Le Tamazight est considéré comme langue nationale depuis l’année 2002, à la suite de la révision constitutionnelle opérée dans le sillage des événements qui ont secoué la Kabylie en 2001 et durant lesquels des dizaines de personnes sont mortes à la suite de la répression étatique.

C’est pour répondre aux pressions émanant de cette région, ainsi qu’aux revendications de reconnaissance de l’identité berbère, exprimées par des acteurs associatifs et politiques dans cette région, que le gouvernement a fini par accepter de constitutionaliser tamazight comme langue nationale. Or, ce pas a été jugé insuffisant et les revendications pour sa reconnaissance comme langue officielle se sont intensifiées.

 

Cette reconnaissance traduit-elle pour autant le souci du pouvoir politique de rehausser la dimension amazighe comme élément incontournable dans l’identité algérienne ? L’article 4 de la Constitution révisée énonce ce qui suit : « Tamazight est également langue nationale et officielle ». À l’évidence, cette reconnaissance est un grand pas en soi. Une consécration de la lutte menée depuis des décennies par les différends acteurs du mouvement berbériste. Mais est-ce une première au Maghreb ? Est-elle suffisante pour l’affirmation de l’identité amazighe en Algérie ?

La reconnaissance du Tamazight comme langue nationale en Algérie, en avril 2002, a un précédent au Maghreb. C’est au Maroc que revient le mérite de l’avoir constitutionnalisé le 1er juillet 2011 comme langue officielle. Cette reconnaissance vient à la suite des révoltes de février de la même année lorsque des Marocains sont sortis dans la rue pour réclamer des réformes. Quant à la Libye, l’officialisation du Tamazight devait se faire en 2012. Mais les protestations des Amazighs qui ont refusé que leur langue soit considérée comme seconde langue officielle – la Libye n’est pas arabe, elle est aussi amazighe, clament-ils – ont contribué à repousser cette reconnaissance sine die. À cela s’ajoute la situation d’insécurité qui y prévaut depuis 2014 et qui exclut cette officialisation des priorités de l’une ou l’autre des principales factions rivales.

Bien que les autorités algériennes aient suivi pour partie le même cheminement que la monarchie marocaine, à savoir engager des réformes et promulguer de nouvelles lois, la constitutionnalisation de la langue amazighe n’a pas emprunté les mêmes voies. Dans un premier temps, on peut formuler l’hypothèse que le pouvoir politique craignait sans doute les réactions de certains acteurs politiques (conservateurs et islamistes), partisans d’une représentation exclusiviste de l’identité algérienne c’est-à-dire mettant l’accent sur le référent arabo-musulman. De surcroît, le président Abdelaziz Bouteflika est connu comme étant une personnalité refusant d’agir sous la pression de la rue. Sa stratégie consiste à faire trainer les choses en longueur, en attendant le moment propice pour mettre à exécution ses projets.

L’année 2016 est apparue comme le moment idoine pour agir : le rapport de forces dans les sphères du pouvoir lui est favorable dans la mesure où il a neutralisé certains de ses adversaires au sein de l’appareil d’État, notamment le général Mediene, patron du DRS. Il n’en demeure pas moins que cette décision est une évolution en soi.

Mais signifie-t-elle la parité avec la langue arabe ? La Constitution de 2016 est claire sur ce point : « L’Arabe demeure la langue officielle de l’État », art 3. Comprendre : la langue amazighe sera enseignée mais elle ne sera pas utilisée dans les correspondances gouvernementales.

Or, si cette différenciation contente les conservateurs et les islamistes, réservoir électoral mais aussi réalité sociologique, elle fait l’objet d’un rejet dans certains partis comme le FFS et le RCD, ainsi que dans les mouvements militants pour la reconnaissance de l’identité berbère. Certes, cette parité est une exigence et une revendication défendue depuis des décennies. Mais telle que présentée par la nouvelle Constitution, cette officialisation « est une diversion », selon certains militants de la cause berbère. Certains d’entre-eux ont publié une déclaration signée par des figures historiques du mouvement berbère algérien, dont Ali Yahia Abdenour et Saïd Sadi

Ces principales dispositions constitutionnelles ne sont nullement l’expression d’une volonté d’opérer un changement de fond dans la pratique politique en Algérie. Le retour aux deux mandats présidentiels sonne certes comme une normalisation démocratique, mais n’exprime nullement dans le fonds une volonté d’aller vers une alternative démocratique. Quant à l’exclusion des binationaux des fonctions de l’État, elle traduit la montée en force d’un sentiment nationaliste exprimé par des acteurs politiques et sociaux aux tendances idéologiques hétérogènes. Enfin, l’officialisation de la langue tamazight doit être interprétée comme un réalignement régional imposé par les révoltes arabes depuis 2011.

Les hautes autorités politiques algériennes n’ont fait qu’emboiter le pas aux marocains, dans une stratégie visant à désamorcer des revendications qui pourraient être récupérées par des mouvements autonomistes comme le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK).

Toujours est-il, cette révision constitutionnelle n’a pas rasséréné l’opinion publique algérienne plus préoccupée par l’amélioration des conditions de vie et les scandales de corruption révélés par la presse nationale et internationale que par la nouvelle Constitution.

Texte rédigé par Chérif Dris et extrait de la rue universitaire l’Année du Maghreb