21ème siècle son statut légitime notamment après la co-officialisation constitutionnelle de langue
tamazight en 2016 et la création du Haut-commissariat à l’amazighité chargé de la
réhabilitation de l’amazighité et de la promotion de la langue amazighe. L’image de cette
transition vers la prise en charge de la pluralité est marquée par la présence timide des
prénoms d’origine tamazight puisqu’on a recensé uniquement une seule occurrence.

-L’islamité : traditionnellement, elle forme avec les deux autres valeurs le triptyque constitutif de l’identité nationale. Par ailleurs, elle se trouve essentiellement associer à la nation arabe d’où l’appellation la tradition arabo-musulmanes. Ce lien immuable découle de la représentation religieuse assignée à la langue arabe. Ainsi, la majorité des prénoms de la
famille examinée dans cette analyse symbolise des connotations religieuses.

-Le particularisme algérien : ce trait identitaire dissimule les enjeux de l’altérité qui repose sur le principe de la différence. Autrement dit, la réalisation particulière de quelques prénoms arabes marque cette volonté d’exprimer et de représenter des traits distinctifs propres au contexte algérien.

En conclusion, l’analyse menée a mis en évidence le rôle incontournable des manuels de langue dans la construction et la transmission des valeurs socioculturelles par le biais des représentations stéréotypées forgées dans leur contenu. L’examen onomastique et l’interprétation sémiotique nous ont conduits à comprendre que les représentations de la famille véhiculées dans le manuel de français de 3ème A.P sont essentiellement fondées sur des valeurs symboliques communes à la société algérienne.

Ainsi, le discours didactique du manuel sur la famille tend à refléter un modèle familial
précis dans le dessein d’incarner et de reconstruire la réalité sociale dans ses dimensions
culturelle, religieuse…etc. Sous cette vision, il parait évident que les représentations de la
famille telles qu’elles sont élaborées dans le manuel en question remplissent une fonction
identitaire. Dans les contenus culturels enseignés à l’école,ces représentations sont souvent
stéréotypées et reproduisent délibérément des traits sociaux pour participer au processus de construction de l’identité plurielle des élèves algériens.

Enquête réalisée par DRIDI Mohammed de l’Université Kasdi Merbah Ouargla