L’affichage publicitaire, voici un secteur largement méconnu de la plupart des Algériens. Et pourtant, les enjeux et les intérêts de ce business sont aussi énormes que complexes. Alors que nous sommes en 2018, ce secteur continue de fonctionner sans aucune règle, ni principe clair et rationnel. Pourtant, il s’agit d’une cagnotte de près de 100 millions d’euros par an que se partagent de gros acteurs privés dans ce secteur, sans le moindre contrôle de l’Etat. Enquête. 

L’histoire commence en novembre 2006. A cette époque-là, la wilaya d’Alger, qui représente près de 60 % du marché des panneaux publicitaires dans tout le pays, a lancé un appel d’offres pour sélectionner des régies publicitaires qui auraient pour mission d’exploiter et commercialiser les espaces publicitaires urbains dans la capitale et d’autres communes environnantes.

Des pratiques de surfacturation qui sautent aux yeux 

L’appel d’offres pourtant, comporte de sidérantes anomalies qu’aucune instance officielle n’a voulu ou pu relever. En effet, et afin de valoriser leurs dossiers de candidatures, il est préalablement demandé aux régies publicitaires d’acquérir elles-mêmes un ensemble d’équipements : le mobilier urbain, les panneaux, les abris de bus, les bancs publics, etc., tout en assurant par la suite leur exploitation et leur entretien.

Cela signifie que les autorités publiques concèdent à des opérateurs publicitaires le soin de choisir le mobilier urbain qui doit équiper les villes dont il ont la charge et à en facturer son entretien en respectant une seule condition : les normes de l’esthétisme de la ville.

Une exigence entièrement vague qui n’obéit à aucun critère précis et raisonnable.

Pourquoi un opérateur publicitaire doit se substituer à l’autorité publique, pour équiper lui-même nos villes et facturer ensuite leur entretien ?

La réponse à cette incongruité nous conduit vers des surprises qui font froid dans le dos.

3 régies publicitaires ont remporté l’appel d’offres lancé par la wilaya d’Alger en 2006 : Avenir Décoration, Lawahat et All Pub.

Ces trois agences ont acquis tous les espaces publicitaires de la wilaya d’Alger en contrepartie d’une redevance annuelle dont le montant doit être acquitté au profit des APC.

Pourtant aucune autorité n’a pris le soin de contrôler les prix du mobilier urbain inclus dans les offres de ces trois régies et aucune instance officielle, ou officieuse, n’a tenté de comprendre pourquoi on a autorisé la concession et l’entretien de ce mobilier alors que les services des APC sont censés assurer cette mission qui relève entièrement de leurs prérogatives.

Selon plusieurs sources, depuis 2006, des observateurs et publicitaires avaient averti les autorités de la wilaya d’Alger sur de flagrantes pratiques de surfacturation, tels ce banc public facturé deux fois, voire trois fois son prix marché et des abris de bus proposés à des tarifs impensables…

Les étranges privilèges accordés par la wilaya d’Alger 

La wilaya d’Alger ne va pourtant jamais réagir face à ces prix prohibitifs et ces étonnantes anomalies qui ont caractérisé la gestion de l’affichage publicitaire.

aussi, 3 ans plus tard, ces irrégularités vont prendre une dimension encore plus inquiétante. Et pour cause, la wilaya d’Alger décide tacitement de reconduire les contrats des trois régies publicitaires sans recourir à un autre avis d’appel d’offres !

Et cette reconduction va être étendue à une durée de… 7 ans ! Avenir Décoration, devenue aujourd’hui AD Display, All Pub et Lawahat vont alors bénéficier d’un privilège inédit et inexpliqué : leurs contrats ont été renouvelés pour une durée supérieur à celle prévue par le cahier de charge initial qui était de3 ans selon l’appel d’offres de novembre 2006.

Un cas inédit dans d’autres secteurs économiques en Algérie. Cette situation va encore dangereusement compliquer la gestion des espaces publicitaires à Alger, car les nouveaux opérateurs qui investissent cette activité se retrouvent confronté à un marché verrouillé par une réglementation leur étant défavorable.

En dépit de ces obstacles, de nouvelles agences comme Innomedia, Numedia Affiche ou ODV +, pour ne citer que celles-ci, ont réussi à obtenir des concessions auprès de certaines APC comme celle de Kouba ou de Ben Aknoun en échange d’une redevance annuelle facturée à 500 mille DA.

L’APC d’Alger-centre est restée entièrement acquises au seul opérateur Ad Display qui dispose, à lui-seul, de plus de 2000 faces publicitaires dans toute la wilaya d’Alger.

Un monopole quasi-établi qui permet à cette régie de réaliser un chiffres d’affaires pouvant atteindre un montant de 2,6 milliards de Da, soit près de 20 millions d’euros.

Les deux autres agences bénéficiaires de la reconduction favorable par la wilaya d’Alger en 2009, réalisent également des chiffres annuels appréciables, Lawahat qui atteint les 1,9 milliard de DA, soit près de 15 millions d’euros.

Des gains engrangés dans une totale anarchie et avec un traitement de faveur qui soulève de nombreuses questions.

En novembre 2016, le wali d’Alger adresse une instruction à toutes les APC d’Alger pour leur demander de mettre un terme à leur collaboration avec les trois régies publicitaires sélectionnées en 2006. Leurs contrats reconduits en 2009 sont arrivés à expiration et un nouvel appel d’offres doit être relancé.

En attendant, les APC sont instruites de récupérer le mobilier urbain de ces régies qui devient ainsi la propriété des communes comme il était prévu dans le cahier des charges établi en novembre 2006. En revanche, les panneaux d’affichage doivent être retirés des espaces urbains puisque leur validité n’est plus à l’ordre du jour.

Or depuis cette date de Novembre 2016, cette instruction n’a pas été appliquée. Plusieurs relances de la wilaya d’Alger sont venues rappeler la décision de la Wilaya et dont la dernière remonte à l’été 2017, en vain.

Les APC, défiant ainsi la tutelle, n’ont nullement procédé au démantèlement des panneaux publicitaires dont l’exploitation est toujours assurée par AD Display, Lawahat et All Pub.

Des députés et ministres saisis 

A ce jour, ces trois régies continuent de bénéficier d’un traitement de faveur étonnant. A Alger-Centre, pour permettre à AD Display de poursuivre la commercialisation de ses panneaux publicitaires, on prétexte un nouvel appel d’offres local alors que la wilaya d’Alger n’a toujours pas dévoilé son propre appel d’offres.

Cet empiètement sur l’autorité de la Wilaya va encore susciter le désarroi des nouveaux acteurs du marché qui décident, par soucis d’éclaircissement sur les règles régissant l’activité, de se plaindre officiellement auprès des autorités : députés, sénateurs et ministres du gouvernement.

Certains dénoncent des privilèges octroyés dans des conditions troublantes mais tous dénoncent à l’unanimité une concurrence clairement déloyale.

En 2018 encore, la gabegie règne toujours en maîtresse des lieux à Alger retardant ou annulant plusieurs projets comme l’installation des kiosques publicitaires sur la stratégique promenade des Sablettes.

A Oran, ce marché demeure à l’image d’Alger, obscur et anarchique, avec des soupçons de corruption qui pèseraient sur les transactions conclues entre plusieurs communes et des régies publicitaires.

Et pourtant, dans d’autres wilayas, la situation fonctionne correctement. A Sétif, par exemple, la gestion de ces espaces publicitaires est saine et transparente comparée à la Capitale. Chaque régie doit payer une redevance annuelle de 300 mille DA.

La chute des revenus publicitaires conséquence de la crise financière paralysant le pays depuis 2016 a entièrement mis à nu les pratiques qui régissent ce secteur laissant entrevoir son pire défaut : l’opacité financière.

Suite à nos investigations, nous avons pu apprendre que, depuis le début de la crise, la régie AD Display faisait face a des difficultés financières. Au niveau des impôts, elle doit procéder à la régularisation de 200 milliards de centimes d’impôts impayés. De plus, elle doit trouver les ressources nécessaires pour honorer un crédit bancaire de 160 milliards de centimes contracté auprès de la Gulf Bank Algeria (AGB).

D’autres opérateurs ont présenté récemment de troublants bilans financiers tel O.D.V, une régie détenue par des capitaux tunisiens. alors que le chiffre d’affaire déclaré avait atteint les 800 millions de DA, les bénéfices quant à eux dépassaient difficilement les 30 millions de DA. Comment expliquer cela?

Toutes ces données n’ont pas encore alerté les autorités publiques qui continuent à négliger ce secteur névralgique le livrant ainsi entre les mains de dangereux apprentis sorciers.