Après trois années de crise financière, la question de sécurité alimentaire reste toute entière, elle prend même des dimensions des plus inquiétantes. En absence de politique agricole ou alimentaire, ou de prospectives spatio-temporelles intégrées, les statistiques semblent destinées à occulter l’errance de l’agriculture algérienne.

Dans les multiples déclarations quant à l’amélioration du niveau de l’autonomie alimentaire, on ne peut  pas toujours de percevoir où en est réellement la situation du pays. Contrairement aux discours prometteurs, les chiffres semblent tenir un tout autre langage.

En prenant les céréales comme repère, pour l’accès à une certaine souveraineté  alimentaire, on se rend compte que l’Algérie prend un chemin qui l’enfonce encore d’avantage dans la dépendance, au risque de peser fortement sur  sa souveraineté nationale. Ce modeste essai de synthèse, a la prétention d’amener encore  des éléments de réflexion, à un débat qui prend la forme d’une énième alerte à cette question vitale pour la population.

Comme dans beaucoup d’autres régions dans le monde*, parler de la production
céréalière en Algérie, revient tout simplement à consulter le baromètre de la faim du pays. En effet, nous en aurions hérité une partie à partir du foyer Proche-Oriental, dit Croissant fertile, il y a prés de 5000 ans. On comprend pourquoi, dans le langage populaire, le mot « Neêma » (aliment) est généralement assimilé au blé, d’où l’extrême importance du sujet vu sa dimension anthropologique.

Ce n’est donc pas tout à fait un hasard, si aujourd’hui la consommation de blé est de 270kg/hab./an**, et que les céréales fournissent plus de 60% de l’apport calorifique et 75 à 80% de l’apport protéique de la ration alimentaire des algériens.

A eux seul, les blés représentent un apport équivalent à 1505,5 Kcal/personne/jour. La surface agricole réservée aux céréales (plus de 80%) ne fait que confirmer l’importance de la place qu’elles occupent dans la sole du pays.

* la consommation de céréales étant estimée à une moyenne de 171 kg//hab./an dans le monde.
**Selon l’approche considérée, pour l’année 2016, on peut aller jusqu’à 420kg/hab./an, si on tient compte des céréales consommées à travers, les œufs, le lait, et la viande.

 

Sur les 270kg de blé consommés, 200 seraient importés ! 

Tout au long de cette approche, il important de distinguer, la part des blés destinés directement à la consommation humaine, de l’ensemble des céréales (surtout maïs, et orge) qui englobe la part destinée à l’élevage*. Dans ce cas la progression moyenne de la consommation depuis 2005 a été de 845 000 tonnes par an. Aux rendements actuels, ceci aurait nécessité une augmentation de la surface cultivé de prés d’1 millions d’hectares par an ! C’est dire l’importance du décalage entre la demande alimentaire en céréales, et les efforts devant être fournis, puisque la surface agricole nationale n’a pas réellement augmenté depuis 1962, et les rendements ont peu évolué.

*Essentiellement, ovin, bovin, avicole. En 1995, 31% des céréales consommées étaient destinées à l’élevage. (CIHEAM: Options Méditerranéennes: Série B. Etudes et Recherches; n.1 4). En 2016, 52.4% sont destinés à l’élevage (Auteur).

Après un bref tour d’horizon, on voit que, reporté à la taille de la population,
l’algérien se classe en 2017, largement devant les deux plus gros importateurs de
blé du monde, avec 200kg//hab./an, devant l’égyptien et l’indonésien, qui en
sont à, respectivement, 126kg et 35kg/ hab./an.

Les rendements moyens en céréales sont aussi considérés parmi les plus faibles,
puisqu’ils fluctuent entre 6,8-8 qt/ha, soit moins que le tiers de la moyenne
mondiale (27 qt/ha). Depuis 1962, la moyenne de la production nationale de céréales a été de l’ordre 2,4 millions de tonnes. Depuis 2005 elle est passée à 3.85 Mt, mais en chute à
partir de 2012. Au niveau actuel de la consommation, il faut quadrupler la
production de blés, et quintupler celle des céréales*, dans cet état la production
de céréales arrive tout juste à nourrir 10 millions d’habitants.

*On inclut les besoins des élevages, on estime que 1ha nourrit, 30 personnes avec des végétaux, 5-6 avec lait-viande blanche-œufs, 5 avec viande rouge.

Point sur la campagne 2016-2017

Selon les chiffres officiels, pour la campagne agricole 2016-2017, la production aurait légèrement augmenté par rapport à l’année passée, et ce malgré des conditions agroclimatiques très défavorables. Entre mai et juin, la presse nationale a signalé des pertes de l’ordre de 50% du côté d’Oum El Bouagui, Tiaret, Sougueur et de plus de 25% dans la région de Guelma. On a eu à constater qu’il n’y avait nul besoin d’un regard d’expert sur des étendues de blé avec une paille qui ne dépasse pas les 30 centimètres, portant des épis atrophiés, pour se demander si ça valait même le coup de récolter.

Ainsi donc ce printemps 2017, quasiment tout le pays est touché par un déficit
pluviométrique. Cette hausse de la production, de prêt d’un demi-million de
tonnes, serait due à une augmentation de la surface cultivée de 147 000ha. Seulement, ce ci laisse entendre que sur cette surface les rendements n’auraient été que de 3.30qt/ha!? Ce qui permet de supposer que ces chiffres ont tout simplement été dictés par l’administration. N’étant pas mieux paré qu’il y a 50 ans pour affronter les caprices de la nature, rien n’empêche de présumer que la récolte de cette année a pu être comparable à
celle de 1966, de 1994, ou encore celle de l’année 2000, c’est-à-dire moins de 1
Mi de tonnes.

Cela étant, les quantités importées durant l’année 2017, et du début 2018 seront un indicateur suffisamment fiable pour évaluer réellement la production nationale.

La responsabilité du climat

En toute logique on pourrait se demander si nous sommes face à une situation qui relève à une « fatalité climatique », mais tout porte à croire que ce n’est pas tout à fait le cas. Comme ça a été montré par de nombreux travaux scientifiques, la pluie n’explique pas tout. Des études basées sur l’analyse de données statistiques de la pluviométrie annuelle, des surfaces emblavées.., sur la période de (1936-2007-2011), ont montré que celle-ci n’a été responsable que de 44% dans les faibles niveaux de rendement*. On peut donc comprendre que la pluviométrie est un déterminant majeur, mais que la part (les pratiques
culturales…) qui incombe aux facteurs humains intervient de façon prépondérante.

Se donner un maximum de chance pour réussir une campagne, c’est peser sur les atouts que l’on a su subtiliser aux zones de production, pour réduire au maximum l’impact des effets environnementaux contraignants. Tout en mettant au profit de la culture les facteurs favorables à son développement. Ce qui n’est pas faisable sans une connaissance extrêmement fine du biotope des régions productrices. Pour que chaque année, des actions articulées dans le cadre d’une stratégie cohérente avec l’environnement biophysique soient mises en œuvre.

* 44% étant un maximum. Des séries de données pluviométriques sont récoltées, saisies, traitées et analysées sur la période de 72 ans (1936-2007) (Smadhi et Zella, 2009) lesquelles ont été actualisées jusqu’à l’année 2011.

Une enquête réalisée par l’expert algérien Sofiane Benadjila, diplômé de l’École Nationale Supérieure Agronomique (Ensa : ex INA) et spécialiste dans la recherche agronomique.