La faiblesse continue du rendement céréalier en Algérie compromet dangereusement sa sécurité et souveraineté alimentaire. Non respect de l’itinéraire technique, perturbations pluviométriques, plusieurs facteurs expliquent cette baisse de la production nationale qui pousse l’Algérie à dépendre des importations. Et même si  le coût d’importation des céréales a chuté à 2,71 milliards de dollars (mds usd) en 2016 contre 3,43 mds usd en 2015, notre pays risque encore de dépenser des fortunes dans les années à venir pour nourrir sa population. Enquête :  

Pour ne citer que les pertes à la récolte (officiellement ces pertes sont évaluée à 6%), chaque année, dès les premières pluies d’automne, on voit clairement la germination du grain (parfois des épis entiers) laissés au sol, après le passage des moissonneuses batteuses. Une machine n’a pas le même réglage d’un moment à l’autre de la journée (variation de l’hygrométrie ambiante), d’un champ à l’autre…, des paramètres dont on ne semble pas toujours tenir compte. Mais à ce stade déjà, des travaux scientifiques ont montré que ces pertes pouvaient atteindre plus de 40%; des quantités nettement supérieures aux doses de semis….

Chute de la fertilité.

C’est le problème majeur de tous les sols qui ont fait l’objet d’une exploitation minière. On a déjà estimé qu’entre 1930 et 1940, les taux de matière organiques avaient chuté de 2% à 0.5 voire 0.2%, une extrapolation ne permet pas d’espérer une quelconque amélioration. Les itinéraires techniques sont restés inchangés depuis l’avènement des modèles de la révolution verte, et l’arrivée de la motorisation au milieu du siècle passé. On peut considérer que dans l’ensemble la pratique de la jachère travaillée sur les terres céréalières, a fait baisser le taux de matière organique du sol de 2% à 1%. Le recours à la fertilisation minérale (déjà trop onéreuse) comme le prône les services techniques, en guise d’intensification des systèmes de production, ne fait qu’aggraver le phénomène
de dégradation au profit d’un éventuel et éphémère gain de productivité.

Or, au niveau actuel des connaissances, nous savons pertinemment que ce mode d’exploitation des sols (labour, fertilisation minérale, pesticides…)* aboutit, à la minéralisation accélérée de la matière organique (carbone), à la mort biologique des sols et à la perte progressive de la fertilité. Des travaux menés en zone semiaride, en Tunisie montrent qu’en 6 années, il est possible de faire passer ce taux de MO de moins de 1% à 5% ! On voit apparaitre assez vite les résultats du non labour et l’agriculture de conservation, puisque les rythmes biologiques sont plus intenses sous les latitudes chaudes. Pour les mêmes raisons, avec des pratiques conventionnelles, la dégradation de ces sols est aussi rapide.

La baisse de la fertilité consécutive à cette dégradation des terres, est l’une des principales causes de la chute des rendements. Dans ces sols quasi désertiques, compactés, le maintien d’une fertilité élevée passe incontestablement par l’augmentation des taux de carbone, ce qui suppose une toute autre approche quant aux itinéraires techniques…

Dans ce cas le recours à la biostimulation des sols par des moyens agroécologiques (non labour**, rotations, remplacement de la jachère par un couvert végétal, …) est la seule façon d’améliorer et d’entretenir durablement la productivité. Car le réveil de l’activité microbiologique des sols, provoque la démultiplication par mycohétérotrophie de la capacité nutritionnelle (minérale, hydrique…) du végétal, qui par rétroaction augmente la fertilité et in fine les rendements.

On sait aussi que sur des sols où le taux de matières organique est passé de 1.5 à
4%, l’augmentation de l’espace poral, a plus que doublé la réserve d’eau facilement utilisable par les racines des plantes. Cette quantité d’eau potentiellement disponible permet de réduire voire d’annuler les pertes liées au stress hydrique***. Ce qui peut être considéré comme une adaptation ou une atténuation des effets du changement climatique.

*Les sols atteignent l’équilibre à partir de 5-6%.  La résistance à l’érosion se situe autour de 2%.

**Le non labour permet de stocker 0.15t à 3t (SCV) carbone/an/ha. Le labour dégage par minéralisation, 1t de carbone par hectare.

***Une augmentation de 1 % du taux carbone organique augmente la capacité de rétention en eau du sol de 250m3/ha (25mm), utilisables par les cultures. Ce que ne peut fournir de façon durable aucune infrastructure hydraulique.

Le choix qu’il ne faut pas faire.

On annonce que pour palier à la faible productivité, rien que pour la campagne labours-semailles 2014-2015, 34 variétés de blés français. Comme l’indique le directeur général de l’OAIC, « il s’agit de variétés de blés durs, blé tendres atteignant les 80 quintaux à l’hectare avec des pics allant parfois jusqu’à 110 quintaux »…plus de trente variétés, 2,1 millions de quintaux de semences sensées être performantes, ont été introduites de France.

Actuellement, la quasi totalité de la semence certifiée utilisée pour augmenter les rendements en Algérie est importée.

On semble ignorer qu’une graine est loin d’être une pièce de rechange ou un composant manufacturé, qu’on peut utiliser comme de la même manière qu’un clou ou un marteau, quelque soit l’endroit de la planète.

Dans ce cas, ça revient à remplacer une pièce jugée défaillante (semence locale), et la remplacer par une pièce sélectionnée (dite performante), profitant des avancées en amélioration génétiques. Alors qu’une graine est une structure génétique vivante, qui réagit au milieu dans lequel, ou pour lequel elle a été sélectionnée.

Il faut compter que ces variétés à haut rendements ne peuvent exprimer leur potentiel que dans des milieux fortement artificialisés par des engrais, pesticides,…. Pourtant des
introductions de variétés issues de la révolution verte ont été tentées à échelle réelle sur les hauts plateaux dans les années 70-80, il a été largement démontré que l’utilisation de ces variétés ne peut améliorer la productivité avec les pratiques culturales conventionnelles. Leur sensibilité aux variations de température, de pluviométries, leur exigence en intrants.., s’explique en partie par la faible profondeur de leur enracinement qui ne leur permet pas d’explorer de grand volume de terre.

Contrairement aux variétés locales, comme on l’exprime de façon imagée, on pourra y attacher sa monture. Il faut aussi comprendre que l’industrie semencière, dans une logique
marchande, est contrainte de sacrifier une partie de la diversité génétique d’une variété, pour sélectionner des lots homogènes d’individus (on parle de variétés clones) ayant les rendements les plus élevées.

L’érosion génétique induite diminue la rusticité de ces variétés et augmente donc leur vulnérabilité aux facteurs agressifs de l’environnement. Il est toujours important de rappeler que plusieurs auteurs estiment que l’introduction répétée de ces variétés a
réduit la riche diversité des blés durs du pays.

Contrairement aux variétés paysannes locales (dites variétés population), dont les bases génétiques se sont enrichies par une sélection coévolutive sur des millénaires. Celles qui sont parvenues à peupler les terroirs algériens, sont le produit de ce long processus
évolutif.

Cette année encore, plusieurs agriculteurs ont eu, sous les bons auspices de l’OAIC, à utiliser ces semences « sélectionnées». Malgré une irrigation abondante, ils étaient étonnés d’obtenir des rendements nettement en de ça des promesses*, en fait les variétés importées, dites à haut rendement n’ont pas résisté à l’échaudage thermique. En d’autres termes, cela signifie que face à des températures excessives, même en les irriguant, on ne peut pas empêcher une baisse significative des rendements des variétés dites améliorées. Une démarche qui mène à gaspiller massivement de l’eau sans augmenter sensiblement la
productivité, ayant cumulé les problèmes au départ, on récolte donc des échecs
cumulés !

En fin de compte on veut améliorer la production avec des plantes qui ne résistent ni à un excès de chaleur ni au stress hydrique, ni aux agressions environnementales…, en clair, on cumule plusieurs problèmes alors qu’on en avait qu’un seul au départ.

*Dans des zones arides, vu la consommation d’eau et les frais d’irrigation, 20 qt/ha est potentiellement le seuil de rentabilité. Un mot sur la céréaliculture industrielle au Sahara.

On serait tenté de penser que le développement de la céréaliculture saharienne est un mythe soutenu juste pour entretenir une illusion. Au moment où on note l’absence totale d’un débat sur la jachère (environs 3 millions d’hectares), et l’inexistence d’un soupçon de prise en charge de la question. On est amené à admettre que l’on traine l’incapacité à valoriser la moitié des terres céréalières, pour aller tenter d’exploiter, avec un poids environnemental insoutenable, des terres désertiques. Ce qui montre l’incohérence et la double absurdité de la démarche suivie, puisque des expériences à échelles réelles (Adrar, Ouargla…) ont déjà prouvé qu’un échec assuré est programmé.

Sur les nouveaux projets agricoles intensifs en irrigué, (Zone pilote de Ouargla) notamment les 32 pivots de céréales, selon les images satellites qu’il a été possible d’étudier, le constat fut qu’en 1986 ces projets n’existaient pas encore (fig.1), en 2000 ces projets étaient presque tous en production  de 2007 seulement 3 sur les 32 pivots étaient en production  le reste de ces pivots étaient abandonnés ou ont littéralement disparu.

Dans un objectif répondant à l’agriculture extractiviste et minière, cela revient à se fixer pour objectif le développement d’une agriculture capitaliste, avec des céréales cultivés sous des conditions climatiques extrêmes, en hors sols ! Voilà un sacré défi !

La réussite d’un tel exploit ne peut se faire qu’avec un apport massif d’intrants (eau, engrais, pesticides…) au détriment de la valeur nutritive du produit récolté*.

Du moment que ces malheureuses expériences ont déjà été réalisées, au niveau national (pour ne citer que les terres salinisées par l’expérience de Gassi Touil en 1986) et international (Libye, Arabie Saoudite)**, comment expliquer ce besoin acharné à rééditer l’échec ?

* La chute actuelle du taux de protéine dans les blés français en est un exemple. Les engrais ne peuvent amener qu’une partie des oligoéléments nécessaires à la croissance naturelle de la plante, celle-ci ne pourra donnera que des produits de moindre qualité.
** Qui ont été amené exporter leur agriculture dans d’autres pays, Soudan, Ukraine, Éthiopie…

Dans cet élan pour la céréaliculture en zones saharienne, on exclu les blés des
oasis susceptibles de constituer un véritable levier au développement de la céréaliculture saharienne, à condition de leur construire des agro-écosystèmes de type oasien… Sans compter que certains scientifiques estiment qu’ils pourraient constituer des géniteurs intéressants pour améliorer certaines composantes du rendement de variétés destinées aux zones semi-arides voisines (hautes plaines et plateaux). Ce ne sont pas des atouts à ignorer lorsqu’on est en cycle de contraintes climatique.

Signalés dès le XIème siècle, leur identification ne viendra qu’au XXème siècle, pour révéler l’extrême diversité de ces formes de variétés rencontrées. Elles sont adaptées aux hautes températures (thermo-tolérante), résistantes à la salinité (halophytes)…, aux contraintes environnementales.

Il ne faut pas oublier non plus que dans ces conditions de production, la rentabilité économique de l’eau n’est pas du tout évidente. L’irrigation doit assurer 97% des besoins hydrique de la plante. Si la FAO considère qu’il faut en moyenne 1.5m3/kg de blé, dans ces zones désertiques il a été calculé qu’il en faut au moins le double.

Quel quelle soit la profondeur d’où elle extraite, l’eau d’irrigation chargée en éléments minéraux, apporte chaque année de 3 à 12 kg de sels au mètre carré… Toutes ces raisons peuvent faire croire que cela témoigne d’un désir (in)conscient de ne pas réussir. L’absence de politiques agricole et alimentaire ne peut qu’accentuer cet état de fait.

Où en est-on aujourd’hui ?

Le pays inscrit structurellement dans un contexte, de réduction de biocapacité (érosion, urbanisation, déficit hydrique,…) des espaces biophysiques, d’une forte pression, démographique (taux de croissance annuel de 2,15%) et des besoins alimentaires, se retrouve face à des conditions climatiques de plus en plus contraignantes. Depuis 1965, où la balance commerciale agricole de l’Algérie était à 143%, à 2003 où elle se situait à 1,8%, on ne peut que constater la vitesse alarmante avec laquelle la dépendance alimentaire ne cesse de progresser.

L’Algérie présente les critères du pays le moins résilient dans la région du MENA, sa seule facture alimentaire est égale au tiers de la facture alimentaire du continent Africain. Actuellement, la pression démographique entraîne une croissance des besoins en blés de l’ordre de 270 000 tonnes par an, correspondant à une augmentation des surfaces céréalières de 340 000 hectares par année, ….un défi suffisamment important pour demander une mobilisation nationale.

Les politiques ne semblent pas réaliser que pour tout citoyen, la sécurité tout autant que la souveraineté alimentaire sont un droit, un droit humain universel (art.25. DUDDH). Il n’est nul question d’une option politique qu’ils sont tenus de respecter, car la violation du droit à l’alimentation, est une atteinte à la dignité humaine.

La première urgence serait de définir, enfin, une politique agricole visant un minimum de souveraineté alimentaire. Entamer enfin la conception d’un plan national de développement agricole, par des compétences dont les réflexions sont enveloppées par un ancrage profondément territorialisé dans la réalité du monde agricole et rural, et non pas dans des bureaux climatisés, les yeux rivés sur une modernité étrangère….. Il est urgent de faire un état lieux des zones céréalières et sur le niveau des connaissances accumulées, pour dégager les priorités dans la valorisation des résultats de la recherche, dans les limites des
capacités des territoires.

L’intégration de données biométriques des zones de productions est indispensable pour connaitre les limites d’application et les atouts à exploiter. Il s’agira de construire des agro-écosystèmes forestiers « agroforesterie »…, d’engager des dynamiques biologiques des zones céréalières, en comprendre les mécanismes logiques de régulation et d’entreprendre des relations trophiques équilibrées avec le potentiel du biotope.

Après plus d’un siècle de recherche, les fonds de tiroirs regorgent de publications et de travaux scientifiques nationaux et internationaux, qui ont largement montré les possibilités techniques à explorer, à exploiter, et à développer, pour réduire la dépendance alimentaire, des solutions potentielles existent donc. Sans engagement ferme sur cette voie, l’agriculture algérienne, restera sujette à l’improvisation et au tâtonnement, vouée à un déclin dans l’errance.

Une enquête réalisée par l’expert algérien Sofiane Benadjila, diplômé de l’École Nationale Supérieure Agronomique (Ensa : ex INA) et spécialiste dans la recherche agronomique.